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News 11 May 2026 6 min read

Paris revient vers Rabat par la grande porte

Paris revient vers Rabat par la grande porte
Paris revient vers Rabat par la grande porte
Fin avril dernier, dans les couloirs feutrĂ©s de l’ElysĂ©e, Emmanuel Macron arrĂȘtait finalement le nom du futur ambassadeur de France Ă  Rabat. Une dĂ©cision loin d’ĂȘtre anodine dans une maison oĂč la diplomatie française a parfois l’art de transformer ses hĂ©sitations en doctrine stratĂ©gique. 

Philippe Lalliot, pur produit du Quai d’Orsay et vĂ©tĂ©ran des dossiers sensibles, succĂ©dera Ă  Christophe Lecourtier, rĂ©cemment nommĂ© Ă  la tĂȘte de l’Agence française de dĂ©veloppement. Mais, derriĂšre cette nomination se joue une sĂ©quence gĂ©opolitique beaucoup plus lourde qu’un simple passage de relais diplomatique. 
Paris tente aujourd’hui de consolider son spectaculaire retour au Maroc aprĂšs plusieurs annĂ©es de froid politique, d’incomprĂ©hensions mutuelles et d’équilibrisme maghrĂ©bin exĂ©cutĂ© avec la grĂące d’un funambule sous somnifĂšres. 

Paris replace ses pions au Maghreb 

Un dĂ©tail intrigue d’ailleurs les observateurs des relations franco-maghrĂ©bines. Au moment mĂȘme oĂč Philippe Lalliot s’apprĂȘte Ă  prendre ses fonctions Ă  Rabat, l’ambassadeur français en AlgĂ©rie, StĂ©phane Romatet, vient lui aussi de reprendre officiellement son poste aprĂšs une longue pĂ©riode de gel diplomatique entre Paris et Alger. 
En rĂ©alitĂ©, la France semble engager une vaste opĂ©ration de rĂ©armement diplomatique dans la rĂ©gion. Une tentative de remise Ă  niveau stratĂ©gique aprĂšs plusieurs annĂ©es de brouilles successives et de calculs contradictoires qui avaient fini par dĂ©tĂ©riorer simultanĂ©ment les relations françaises avec Rabat
 et Alger. Une performance diplomatique rare, mĂȘme pour le Quai d’Orsay. 

Car Paris a fini par comprendre une rĂ©alitĂ© devenue brutale : son influence s’est considĂ©rablement Ă©rodĂ©e dans son ancien prĂ© carrĂ© africain. Au Sahel, l’éviction française du Mali, du Burkina Faso et du Niger a provoquĂ© un vĂ©ritable traumatisme stratĂ©gique. DĂšs lors, le Maghreb redevient une prioritĂ© majeure pour l’ElysĂ©e. Presque une nĂ©cessitĂ© vitale. 

Pourquoi le Maroc redevient central pour Paris 

Dans cette recomposition rĂ©gionale, le Maroc apparaĂźt dĂ©sormais comme l’un des rares partenaires africains capables de conjuguer stabilitĂ© politique, projection Ă©conomique et influence sĂ©curitaire. Pendant qu’une partie de l’Afrique francophone Ă©chappait progressivement Ă  Paris, Rabat consolidait mĂ©thodiquement ses rĂ©seaux bancaires, logistiques, industriels, religieux et diplomatiques sur le continent. 

A l’ElysĂ©e, cette Ă©volution est dĂ©sormais observĂ©e avec une attention particuliĂšre. Le Royaume devient pour la France une porte d’entrĂ©e stratĂ©gique vers l’Afrique, un partenaire sĂ©curitaire incontournable, un hub industriel mĂ©diterranĂ©en et un alliĂ© gĂ©opolitique de plus en plus prĂ©cieux dans une rĂ©gion en pleine recomposition. 
Et cette nouvelle lecture française fait grincer quelques dents du cĂŽtĂ© d’Alger. Car Paris semble considĂ©rer aujourd’hui Rabat comme son interlocuteur maghrĂ©bin prioritaire. Une petite rĂ©volution diplomatique dans une rĂ©gion oĂč la France a longtemps tentĂ© de mĂ©nager tout le monde avant de finir par irriter tout le monde simultanĂ©ment. 

Rabat et Alger, deux traitements diplomatiques diffĂ©rents 

Mais attention: Paris ne traite plus Rabat et Alger selon la mĂȘme logique. Avec le Maroc, la France cherche dĂ©sormais Ă  reconstruire une relation stratĂ©gique durable, fondĂ©e sur la sĂ©curitĂ©, l’économie, les investissements et les grands projets rĂ©gionaux. La prĂ©paration d’un futur traitĂ© d’amitiĂ© bilatĂ©ral confiĂ©e Ă  Philippe Lalliot illustre prĂ©cisĂ©ment cette volontĂ© de sanctuariser le partenariat franco-marocain pour les annĂ©es Ă  venir. 

Avec l’AlgĂ©rie, en revanche, l’approche paraĂźt beaucoup plus dĂ©fensive. L’objectif consiste surtout Ă  Ă©viter la rupture totale, contenir les crises mĂ©morielles rĂ©currentes, prĂ©server les dossiers Ă©nergĂ©tiques et migratoires, et empĂȘcher une nouvelle explosion diplomatique entre les deux capitales. 

Le retour de StĂ©phane Romatet ressemble ainsi moins Ă  une relance passionnĂ©e qu’à une opĂ©ration de stabilisation sous haute surveillance. Paris tente donc un exercice d’équilibriste devenu particuliĂšrement dĂ©licat : consolider son rapprochement spectaculaire avec Rabat sans provoquer un nouvel excĂšs de tension chez le rĂ©gime algĂ©rien. 
Au Maghreb, chaque nomination diplomatique finit toujours par ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme un message politique codĂ©, un dĂ©placement stratĂ©gique majeur ou, selon certains plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s rĂ©gionaux, comme une conspiration internationale mijotĂ©e entre deux cafĂ©s tiĂšdes du Quai d’Orsay. 

Le diplomate chargĂ© de tourner la page 

Le choix de Philippe Lalliot confirme surtout une chose essentielle : Paris prend dĂ©sormais Rabat trĂšs au sĂ©rieux. L’homme n’a rien du diplomate dĂ©coratif envoyĂ© pour inaugurer des cocktails sous les palmiers du quartier du Souissi. Ancien ambassadeur aux Pays-Bas, reprĂ©sentant auprĂšs de l’UNESCO, diplomate aux Etats-Unis et ex-directeur du Centre de crise et de soutien du ministĂšre français des Affaires Ă©trangĂšres, Lalliot appartient Ă  la catĂ©gorie des poids lourds du systĂšme diplomatique français. 

Autrement dit, lorsque Paris dĂ©pĂȘche un profil pareil au Maroc, ce n’est pas pour gĂ©rer le folklore protocolaire. C’est qu’il existe dĂ©sormais des intĂ©rĂȘts stratĂ©giques majeurs Ă  sĂ©curiser. Dans les cercles du pouvoir français, beaucoup semblent avoir compris une rĂ©alitĂ© devenue difficile Ă  contourner : au Maghreb comme en Afrique de l’Ouest, le Maroc n’est plus simplement un partenaire historique. Il devient progressivement un pivot rĂ©gional incontournable. 

La France tente de recoller les morceaux 

Il faut dire que les relations franco-marocaines sortaient d’une pĂ©riode particuliĂšrement mouvementĂ©e. Durant plusieurs annĂ©es, Paris a semblĂ© naviguer sur le dossier marocain avec une prudence presque maladive, multipliant les ambiguĂŻtĂ©s sur le Sahara, les rapprochements maladroits avec Alger, les dĂ©clarations contradictoires et les crises diplomatiques Ă  rĂ©pĂ©tition. 

Une hĂ©sitation permanente qui avait fini par sĂ©rieusement refroidir les relations avec Rabat. RĂ©sultat : le Maroc avait progressivement dĂ©placĂ© ses centres de gravitĂ© diplomatiques vers Washington, Madrid, Tel-Aviv, les monarchies du Golfe et une partie croissante de l’Afrique subsaharienne. 
À Paris, certains ont fini par comprendre — un peu tardivement — qu’on ne traite plus le Maroc comme une simple variable d’ajustement maghrĂ©bine sans consĂ©quences stratĂ©giques. La visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc en 2024 avait dĂ©jĂ  amorcĂ© le rĂ©chauffement. L’arrivĂ©e de Philippe Lalliot semble dĂ©sormais marquer le passage du symbole Ă  la consolidation durable. 

Le traitĂ© d’amitiĂ© qui inquiĂšte Alger 

Le dossier le plus sensible qui attend le futur ambassadeur concerne justement le projet de traitĂ© d’amitiĂ© franco-marocain Ă©voquĂ© ces derniers mois dans plusieurs cercles diplomatiques. DerriĂšre cette formule trĂšs policĂ©e se cache une ambition beaucoup plus vaste : redĂ©finir profondĂ©ment la relation entre Paris et Rabat pour les dĂ©cennies Ă  venir. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette perspective qui alimente la nervositĂ© du pouvoir algĂ©rien.  

A  Alger, chaque rapprochement franco-marocain est dĂ©sormais perçu comme un Ă©loignement supplĂ©mentaire de la France vis-Ă -vis du rĂ©gime des caporaux. Le problĂšme devient mĂȘme presque psychologique. Pendant des dĂ©cennies, le pouvoir algĂ©rien s’est considĂ©rĂ© comme le centre politique naturel du Maghreb et le partenaire incontournable de Paris dans la rĂ©gion. Voir aujourd’hui l’ancienne puissance coloniale traiter Rabat comme interlocuteur prioritaire relĂšve d’une vexation gĂ©opolitique difficilement digestible. 

Le spectacle rĂ©gional devient dĂšs lors particuliĂšrement embarrassant pour Alger. Pendant que le Maroc accumule investissements, partenariats internationaux, soutien occidental et ambitions atlantiques, le rĂ©gime Ă  l’est de l’Eden semble parfois rĂ©duit Ă  commenter rageusement les avancĂ©es du Royaume avec l’énergie fĂ©brile d’un chroniqueur sportif contestant un arbitrage vidĂ©o. 

Mohamed Jaouad Kanabi 

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