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News 22 Jan 2026 11 min read

« 60 ans de peinture au Maroc » : une histoire de (dis)continuités // « 60 ans de peinture au Maroc » : A History of (Dis)Continuities

« 60 ans de peinture au Maroc » : une histoire de (dis)continuités // « 60 ans de peinture au Maroc » : A History of (Dis)Continuities

OrganisĂ©e par le Syndicat Marocain des Artistes Plasticiens Professionnels, l’exposition « 60 ans de peinture au Maroc (1965-2025) », prĂ©sentĂ©e dans quatre diffĂ©rents espaces de Rabat, esquisse quelques lignes de fuite intĂ©ressantes d’une histoire de la peinture marocaine qui reste encore Ă  Ă©crire. 

Le peintre Fouad Bellamine a coutume de dire qu’il « n’y a pas de peinture marocaine, mais des peintres marocains ». Pour facĂ©tieuse que paraisse cette formule, elle a le mĂ©rite d’arrimer une possible histoire de la peinture au Maroc Ă  des critĂšres autres que politiques ou identitaires, comme ce fut notamment le cas avec le groupe de Casablanca. En choisissant pour l’exposition « 60 ans de peinture au Maroc » une amplitude chronologique allant de 1965 jusqu’à aujourd’hui, le Syndicat Marocain des Artistes Plasticiens Professionnels (SMAPP), qui s’associe pour l’occasion au MinistĂšre de la Culture et Ă  huit galeries partenaires, a le mĂ©rite de nous aider Ă  tracer quelques lignes de force, malgrĂ© un accrochage parfois amateur, tant l’oubli de certains cartels ou de mention des galeries associĂ©es est ici regrettable.

On mesure tout d’abord combien reste prĂ©gnante l’aventure de l’abstraction gĂ©omĂ©trique initiĂ©e par le groupe de Casablanca reprĂ©sentĂ© par une toile tardive et maniĂ©riste de Mohamed Hamidi, rĂ©cemment disparu. L’accrochage de la galerie Bab Rouah, qui aprĂšs l’exposition prĂ©sentĂ©e en septembre dernier Ă  l’occasion des 10 ans du Comptoir des Mines, semble retrouver un second souffle, fait dialoguer de façon convaincante des toiles d’artistes pionniers tels que Bachir Demnati, Malika Agueznay ou Mustapha Hafid avec des Ɠuvres plus contemporaines de Meriam Benkirane, Youssef Douieb, Ghizlane AgzenaĂŻ ou Younes Khourassani  dont une peinture cellulosique sur panneau brille par sa dextĂ©ritĂ© digne de l’Op Art. On reconnaĂźt la ligne Ă©ditoriale de la Galerie 38 ou de Loft Art Gallery qui plaident depuis longtemps pour mettre en avant cette perpĂ©tuation de l’abstraction d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre. 

Rabi’s Abdelkebir, Lina, 2024, fusain sur papier, 75 × 80 cm, piùce unique.

Abstraction en force

Les diffĂ©rents accrochages dĂ©voilent une autre ligne de force montrant comment de nombreux artistes plasticiens ont su s’affranchir du support de la toile pour donner forme Ă  des bas-reliefs ou des installations sculpturales sĂ©duisantes. Les Ɠuvres de Itaf Benjelloun, de Ahmed Hajoubi entrent ainsi dans un dialogue fĂ©cond avec une peinture sculpturale d’Abdelkrim Ouazzani ou un Oiseau de plaisir en bois massif sculptĂ© de Jamil Bennani qui trouve toute sa place Ă  Bab Rouah. S’il est aussi intĂ©ressant d’observer un penchant matiĂ©riste chez des peintres tels que Hassan Echair ou Mohamed Anzaoui, nombreux sont les artistes Ă  s’inscrire dans une Ă©cole du signe – beaucoup plus que d’une Ă©criture Ă  proprement parler calligraphique –, dont Cherkaoui a Ă©tĂ© le prĂ©curseur. 

La Villa des Arts en montre des exemples convaincants Ă  travers des toiles de Abdellah El Hariri, de la regrettĂ©e plasticienne tangĂ©roise disparue cet Ă©tĂ© Najoua El Hitmi ou d’Abdessamad Bouysramne dont un Monochrome gris rĂ©vĂšle toute la virtuositĂ©. Ce penchant pour l’abstraction, allant Ă  rebours de l’idĂ©e selon laquelle nous assistons Ă  un retour en force de la figuration en peinture, trouve des accents plus lyriques dans une toile de Monia Touiss qui s’apparente Ă  un paysage abstrait ou dans des Ɠuvres Ă  la gestualitĂ© plus vibrante d’Omar Bouragba ou Abdelilah Lahbabi.

Mohamed Anzaoui, technique mixte sur toile, 80 × 80 cm. Galerie Dar D'art.

De trop rares dessins ou Ɠuvres sur papier de Mohamed Rachdi, AbdelkĂ©bir Rabi ou de Mohamed Lekleti nous rappellent combien ce mĂ©dium reste encore sous-reprĂ©sentĂ© dans la crĂ©ation contemporaine. Dans un entretien inĂ©dit que l’historienne de l’art Toni Maraini nous accorda rĂ©cemment, celle-ci mettait en lumiĂšre les raisons de cette relative dĂ©saffection. « L’enseignement du dessin Ă  l’École des Beaux-arts de Casa dans les annĂ©es soixante ne fut pas dĂ©laissĂ© mais, plutĂŽt, reconsidĂ©rĂ© et renouvelĂ©, nous confiait-elle. Vu le programme qui y avait Ă©tĂ© auparavant appliquĂ© – programme plutĂŽt colonial en thĂ©matiques et procĂ©dures basĂ©es sur des exercices acadĂ©miques (entre autres, on donnait Ă  copier aux Ă©lĂšves de vieilles copies en plĂątre de quelque sculpture romaine) –un changement Ă©tait inĂ©vitable, un esprit nouveau nĂ©cessaire. En accord avec Belkahia, Melehi et ChabĂąa avaient introduit d’autres mĂ©thodes et exercices. Lors des rencontres et discussions de groupe avec les Ă©lĂšves, plusieurs d’entre eux demandaient d’ĂȘtre initiĂ©s Ă  l’Art Graphique, la Calligraphie et une plus moderne conception des formes et techniques du dessin. Il s’agissait donc non plus de leur faire copier des modĂšles mais de leur apprendre Ă  maĂźtriser traces et gestes, capter et exprimer l’ordre visuel des formes. Abstraction et figuration ne s’excluaient pas (comme d’ailleurs dans l’Ɠuvre de Belkahia, ChabĂąa, Hamidi et d’autres artistes du Groupe de Casa). Il s’agissait d’une rupture correspondant Ă  une phase culturelle particuliĂšre, Ă  la fois ouverte aux recherches modernes et Ă  une approche identitaire. Familiariser les Ă©lĂšves avec formes et iconographies des arts traditionnels/populaires fut, Ă  cet Ă©gard et pour l’époque, une nouveautĂ©. Cette phase de rupture avait certainement ses limites quant Ă  l’enseignement du dessin figuratif. Mais elle fut libĂ©ratoire. »

Ahmed Bennani, Sans titre, technique mixte sur toile, 120 x 90 cm, 2025, courtesy Eden Art Gallery

Sans doute peut-on comprendre ainsi l’attrait que continue d’exercer une peinture abstraite, au dĂ©triment d’une figuration sous-reprĂ©sentĂ©e dans cette exposition. S’il ne s’agit pas ici d’ébaucher une histoire de la peinture au Maroc, il n’en demeure pas moins que cette exposition conçue pour ĂȘtre itinĂ©rante dessine quelques tendances intĂ©ressantes, d’oĂč se dĂ©tachent nĂ©anmoins des singularitĂ©s plastiques Ă©chappant aux modes. Tel est ainsi le cas pour une toile Ă  l’expressionnisme sculptural de Nabil Boudarqa, un collage plastique virtuose de Bachir Amal, un fusain gracieux de Hajar El Moustaassime ou une toile de Hicham Matini The Room of distraction dans laquelle le motif de l’onde cher Ă  Melehi se renouvelle avec un esprit satirique rassĂ©rĂ©nant. « Les talents sont au rendez-vous, reconnaĂźt Mansouri Idrissi Sidi Mohammed, PrĂ©sident du SMAPP, et l’enjeu de demain rĂ©side dans l’épanouissement d’un Ă©cosystĂšme intĂ©gré ». Une autre histoire des arts visuels et des industries crĂ©atives qui commence aussi Ă  s’Ă©crire. 

Olivier Rachet

Exposition « 60 ans de peinture au Maroc (1965-2025) », Galeries Bab Rouah, Bab El KĂ©bir, Villa des Arts-Fondation Al Mada, MusĂ©e de Bank Al-Maghrib, Rabat, jusqu’au 29 janvier 2026, en collaboration avec Loft Art Gallery, Eden Art Gallery, Galerie Dar D’art et Mazad Art, Khalid Fine Arts Gallery, Galerie 38, Galerie noir sur blanc, Galerie Kent et Myriem Himmich Gallery.

Hind Lahrichi, FrĂ©missement, 14°36â€Č N, 44°14â€Č W. Courtesy de Galerie Dart Dart.
Youssef Douieb, Le mĂ©tronome, acrylique sur panneau isorel, 110 × 110 cm.
Itaf Benjelloun, Empreintes, technique mixte et bas-relief, 90 × 90 cm. Galerie Dar D'art.
Organized by the Moroccan Union of Professional Visual Artists, 60 ans de peinture au Maroc (1965–2025) is presented across four venues in Rabat and traces key moments in a still-emerging history of Moroccan painting.
Painter Fouad Bellamine is fond of saying that “there is no Moroccan painting, only Moroccan painters.” Playful as the phrase may sound, it usefully anchors any possible history of painting in Morocco in criteria other than political or identity-based frameworks, as was notably the case with the Casablanca Group. By choosing a chronological span stretching from 1965 to the present, the Moroccan Union of Professional Visual Artists (SMAPP), partnering with the Ministry of Culture and eight galleries, provides a helpful framework for identifying key throughlines, despite an occasionally uneven installation. The absence of certain wall labels or gallery credits is regrettable and lends parts of the exhibition an amateurish feel.
Nabil Boudarqa, Sans titre, 50 x 84 cm, technique mixte sur papier, 2023, courtesy de l’artiste
The lasting imprint of geometric abstraction initiated by the Casablanca Group is immediately apparent, embodied here by a late, mannerist canvas by the recently deceased Mohamed Hamidi. At Bab Rouah Gallery, which seems to have regained momentum following the exhibition marking the tenth anniversary of Comptoir des Mines last September, works by pioneering figures such as Bachir Demnati, Malika Agueznay, and Mustapha Hafid enter into a convincing dialogue with more contemporary pieces by Meriam Benkirane, Youssef Douieb, Ghizlane Agzenaï, and Younes Khourassani. The latter’s cellulosic painting on panel stands out for its Op Art–like dexterity. This curatorial stance echoes the long-standing editorial line of galleries such as Galerie 38 and Loft Art Gallery, both of which have consistently championed the transmission of abstraction from one generation to the next.
Abstraction in Force
Across the various venues, another strong throughline emerges: the way many artists have moved beyond the canvas to explore bas-relief and sculptural installations. Works by Itaf Benjelloun and Ahmed Hajoubi enter into a fertile dialogue with Abdelkrim Ouazzani’s sculptural painting, as well as with Oiseau de plaisir, a solid wood sculpture by Jamil Bennani that finds a natural place at Bab Rouah. A materialist inclination is also evident in the work of painters such as Hassan Echair and Mohamed Anzaoui. Yet many artists align themselves less with calligraphy per se than with a broader “school of the sign,” an approach pioneered by Cherkaoui.
The Villa des Arts offers compelling examples through paintings by Abdellah El Hariri, the late Tangier-based artist Najoua El Hitmi, who passed away this summer, and Abdessamad Bouysramne, whose gray Monochrome reveals striking technical virtuosity. This sustained commitment to abstraction—running counter to the often-cited return of figuration in contemporary painting—takes on more lyrical tones in a canvas by Monia Touiss that reads as an abstract landscape, as well as in the more vibrantly gestural works of Omar Bouragba and Abdelilah Lahbabi.
Malika Agueznay, Untitled, 2023. Courtesy de Loft Art Gallery.
Only a handful of drawings and works on paper by Mohamed Rachdi, AbdelkĂ©bir Rabi, and Mohamed Lekleti appear in the exhibition, a reminder of how underrepresented this medium remains in contemporary Moroccan art. In a recent unpublished interview, art historian Toni Maraini shed light on the reasons behind this relative neglect. “Drawing instruction at the Casablanca School of Fine Arts in the 1960s was not abandoned,” she explained, “but rather reconsidered and renewed. Given the previously imposed curriculum—colonial in its themes and based on academic exercises, such as copying plaster casts of Roman sculptures—change was inevitable. Belkahia, Melehi, and ChabĂąa introduced new methods and exercises. Through group discussions with students, many expressed a desire to be introduced to graphic art, calligraphy, and a more modern understanding of form and drawing techniques. The goal was no longer to copy models but to learn how to master marks and gestures, to grasp and express the visual order of forms. Abstraction and figuration were not mutually exclusive, as seen in the work of Belkahia, ChabĂąa, Hamidi, and others from the Casablanca Group. This rupture reflected a specific cultural moment, open both to modern research and to questions of identity. Familiarizing students with the forms and iconography of traditional and popular arts was, at the time, a genuine innovation. While this break had its limits in terms of teaching figurative drawing, it was ultimately liberating.”
This perspective helps explain the continued dominance of abstraction, often at the expense of figuration, which remains underrepresented in the exhibition. While the show does not claim to outline a definitive history of painting in Morocco, its itinerant format nonetheless traces several meaningful tendencies, alongside singular artistic voices that resist easy categorization. These include a canvas marked by sculptural expressionism by Nabil Boudarqa, a virtuosic plastic collage by Bachir Amal, a delicate charcoal drawing by Hajar El Moustaassime, and Hicham Matini’s The Room of Distraction, in which the wave motif associated with Melehi is reimagined with a refreshing, satirical spirit. “The talent is clearly there,” notes Mansouri Idrissi Sidi Mohammed, President of SMAPP, “and the challenge ahead lies in fostering a fully integrated ecosystem.” Another chapter in the story of visual arts and creative industries is beginning to take shape.
Olivier Rachet 
« 60 ans de peinture au Maroc (1965–2025) », Bab Rouah Gallery, Bab El KĂ©bir, Villa des Arts–Fondation Al Mada, Bank Al-Maghrib Museum, Rabat, through January 29, 2026. In collaboration with Loft Art Gallery, Eden Art Gallery, Galerie Dar D’art et Mazad Art, Khalid Fine Arts Gallery, Galerie 38, Galerie Noir sur Blanc, Galerie Kent, and Myriem Himmich Gallery.
Ghizlane Agzenaï, Totem Daxan, acrylique sur toile, 150 × 150 × 3 cm.
ƒuvre n° 5 – Hassan Echair, Sans titre, bois courbĂ© et noirci, 120 × 125 cm. Galerie Dar D'art.
Hicham Matini, The room of distraction, acrylique sur toile, 120 x 100 cm, 2025, courtesy de l’artiste et Galerie Kent
Abdelkrim Ghattas, Untitled, 2022. Courtesy de Loft Art Gallery.

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