– Par Wahiba RABHI -.
Brasilia – Dans un atelier baignĂ© dâarĂŽmes de cannelle, de safran et de coriandre, Zineb Naainiaa sâaffaire, concentrĂ©e. Elle pĂ©trit la semoule avec la patience des traditions sĂ©culaires, surveille une sauce frĂ©missante et ajuste lâassaisonnement dâun tajine qui mijote lentement. Ici, Ă Brasilia, dans cet espace oĂč la chaleur du four rĂ©pond Ă celle du cĆur, le Maroc reprend vie, dans chaque plat concoctĂ©.
Partie du Maroc il y a vingt ans pour rejoindre son mari brĂ©silien, Zineb a emportĂ© avec elle un hĂ©ritage culinaire transmis de mĂšre en fille. Dans la pĂ©nombre des cuisines familiales, elle a appris lâart de la patience et du goĂ»t. Aujourdâhui, elle est bien plus quâune cheffe : elle raconte une histoire, tisse un pont entre deux cultures et sâĂ©panouit dans cette mission.
Cette histoire, câest celle de son enfance Ă Â Casablanca, des souks animĂ©s, du pain chaud sorti du four, des fĂȘtes familiales oĂč la table dĂ©borde de couleurs et de saveurs. Dans chaque bouchĂ©e, câest un peu de son Maroc natal quâelle offre.
« Câest une grande responsabilitĂ© », confie-t-elle Ă la MAP, les mains encore enfarinĂ©es de semoule, consciente dâĂȘtre devenue, Ă sa maniĂšre, une ambassadrice de la cuisine marocaine.
Tout a commencĂ© dans lâintimitĂ© de son foyer, pour quelques proches et amis. Puis, le bouche-Ă -oreille a fait son Ćuvre, et une idĂ©e a germĂ© : pourquoi ne pas en faire une activitĂ© ?
Câest ainsi quâen pleine pandĂ©mie de Covid-19, naquit Aromas Marroquinos, un service de cuisine Ă la commande qui a conquis un cercle grandissant de fidĂšles. Une commande aprĂšs lâautre, Zineb a vu sa passion prendre une nouvelle dimension, portĂ©e par une page Instagram qui lui a ouvert les portes dâun succĂšs inattendu.
« Croyez-moi, quand les gens goûtent notre cuisine, ça leur reste en mémoire », confie-t-elle avec un sourire complice. Au fil du temps, elle a instauré une relation de confiance avec ses clients. Couscous, Viande aux pruneaux, Rfissa, Pastilla au poulet et aux amandes, Zaùlouk, gùteaux⊠Autant de plats sollicités.
Zineb, dont les proches vantent ce don de saveur quâelle a au bout des doigts, reste fidĂšle aux goĂ»ts qui lâont bercĂ©e. Et le pari est rĂ©ussi : « Les BrĂ©siliens apprĂ©cient cet Ă©quilibre subtil des arĂŽmes », dira-t-elle.
Aujourdâhui, son tĂ©lĂ©phone ne cesse de vibrer sous lâavalanche de commandes. Des BrĂ©siliens curieux de nouvelles saveurs aux ambassades en quĂȘte dâauthenticitĂ© pour leurs rĂ©ceptions officielles, tous sâarrachent ses pastillas croustillantes et ses couscous parfumĂ©s.
Elle reçoit en moyenne dix commandes par semaine, parfois bien plus lors des grandes occasions, et orchestre des rĂ©ceptions de 25 tables, gĂ©rant tout, du service Ă la dĂ©coration. Deux assistantes brĂ©siliennes, quâelle a formĂ©es, lâĂ©paulent en cuisine, mais lâassaisonnement et la touche finale restent entre ses mains.
Son atelier, nichĂ© Ă Ăguas Claras – ville satellite de la capitale -, est telle une caverne dâAli Baba. Sur son large comptoir en inox, une balance numĂ©rique trĂŽne aux cĂŽtĂ©s d’ustensiles de cuisine sophistiquĂ©s et de plats de service rapportĂ©s du Maroc. Chaque piĂšce a son histoire, chaque outil sa place.
Exigeante, Zineb ne laisse rien au hasard. Pour garantir lâauthenticitĂ© de ses plats, elle sĂ©lectionne soigneusement ses fournisseurs et prĂ©pare elle-mĂȘme ses Ă©pices, les broyant minutieusement pour en prĂ©server toute la fraĂźcheur. Mais certaines denrĂ©es restent difficiles dâaccĂšs.
« Prenez le safran : sâil est disponible, ce sera une seule marque, chez un seul vendeur, Ă un prix Ă©levĂ© », dĂ©plore cette fine gastronome qui sâadapte aux ingrĂ©dients locaux, mais sâapprovisionne rĂ©guliĂšrement au Maroc pour prĂ©server la qualitĂ©.
La cuisine marocaine est un art qui, selon elle, ne se mesure pas seulement aux saveurs, mais aussi aux moments quâil crĂ©e. « Les plus beaux souvenirs naissent souvent autour dâun bon plat partagĂ© », dira Zineb, qui, parfois, soigne le dĂ©tail jusquâau contenant, livrant ses plats dans ces ustensiles traditionnels en cĂ©ramique ou en porcelaine, emblĂ©matiques de lâart de vivre marocain.
« Plus quâune simple question de cuisine, câest une immersion culturelle », renchĂ©rit-elle, avant de souligner que certains de ses clients, charmĂ©s par cet avant-goĂ»t de saveurs et traditions, ont fini par aller dĂ©couvrir le Maroc eux-mĂȘmes.
Mais le parcours de Zineb nâa pas Ă©tĂ© sans embĂ»ches. Sâil est vrai que son exil au BrĂ©sil a interrompu ses Ă©tudes en gestion dâentreprise, elle nâa jamais cessĂ© dâapprendre. Aux cĂŽtĂ©s de son mari, un homme dâaffaires, elle sâest plongĂ©e dans la comptabilitĂ© et dâautres domaines. Cette expĂ©rience lui a servi de tremplin. Elle maĂźtrise aussi parfaitement le portugais et jongle aisĂ©ment entre lâarabe, le français et lâanglais.
Câest dans la cuisine quâelle a trouvĂ© un refuge, une maniĂšre de se reconnecter Ă ses racines tout en restant proche des siens. Entre les marmites qui bouillonnent et le pain qui dore, il y a aussi une mĂšre, attentive Ă ses enfants et soucieuse de prĂ©server un Ă©quilibre familial.
Zineb sert une centaine de clients rĂ©guliers, mais choisit de ne pas Ă©tendre son activitĂ© au-delĂ de cette Ă©chelle. « Lâagrandir impliquerait des sacrifices auxquels je ne suis pas prĂȘte Ă consentir pour le moment », confie-t-elle avec luciditĂ©.
Si le Maroc Ă©tait surtout connu des BrĂ©siliens Ă travers le prisme du feuilleton O Clone, diffusĂ© en 2001, la Coupe du monde de football a changĂ© bien des perceptions. AprĂšs lâexploit des Lions de lâAtlas, lâintĂ©rĂȘt pour le pays a explosĂ©. « Ceux qui y sont allĂ©s reviennent enchantĂ©s et recherchent ici un bout du Maroc, notamment Ă travers sa cuisine. On me demande souvent sâil existe un restaurant marocain Ă Brasilia », raconte-t-elle.
Dans ses yeux, un rĂȘve grandit. Plus quâun service de commande, Zineb Naainiaa imagine un lieu oĂč la cuisine marocaine serait bien plus quâun plat Ă dĂ©guster, mais vĂ©cue pleinement, dans la convivialitĂ© dâun partage collectif.
« Mon rĂȘve est dâouvrir un restaurant marocain au BrĂ©sil, ce sera le premier dans ces contrĂ©es, et de voir nos produits accessibles ici. Les BrĂ©siliens raffolent du Maroc, de son patrimoine⊠Il nous faut ĂȘtre dignes de cet hĂ©ritage», dit-elle, les yeux embuĂ©s de larmes, lâĂ©motion palpable.
Dans l’entre-temps, elle continue de faire voyager les papilles des BrĂ©siliens et diplomates. Et Ă chaque plat quâelle prĂ©pare, elle sâefforce de transmettre lâessence de son Royaume natal, cette identitĂ© quâelle porte fiĂšrement en elle.
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