Devant les parlementaires de la Chambre des reprĂ©sentants, Zakia Driouch, secrĂ©taire dâEtat chargĂ©e de la PĂȘche maritime, a dressĂ© un bilan triomphal de la stratĂ©gie nationale «Halieutis», lancĂ©e en 2009 par Sa MajestĂ© le Roi Mohammed VI.
«Depuis sa mise en Ćuvre, nous avons renforcĂ© les acquis du secteur et levĂ© ses contraintes grĂące Ă la recherche scientifique, l'amĂ©nagement et la surveillance accrue», a-t-elle affirmĂ© lundi, citant des chiffres Ă©loquents : 6 milliards de dirhams de valeur ajoutĂ©e (1% du PIB), 28,8 milliards dâexportations (+15% vs 2021) et un rĂ©seau portuaire boostĂ© par des infrastructures phares comme Casablanca, Tanger, Lmehriz et le futur Dakhla Atlantique.
Mais derriĂšre ces succĂšs macroĂ©conomiques, de persistantes inĂ©galitĂ©s rĂ©gionales et pressions climatiques interpellent, dans un contexte oĂč le dĂ©clin des stocks cĂŽtiers alimente lâexode des jeunes.
Un secteur en pleine mutation : chiffres et infrastructures Ă lâappui
Zakia Driouch, premiĂšre femme Ă prĂ©sider la Commission internationale pour la conservation du thon atlantique (CICTA), nâa pas lĂ©sinĂ© sur les mĂ©triques pour vanter « Halieutis». Le secteur gĂ©nĂšre dĂ©sormais 135.000 emplois directs (260.000 au total), avec 42 villages de pĂȘcheurs construits et 9 projets en cours, dont un Ă Driouch (147 millions de DH). «Les fluctuations climatiques pĂšsent sur la sardine, notre atout majeur, mais la dynamique est forte», a-t-elle insistĂ©, Ă©voquant 61 marchĂ©s numĂ©risĂ©s pour plus de transparence et 14 marchĂ©s de premiĂšre vente de nouvelle gĂ©nĂ©ration.
Lâaquaculture Ă©merge comme fer de lance : 24.000 hectares amĂ©nagĂ©s, 329 projets autorisĂ©s (184 actifs), visant 500 millions de DH de chiffre dâaffaires et 4000 emplois.
Soutiens fiscaux (exonĂ©ration TVA sur intrants, douanes aliments de 40% Ă 2,5%) et 112 projets sociaux solidaires complĂštent le tableau. Pour la pĂȘche artisanale â 23% de la production nationale (3,8 milliards de DH), 60.000 emplois â, 30 plans dâamĂ©nagement, 8 rĂ©serves marines, caisses isothermes par bateau et tracteurs pour 23 coopĂ©ratives (11 millions de DH) garantissent « durabilitĂ© et rentabilité». Couverture sociale totale et pensions assouplies achĂšvent cette mosaĂŻque.
Précarités occultées : emplois saisonniers et pression climatique
Cependant, ce narratif technocratique masque des rĂ©alitĂ©s plus sombres. Les emplois vantĂ©s restent souvent prĂ©caires : salaires modestes (3.000-5000 DH/mois), saisonnalitĂ© accrue par la surpĂȘche (-30% de sardine depuis 2015) et le climat. En effet, les cĂŽtes mĂ©diterranĂ©ennes et atlantiques du Royaume ne constituent pas une exception aux dĂ©fis mondiaux et rĂ©gionaux ; elles reprĂ©sentent au contraire un foyer particuliĂšrement sensible, enregistrant des niveaux record dâexposition au changement climatique. Cette vulnĂ©rabilitĂ© sâexplique en grande partie par la forte concentration des activitĂ©s Ă©conomiques dans les zones littorales, ce qui accentue les pressions environnementales dĂ©jĂ existantes.
A titre dâexemple, la tempĂ©rature moyenne de la surface de la mer MĂ©diterranĂ©e a atteint en juin 2023 son niveau le plus Ă©levĂ© jamais enregistrĂ©, avec une moyenne de 28,71 °C, selon des donnĂ©es recueillies par le programme europĂ©en Copernicus. Cette hausse des tempĂ©ratures provoque la migration ou la mortalitĂ© massive de certaines espĂšces, entraĂźne une dĂ©gradation des Ă©cosystĂšmes et rĂ©duit la capacitĂ© des couches ocĂ©aniques Ă se mĂ©langer entre le fond et la surface, ce qui perturbe la distribution des nutriments indispensables Ă la vie marine.
Ce phĂ©nomĂšne est liĂ© Ă ce que lâon appelle lâupwelling (remontĂ©e dâeaux profondes), un processus qui pousse vers la surface des eaux riches en nutriments. Or, ce mĂ©canisme, essentiel pour la productivitĂ© biologique des cĂŽtes marocaines, se trouve de plus en plus fragilisĂ© sous lâeffet du rĂ©chauffement climatique.
La province de Driouch, bĂ©nĂ©ficiaire dâun village Ă 147 MDH, illustre le paradoxe : le chĂŽmage endĂ©mique (15-20% des cĂŽtes) pousse Ă lâĂ©migration irrĂ©guliĂšre, touchant mĂȘme des Ă©lus locaux. Les femmes et jeunes sous-qualifiĂ©s, exclus des hubs urbains (Casablanca, Tanger), peinent Ă intĂ©grer des coopĂ©ratives dont le nombre reste limitĂ© (seulement 23 tracteurs).
La numĂ©risation des marchĂ©s, louable, Ă©carte pĂȘcheurs analphabĂštes ou ĂągĂ©s, perpĂ©tuant un Ă©litisme urbain. Lâaquaculture, dĂ©pendante dâintrants importĂ©s, risque de creuser les inĂ©galitĂ©s : qui profitera des 4.000 emplois promis ? La centralisation portuaire (Dakhla, Sahara) nĂ©glige les pĂ©riphĂ©ries rifaines ou atlantiques, oĂč des vulnĂ©rabilitĂ©s sociales dopent les flux migratoires.
Migrations en filigrane : du chalutier au haraga
Le silence de Zakia Driouch sur les liens pĂȘche-migration est assourdissant. Plusieurs territoires montrent comment le dĂ©sespoir Ă©conomique â amplifiĂ© par le dĂ©clin halieutique â initie des exodes via des rĂ©seaux familiaux, idĂ©alisant lâEurope. Les pĂȘcheurs artisanaux, souvent exploitĂ©s, alimentent ces flux migratoires. Dâautant plus que la faiblesse de la couverture sociale dans le secteur de la pĂȘche constitue lâun des points les plus prĂ©occupants du modĂšle socio-Ă©conomique maritime au Maroc.
En effet et malgrĂ© lâimportance de ce secteur, qui emploie des milliers de marins et contribue fortement aux exportations nationales, une grande partie des travailleurs reste en dehors des dispositifs formels de protection. Les causes en sont multiples : forte prĂ©sence de lâinformel, contrats prĂ©caires, rotation rapide de la main-dâĆuvre, absence de dĂ©clarations rĂ©guliĂšres Ă la CNSS, ainsi quâun contrĂŽle limitĂ© des conditions de travail en mer. Cette situation expose les pĂȘcheurs Ă des risques Ă©levĂ©s â accidents, maladies professionnelles, instabilitĂ© des revenus â sans garantie dâindemnisation ni de retraite. Elle fragilise Ă©galement les familles, qui dĂ©pendent souvent dâactivitĂ©s saisonniĂšres ou alĂ©atoires pour vivre.
Hassan Bentaleb
«Depuis sa mise en Ćuvre, nous avons renforcĂ© les acquis du secteur et levĂ© ses contraintes grĂące Ă la recherche scientifique, l'amĂ©nagement et la surveillance accrue», a-t-elle affirmĂ© lundi, citant des chiffres Ă©loquents : 6 milliards de dirhams de valeur ajoutĂ©e (1% du PIB), 28,8 milliards dâexportations (+15% vs 2021) et un rĂ©seau portuaire boostĂ© par des infrastructures phares comme Casablanca, Tanger, Lmehriz et le futur Dakhla Atlantique.
Mais derriĂšre ces succĂšs macroĂ©conomiques, de persistantes inĂ©galitĂ©s rĂ©gionales et pressions climatiques interpellent, dans un contexte oĂč le dĂ©clin des stocks cĂŽtiers alimente lâexode des jeunes.
Un secteur en pleine mutation : chiffres et infrastructures Ă lâappui
Zakia Driouch, premiĂšre femme Ă prĂ©sider la Commission internationale pour la conservation du thon atlantique (CICTA), nâa pas lĂ©sinĂ© sur les mĂ©triques pour vanter « Halieutis». Le secteur gĂ©nĂšre dĂ©sormais 135.000 emplois directs (260.000 au total), avec 42 villages de pĂȘcheurs construits et 9 projets en cours, dont un Ă Driouch (147 millions de DH). «Les fluctuations climatiques pĂšsent sur la sardine, notre atout majeur, mais la dynamique est forte», a-t-elle insistĂ©, Ă©voquant 61 marchĂ©s numĂ©risĂ©s pour plus de transparence et 14 marchĂ©s de premiĂšre vente de nouvelle gĂ©nĂ©ration.
Lâaquaculture Ă©merge comme fer de lance : 24.000 hectares amĂ©nagĂ©s, 329 projets autorisĂ©s (184 actifs), visant 500 millions de DH de chiffre dâaffaires et 4000 emplois.
Soutiens fiscaux (exonĂ©ration TVA sur intrants, douanes aliments de 40% Ă 2,5%) et 112 projets sociaux solidaires complĂštent le tableau. Pour la pĂȘche artisanale â 23% de la production nationale (3,8 milliards de DH), 60.000 emplois â, 30 plans dâamĂ©nagement, 8 rĂ©serves marines, caisses isothermes par bateau et tracteurs pour 23 coopĂ©ratives (11 millions de DH) garantissent « durabilitĂ© et rentabilité». Couverture sociale totale et pensions assouplies achĂšvent cette mosaĂŻque.
Précarités occultées : emplois saisonniers et pression climatique
Cependant, ce narratif technocratique masque des rĂ©alitĂ©s plus sombres. Les emplois vantĂ©s restent souvent prĂ©caires : salaires modestes (3.000-5000 DH/mois), saisonnalitĂ© accrue par la surpĂȘche (-30% de sardine depuis 2015) et le climat. En effet, les cĂŽtes mĂ©diterranĂ©ennes et atlantiques du Royaume ne constituent pas une exception aux dĂ©fis mondiaux et rĂ©gionaux ; elles reprĂ©sentent au contraire un foyer particuliĂšrement sensible, enregistrant des niveaux record dâexposition au changement climatique. Cette vulnĂ©rabilitĂ© sâexplique en grande partie par la forte concentration des activitĂ©s Ă©conomiques dans les zones littorales, ce qui accentue les pressions environnementales dĂ©jĂ existantes.
A titre dâexemple, la tempĂ©rature moyenne de la surface de la mer MĂ©diterranĂ©e a atteint en juin 2023 son niveau le plus Ă©levĂ© jamais enregistrĂ©, avec une moyenne de 28,71 °C, selon des donnĂ©es recueillies par le programme europĂ©en Copernicus. Cette hausse des tempĂ©ratures provoque la migration ou la mortalitĂ© massive de certaines espĂšces, entraĂźne une dĂ©gradation des Ă©cosystĂšmes et rĂ©duit la capacitĂ© des couches ocĂ©aniques Ă se mĂ©langer entre le fond et la surface, ce qui perturbe la distribution des nutriments indispensables Ă la vie marine.
Ce phĂ©nomĂšne est liĂ© Ă ce que lâon appelle lâupwelling (remontĂ©e dâeaux profondes), un processus qui pousse vers la surface des eaux riches en nutriments. Or, ce mĂ©canisme, essentiel pour la productivitĂ© biologique des cĂŽtes marocaines, se trouve de plus en plus fragilisĂ© sous lâeffet du rĂ©chauffement climatique.
La province de Driouch, bĂ©nĂ©ficiaire dâun village Ă 147 MDH, illustre le paradoxe : le chĂŽmage endĂ©mique (15-20% des cĂŽtes) pousse Ă lâĂ©migration irrĂ©guliĂšre, touchant mĂȘme des Ă©lus locaux. Les femmes et jeunes sous-qualifiĂ©s, exclus des hubs urbains (Casablanca, Tanger), peinent Ă intĂ©grer des coopĂ©ratives dont le nombre reste limitĂ© (seulement 23 tracteurs).
La numĂ©risation des marchĂ©s, louable, Ă©carte pĂȘcheurs analphabĂštes ou ĂągĂ©s, perpĂ©tuant un Ă©litisme urbain. Lâaquaculture, dĂ©pendante dâintrants importĂ©s, risque de creuser les inĂ©galitĂ©s : qui profitera des 4.000 emplois promis ? La centralisation portuaire (Dakhla, Sahara) nĂ©glige les pĂ©riphĂ©ries rifaines ou atlantiques, oĂč des vulnĂ©rabilitĂ©s sociales dopent les flux migratoires.
Migrations en filigrane : du chalutier au haraga
Le silence de Zakia Driouch sur les liens pĂȘche-migration est assourdissant. Plusieurs territoires montrent comment le dĂ©sespoir Ă©conomique â amplifiĂ© par le dĂ©clin halieutique â initie des exodes via des rĂ©seaux familiaux, idĂ©alisant lâEurope. Les pĂȘcheurs artisanaux, souvent exploitĂ©s, alimentent ces flux migratoires. Dâautant plus que la faiblesse de la couverture sociale dans le secteur de la pĂȘche constitue lâun des points les plus prĂ©occupants du modĂšle socio-Ă©conomique maritime au Maroc.
En effet et malgrĂ© lâimportance de ce secteur, qui emploie des milliers de marins et contribue fortement aux exportations nationales, une grande partie des travailleurs reste en dehors des dispositifs formels de protection. Les causes en sont multiples : forte prĂ©sence de lâinformel, contrats prĂ©caires, rotation rapide de la main-dâĆuvre, absence de dĂ©clarations rĂ©guliĂšres Ă la CNSS, ainsi quâun contrĂŽle limitĂ© des conditions de travail en mer. Cette situation expose les pĂȘcheurs Ă des risques Ă©levĂ©s â accidents, maladies professionnelles, instabilitĂ© des revenus â sans garantie dâindemnisation ni de retraite. Elle fragilise Ă©galement les familles, qui dĂ©pendent souvent dâactivitĂ©s saisonniĂšres ou alĂ©atoires pour vivre.
Hassan Bentaleb
