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Nieuws 08 May 2026 9 min leestijd

Mohamed Hakech: la distinction entre SMAG et SMIG «est une discrimination juridique qui a une profondeur historique»

Mohamed Hakech: la distinction entre SMAG et SMIG «est une discrimination juridique qui a une profondeur historique»

IngĂ©nieur agronome et militant syndicaliste,  ancien SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la FĂ©dĂ©ration nationale du secteur agricole (UMT), Mohamed Hakech est bien connu pour ses engagements sur le terrain auprès des travailleurs agricoles. Dans cette interview, il partage avec nous une rĂ©alitĂ© concrètement vĂ©cue et très souvent invisibilisĂ©e, dans un contexte oĂą le discours officiel sur l’Etat social est surmĂ©diatisĂ©, comme si « le soleil pouvait ĂŞtre cachĂ© par le tamis ».

Challenge : Travailler dans le secteur agricole est souvent synonyme de précarité sociale et juridique. Comment expliquer cette réalité « quasi-féodale» qui persiste au Maroc dans cette 3ème décennie du 21ème siècle ?

Mohamed Hakech : Effectivement, le secteur agricole est certainement un secteur oĂą sĂ©vissent l’oppression et la marginalisation par excellence, oĂą plus d’un million de travailleurs (euses) agricoles et 1.5 million de petits et moyens paysans sont des « laissĂ©s- pour-compte Â» qui souffrent de marginalisation et de conditions de vie difficiles. Cette rĂ©alitĂ© de « moyen âge » trouve son explication dans l’analyse des politiques publiques adoptĂ©es qui ont Ă©tĂ© toujours en faveur des grands exploitants agricoles et des grands propriĂ©taires terriens. La pression de ces derniers, Ă  travers leurs positions dans les institutions de l’Etat et leur accaparement de l’institution lĂ©gislative, conduit Ă  des dĂ©cisions qui servent leurs intĂ©rĂŞts au dĂ©triment des travailleuses et travailleurs de la terre.  D’ailleurs, le contenu du « Plan Maroc Vert » et sa continuation « GĂ©nĂ©ration Green » est une illustration sans Ă©quivoque de la main- mise du patronat agricole sur la terre, l’eau, les semences, le marchĂ©,  l’export (…..). Le gouvernement actuel, prĂ©sidĂ© par la deuxième fortune du Maroc, a bien incarnĂ© cette rĂ©alitĂ© amère Ă  travers  ses dĂ©cisions concernant le secteur agricole.

Challenge : La distinction entre SMIG et SMAG est un exemple crucial illustrant la discrimination entre les travailleurs. Quels sont les résistances et obstacles à la fusion/uniformisation du salaire minimum pour l’ensemble des secteurs économiques ?

M.H. : C’est une discrimination juridique qui a une profondeur historique et qui demeure inscrite dans le code du travail. Le SMIG mensuel est de 3424,20 DH. Le SMAG est de 2533,40 DH. L’écart relatif  est de 27%. L’écart absolu est de 891 DH/mois. Cette discrimination devait prendre fin en 2012 suite aux rĂ©sultats  du dialogue social d’Avril 2011. Le patronat agricole, après essoufflement du mouvement du 20 fĂ©vrier, va dĂ©savouer l’accord et il a fallu attendre 13 ans pour reprendre l’accord Ă  l’occasion du dialogue social du mois d’avril en 2024. Cependant, Ă  ce jour, aucun texte juridique n’a Ă©tĂ© publiĂ© prĂ©cisant comment l’accord sera mis en Ĺ“uvre. Ce processus dĂ©montre comment le gouvernement se soustrait Ă  ses obligations et ses engagements pour prĂ©server les profits Ă©normes du patronat agricole. 

Challenge : En fait, SMIG et SMAG ne sont que l’aspect le plus apparent du traitement discriminatoire des travailleurs. Quels sont les autres aspects ?

M.H. : un autre aspect de cette discrimination rĂ©side dans la durĂ©e de travail.  Le Code du travail stipule que les ouvriers de l’agriculture ont une semaine de  travail de 48 heures, alors que ceux de l’industrie, du commerce et des autres secteurs assimilĂ©s ont une semaine lĂ©gale de 44 heures. Mais les ouvriers agricoles, et sur argumentation juridique, travaillent  en rĂ©alitĂ© plus de 10 heures par jour dans des conditions très dures, sans compter les heures supplĂ©mentaires non rĂ©munĂ©rĂ©es (l’article 184 du code du travail). 

Les autres aspects sont liĂ©s aux conditions lamentables du travail et les mesures d’hygiène, de santĂ© et de sĂ©curitĂ©  quasi absentes ainsi que la non-dĂ©claration Ă  la CNSS. Ce dernier aspect de la protection sociale est l’une des calamitĂ©s qui touche la grande majoritĂ© des travailleurs agricoles. La non-protection sociale est la règle. La dĂ©claration par l’employeur est une exception.  

Dans les campagnes, les salaires sont bas, souvent en dessous du SMAG. Les journĂ©es de travail sont longues et Ă©puisantes, sans respect des horaires lĂ©gaux, sans rĂ©munĂ©ration des heures supplĂ©mentaires. La majoritĂ© des travailleurs agricoles n’ont ni contrat, ni dĂ©claration Ă  la CNSS, ni couverture sociale. Ceux qui produisent la richesse vivent en permanence dans la prĂ©caritĂ© juridique et sociale. Cette situation qui dure, illustre parfaitement la complicitĂ© flagrante des pouvoirs publics qui se rĂ©clament d’un « Etat social Â». Cette situation touche particulièrement les femmes rurales : surexploitĂ©es, sous-payĂ©es, privĂ©es de droits, parfois mĂŞme de transport et de sĂ©curitĂ©, voire victimes de pratiques de harcèlements sexuels. C’est une injustice sociale flagrante.

Cette exploitation n’est pas un hasard. Elle est le résultat d’un modèle agricole fondé sur le productivisme et l’exportation, qui privilégie le profit au détriment de l’humain, de l’eau et des écosystèmes naturels. Le travailleur agricole est traité comme une simple variable d’ajustement et de rendement.

En même temps, ce modèle détruit l’environnement : surexploitation de l’eau agricole, usage massif des pesticides, épuisement des sols (…). Ce sont les travailleurs agricoles et les petits paysans qui sont les premiers à en subir les conséquences, sur leur santé et sur leur avenir.

Challenge : des spécificités discriminatoires existent aussi dans l’exercice des droits et libertés syndicaux dans le secteur agricole. N’est-ce pas l’une des principales causes de la faiblesse des luttes syndicales dans les moyennes et grandes exploitations agricoles ?

M.H. : vu la violation quasi-systĂ©matique des droits des travailleurs (euses) agricoles et la quasi-absence des libertĂ©s syndicales dans le secteur agricole, voire dans la plupart des secteurs, les membres du bureau syndical sont expulsĂ©s immĂ©diatement après leur adhĂ©sion. Nous qualifions le secteur agricole de secteur d’oppression, d’injustice et de hogra. Cette situation affaiblit certainement les luttes syndicales et toute autre forme d’auto-organisation des travailleurs. Elle pousse les travailleurs agricoles Ă  se dĂ©tourner de l’activitĂ© syndicale et rend le travail syndical très difficile dans le secteur agricole Ă  cause des risques de licenciement et d’exclusion. A mon avis, en plus de l’agressivitĂ© du patronat agricole, ces spĂ©cificitĂ©s trouvent leur origine dans  la gestion MakhzĂ©nienne du monde rural.

Challenge : de plus en plus, les grands exploitants agricoles emploient, de manière informelle, une force de travail agricole subsaharienne, surtout dans la région de Souss-Massa. Comment les organisations syndicales font-elles face à cette réalité pour contrecarrer la surexploitation des immigrés subsahariens et éviter la division entre les travailleurs, voire l’émergence de comportements et pratiques racistes à l’encontre des subsahariens ?

M.H. : c’est un phĂ©nomène nouveau qui devient de plus en plus imposant et visible, suite Ă  la fermeture des routes menant vers l’Europe. A Souss-Massa, on assiste  Ă  la formation de presque des « douars nouveaux de subsahariens ». Le patronat agricole de la rĂ©gion exploite la prĂ©caritĂ© des travailleurs subsahariens pour faire pression sur les revendications lĂ©gitimes des travailleurs agricoles autochtones et de leur syndicat. Pour ĂŞtre sincère, j’avoue que notre syndicat, jusqu’à prĂ©sent, n’a pas abordĂ© le sujet d’une manière profonde. Nous essayons de gĂ©rer quelques conflits qui ne revĂŞtent pas un aspect raciste. Mais des comportements et pratiques racistes peuvent toujours Ă©merger et diviser/affaiblir les travailleurs, en l’absence d’une prise de conscience sociale et d’une vision syndicale claire Ă  ce sujet.

Challenge : les aspects nĂ©gatifs du grand capitalisme agraire n’apparaissent pas seulement sur le plan social, mais existent aussi au niveau environnemental (surexploitation des nappes phrĂ©atiques et destruction des Ă©cosystèmes naturels). Ces aspects environnementaux, en fait indissociables des premiers, sont-ils pris en compte par les organisations syndicales ?  

M.H. : l’organisation syndicale où je milite, la Fédération Nationale du Secteur Agricole est membre du mouvement paysan mondial Via Campesina. C’est à ce niveau que nous coordonnons et menons nos luttes communes contre le grand capitalisme agraire qui ravage les ressources naturelles et détruit la nature et l’environnement, partout dans le monde. En plus de nos luttes pour la souveraineté alimentaire, l’agro-écologie et l’exploitation familiale,  nous accordons une attention particulière à la justice climatique. Dans ce cadre, la Fédération nationale, sous l’égide de la Via Campesina, et en présence de ses alliés, a organisé un sommet parallèle à la COP22 qui s’est déroulée à Marrakech en 2016. Concrètement, la région agricole de Souss-Massa illustre bien cette situation où aussi bien les droits humains des travailleurs que les écosystèmes naturels ne sont pas respectés. Ainsi, les travailleurs agricoles dans les serres, qui sont souvent des femmes, sont surexploités, sous-payés, fortement exposés à des accidents et à des maladies professionnelles, sans protection sociale et souvent victimes d’abus.

Quant à la nature, les écosystèmes naturels ont connu de graves dégradations irréversibles. C’est notamment le cas de l’eau. Les nappes phréatiques que l’on pouvait atteindre dans les années 1980 à 40 ou 50 mètres de profondeur ont été quasi-totalement asséchées. Nous sommes face à un scandale à la fois social et écologique. Et le premier responsable de cette situation est l’Etat-makhzen à travers les subventions publiques directes accordées aux grands exploitants agricoles qui, malgré le recours aux technologies les plus modernes dans le mode d’exploitation, continuent à traiter les travailleurs agricoles selon une logique féodale (un exemple vivant du « techno-féodalisme »). En fait, il est de plus en plus évident que la dimension sociale et la dimension climatique/environnementale sont indissociables. Il est donc nécessaire d’envisager et de mettre en œuvre des alliances entre des mouvements partageant les mêmes objectifs pour mener des actions communes. Les luttes syndicales pour l’amélioration des conditions de travail et le respect des droits des travailleurs dans le secteur agricole ne peuvent plus être conçues et menées sans la protection des écosystèmes naturels. C’est d’ailleurs le sens et la substance première de la notion d’agriculture durable au service des êtres humains, et dans le respect de toutes les composantes de la matière dont font partie les humains, qu’il s’agisse de matière vivante ou apparemment inerte.

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