Câest surtout lâanticipation qui a fait naufrage. Les investissements arrivent tard, les infrastructures peinent Ă suivre, les Ă©quipements manquent Ă lâappel.
Au port de Casablanca, ce nâest plus une congestion, câest une conversion qui ne dit pas son nom qui frappe : on est passĂ© du trafic maritime au trafic⊠statique. Les navires nây accostent plus, ils y prennent leur mal en patience. Ă perte de vue, les coques sâalignent comme des voitures un jour de dĂ©part en vacances, sauf quâici, la mer ne mĂšne nulle part. Elle tourne en rond, faute de courant. Le spectacle est incroyable : une rade transformĂ©e en parking flottant, des files de navires qui sâĂ©tirent jusquâĂ frĂŽler les abords du Morocco Mall. Le plus grand centre commercial dâAfrique regarde dĂ©sormais passer⊠des cargos immobilisĂ©s. Ironie du sort : Ă dĂ©faut de faire circuler les marchandises, Casablanca offre une vitrine grandeur nature de ses propres blocages. Du luxe, vraiment. Lâexception est devenue la rĂšgle.
Depuis lâautomne 2025, la congestion sâest installĂ©e durablement comme un squatteur quâon nâarrive plus Ă dĂ©loger. Plus de 60 navires en rade aujourdâhui, dont une armada de cĂ©rĂ©aliers. RĂ©sultat : des dĂ©lais qui dĂ©rivent dangereusement ; une dizaine de jours en moyenne, jusquâĂ un mois pour certains chargements. Le temps, ici, ne sâĂ©coule plus : il a suspendu son vol ou sa navigation. Et pendant que les bateaux sont en rade, les coĂ»ts, eux, prennent le large. Les surestaries sâenvolent, atteignant des dizaines de milliers de dollars par jour. Une addition salĂ©e qui finit, comme souvent, dans lâassiette du consommateur. Au port de Casablanca, chaque jour dâattente est une taxe cachĂ©e, un impĂŽt flottant que personne ne vote mais que tout le monde paie malgrĂ© lui et Ă son indu. DerriĂšre ce grand embouteillage maritime, les causes sâentremĂȘlent comme des amarres mal nouĂ©es. LâactivitĂ© Ă©conomique tire les flux vers le haut, mais les capacitĂ©s, elles, restent Ă quai.
Le trĂšs sollicitĂ© port de Tanger Med dĂ©borde Ă son tour et refoule une partie du trafic vers Casablanca, qui nâavait dĂ©jĂ plus de marge. Ajoutez Ă cela une mĂ©tĂ©o capricieuse ayant fermĂ© le port Ă rĂ©pĂ©tition, et vous obtenez un cocktail parfait pour paralyser une machine dĂ©jĂ essoufflĂ©e. Servi frais, mais sans glaçon. Mais au-delĂ des alĂ©as, câest surtout lâanticipation qui a fait naufrage. Les investissements arrivent tard, les infrastructures peinent Ă suivre, les Ă©quipements manquent Ă lâappel. RĂ©sultat: un port qui fonctionne Ă flux tendu⊠jusquâĂ la rupture. Un cercle vicieux sâest installĂ© : plus il y a de trafic, plus ça bloque ; plus ça bloque, plus ça coĂ»te ; et plus ça coĂ»te, plus lâĂ©conomie trinque. Et Ă force de trinquer, on finit par avoir mal Ă la tĂȘte. Les rĂ©percussions dĂ©passent largement les quais. Les industriels voient leurs chaĂźnes de production grippĂ©es, faute de matiĂšres premiĂšres. Les exportateurs jouent avec le feu des pĂ©nalitĂ©s et des contrats rompus. Et pendant ce temps, la fiabilitĂ© du port sâeffrite.
Ă force de retards, Casablanca risque de rater le coche : les armateurs pourraient finir par lever lâancre⊠ailleurs, de prĂ©fĂ©rence lĂ oĂč lâeau coule encore dans le bon sens. Et au milieu de ce vacarme logistique, un silence assourdissant : celui de lâAgence nationale des ports. LâANP regarde le port sâengorger comme on observe une marĂ©e monter, sans un mot, sans un cap clair, sans explication publique Ă la hauteur de la tempĂȘte. EmmurĂ©e dans une communication au point mort, elle laisse les opĂ©rateurs naviguer Ă vue ou plutĂŽt, dĂ©river Ă quai. Muette comme une carpe. Certes, des investissements sont annoncĂ©s, des travaux sont en cours, des Ă©quipements promis. Mais dans lâimmĂ©diat, cela ressemble Ă des rustines sur une coque fissurĂ©e. Les amĂ©liorations ne sont pas attendues avant plusieurs mois, et dâici lĂ , le port continuera de tousser, de saturer, de ralentir. Autant dire que le Quai des Brumes nâest pas prĂšs de devenir le Quai des Solutions. Casablanca voulait ĂȘtre un hub. Elle est en train de devenir un goulot. Un port qui nâexporte plus seulement des marchandises, mais aussi⊠ses propres dysfonctionnements, en circulation maritime restreinte. Ă force dâattendre, mĂȘme la mer finit par sâimpatienter. Et quand la mer sâĂ©nerve, les bateaux, eux, ne demandent quâune chose : lever le pied⊠pour de bon.
