OrganisĂ©es dans la capitale du DĂ©troit par le ministĂšre du Transport, les premiĂšres Assises de la mer ont permis de dresser un diagnostic lucide sur le dĂ©clin dâun secteur autrefois florissant. Mais derriĂšre les discours ambitieux, les Ă©tudes Ă rĂ©pĂ©tition et les promesses de renaissance, la grande question de fond reste toujours posĂ©e : quand le temps des constats cĂ©dera-t-il enfin la place Ă celui de lâaction ?
Abdellah Chankou
Encore une Ă©tude, des experts et des recommandations. Encore et toujours! DĂ©cidĂ©ment, le ministĂšre du Transport fait les choses Ă sa façon : quand il faut batailler pour crĂ©er un environnement maritime favorable , lui prĂ©fĂšre construire des bibliothĂšques de diagnostics stratĂ©giques. La derniĂšre livraison en date, signĂ©e Boston Consulting Group ( BCG), dĂ©voilĂ©e lors des premiĂšres assises de la mer le 21 mai Ă Tanger, promet vingt navires marocains Ă lâhorizon 2030. Câest modeste, mais câest dĂ©jĂ une promesse et on sait ce que valent les promesses gouvernementales surtout lorsque le ministre chargĂ© du secteur est expert en coquilles vides Ă gros budget et en dĂ©penses sans rendement Ă©vident pour la collectivitĂ©.
Le timing de la manifestation a de quoi faire sourire. AprĂšs plusieurs dĂ©cennies de dĂ©clin pour ne pas dire de faillite de la marine marchande, les premiĂšres Assises du secteur interviennent Ă quelques mois de lâexpiration du mandat gouvernemental. En cinq ans, le ministĂšre de tutelle aura essentiellement produit avec maestria une trĂšs chĂšre commande publique, une grand-messe sectorielle et un festival des bonnes intentions ! Standing ovation. Un travail prĂ©paratoire certes nĂ©cessaire, diront dâaucuns, mais qui laisse au prochain exĂ©cutif la charge des dĂ©cisions difficiles, des arbitrages budgĂ©taires douloureux et surtout de la concrĂ©tisation dâun chantier de haute importance que le Royaume ne peut plus se permettre de repousser.
LâĂ©tude de BCG nâest pas la premiĂšre du genre. Elle nâest mĂȘme pas la deuxiĂšme. Elle est la Ă©niĂšme dâune longue sĂ©rie de rapports savants qui finissent invariablement au mieux dans un tiroir, au pire dans une corbeille. Souvenez-vous : en 2012, le ministre du Transport de lâĂ©poque, le PJD Abdelaziz Rabbah avait commandĂ© au cabinet espagnol ALG une Ă©tude livrĂ©e deux ans plus tard. Des recommandations ? En pagaille. Du suivi ? NĂ©ant. Lettre morte, comme on dit dans le jargon diplomatique.
Alors pourquoi celle-ci serait-elle diffĂ©rente des autres ? Ă moins que le vide ne finisse par avoir horreur du vide, mais câest mal connaĂźtre la force de lâinertie qui guide les tuteurs du secteur.
Texte plus que centenaire
Justement, parlons du vide. Le vrai. Celui qui donne le vertige. Un dĂ©tail de taille qui mĂ©riterait pourtant un Ă©norme coup de projecteur: le code maritime qui rĂ©git encore aujourdâhui le secteur , date du 26 mai 1919, soit Ă lâĂ©poque du protectorat ! Bienvenue dans les abysses de lâanachronisme. 1919 : lâannĂ©e du traitĂ© de Versailles, de la SociĂ©tĂ© des Nations, des chars dâassaut et du jazz qui dĂ©barque en Europe. Alors que les navires ont changĂ© dâĂ©poque, le cadre juridique national est restĂ©, lui, arrimĂ© aux annĂ©es 20, un vestige du passĂ©, faute dâun gouvernement suffisamment courageux pour larguer les amarres de lâarchaĂŻsme.
RĂ©sultat : le secteur continue de naviguer cahin-caha avec un texte plus que centenaire, une piĂšce de musĂ©e rĂ©glementaire que les gouvernements successifs ont curieusement Ă©vitĂ© de dĂ©poussiĂ©rer. Tout au long de ces longues annĂ©es, les Ă©tudes, elles, qui coĂ»tent bonbon, se sont bizarrement succĂ©dĂ© Ă un rythme soutenu, chaque gouvernement tenant Ă laisser sa propre empreinte documentaire ! Dans ce processus de reconstruction qui sâouvre, la premiĂšre action Ă entreprendre est sans doute dâordre lĂ©gislatif.
Alors on fait quoi ? On attend 2030 pour rĂ©aliser que le Maroc nâa toujours pas de flotte commerciale ? On commande une nouvelle Ă©tude aprĂšs avoir enterrĂ© la prĂ©cĂ©dente Ă un cabinet brĂ©silien, canadien, ou peut-ĂȘtre martien ? Pendant ce temps, les armateurs Ă©trangers continuent de truster prĂšs de 95 % du commerce extĂ©rieur marocain , et le pavillon national reste trĂšs marginal, souvenir glorieux dâun temps oĂč le Maroc avait une flotte, des marins et une certaine souverainetĂ© maritime. Avant que le pays ne laisse sombrer en raison de politiques hasardeuses et de dĂ©cisions irrĂ©flĂ©chies, un secteur qui fut pourtant lâun des fleurons de son Ă©conomie maritime.
En effet, le Royaume disposait dans les annĂ©es 70-80 dâun armement fort de 66 navires qui lui permettait dâassurer prĂšs de 25% de son commerce extĂ©rieur. Compagnie publique, la Comanav a Ă©tĂ© privatisĂ©e en 2007 sous lâĂ©poque de Fathallah Oualalou, alors argentier du Royaume, et cĂ©dĂ©e au groupe français CMA-CGM de feu Jacques SaadĂ©. Ce qui fait du Maroc le seul pays du Maghreb Ă avoir bazardĂ© sa compagnie Ă©tatique.
Quant aux opĂ©rateurs privĂ©s IMTC et Comarit, ils ont coulĂ©, selon les conclusions du cabinet ALG, sous les effets ravageurs dâune libĂ©ralisation sauvage du transport maritime, menĂ©e en 2006, Ă lâinitiative de lâex-ministre istiqlalien de lâĂquipement et du Transport Karim Ghellab. Sans les mesures dâaccompagnement appropriĂ©es des armateurs nationaux qui nâĂ©taient pas prĂ©parĂ©s Ă cette ouverture brutale. Une libĂ©ralisation au nom de lâOpen Sea qui a finalement profitĂ© au pavillon Ă©tranger.
Naufrage
Il aura fallu attendre le discours de SM le Roi Mohammed VI prononcĂ© Ă lâoccasion du 48e anniversaire de la Marche Verte, en novembre 2023, oĂč le souverain a appelĂ© Ă la reconstruction dâ «une marine marchande nationale forte, moderne et compĂ©titive », pour que le dossier sorte enfin des tiroirs et que le fait maritime soit remis au cĆur des prioritĂ©s stratĂ©giques du pays. Ce qui est incomprĂ©hensible câest que ce naufrage maritime nâa suscitĂ© avant la haute instruction royale de la part de lâexĂ©cutif et des patrons du secteur ni stratĂ©gie digne de ce nom ni sursaut Ă la hauteur des enjeux.
Le Royaume a prouvĂ© quâil savait construire des ports de classe mondiale dont Tanger Med est le symbole. Mais un port sans bateau, câest une gare sans train â ou pire, une gare oĂč les trains appartiennent aux autres. Alors, au lieu dâempiler les Ă©tudes qui ne demandent quâĂ mourir de leur belle mort, il est grand temps de passer Ă lâaction en opĂ©rationnalisant la vision royale. Depuis des dĂ©cennies les rapports sâempilent, les diagnostics se succĂšdent et les cabinets de conseil prospĂšrent, tandis que les rĂ©formes structurelles restent au point mort. Ă force de dilapider temps et ressources dans des Ă©tudes toujours plus coĂ»teuses pour redĂ©couvrir ce que lâon sait dĂ©jĂ , le pays finit par perdre de vue lâessentiel : lâaction.
