Alors que le Maroc accĂ©lĂšre ses ambitions dans lâhydrogĂšne vert et les Ă©nergies renouvelables, les interrogations restent nombreuses sur la viabilitĂ© Ă©conomique, les retombĂ©es industrielles et les enjeux de souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique liĂ©s Ă cette filiĂšre stratĂ©gique. Pour Hassan Edman, professeur dâĂ©conomie et de gestion Ă la FacultĂ© des sciences juridiques, Ă©conomiques et sociales dâAgadir, le Royaume dispose dâatouts naturels et gĂ©ographiques majeurs pour se positionner dans cette course mondiale, mais le vĂ©ritable dĂ©fi rĂ©side dĂ©sormais dans la compĂ©titivitĂ© des coĂ»ts, la gestion durable de lâeau et la capacitĂ© Ă bĂątir un Ă©cosystĂšme industriel intĂ©grĂ© capable de transformer le potentiel Ă©nergĂ©tique en crĂ©ation de valeur locale.
Challenge : Le Maroc multiplie les annonces autour de lâhydrogĂšne vert et des Ă©nergies renouvelables. Selon vous, le Royaume dispose-t-il rĂ©ellement des conditions Ă©conomiques et industrielles pour devenir un acteur majeur de cette filiĂšre Ă lâĂ©chelle internationale ?
Hassan Edman : La politique Ă©conomique du Maroc repose sur une logique bien dĂ©finie : diversifier les sources dâĂ©nergie, et notamment le mix Ă©lectrique, pour deux raisons fondamentales. Dâun cĂŽtĂ©, rĂ©duire la dĂ©pendance de lâĂ©conomie marocaine aux producteurs internationaux et aux variations de prix qui en dĂ©coulent. De lâautre, allĂ©ger lâempreinte environnementale du secteur Ă©nergĂ©tique en misant sur des sources propres et durables, notamment le solaire, lâĂ©olien et, plus rĂ©cemment, lâhydrogĂšne vert.
Pour atteindre ces objectifs, le Maroc dispose dâatouts concrets qui en font un acteur de premier plan. Le plus dĂ©cisif est dâordre naturel : un potentiel exceptionnel en Ă©nergies solaire et Ă©olienne, parmi les meilleurs au monde, qui garantit un coĂ»t de production de lâĂ©lectricitĂ© renouvelable trĂšs compĂ©titif. Ă cela sâajoute une position gĂ©ographique stratĂ©gique, aux portes dâune Europe dont la demande Ă©nergĂ©tique future sera considĂ©rable.
Pourtant, le passage du potentiel Ă la rĂ©alitĂ© industrielle bute sur un obstacle de taille, avant tout Ă©conomique : le coĂ»t. Pour un industriel marocain, le calcul reste simple aujourdâhui : lâĂ©nergie fossile est moins chĂšre et plus accessible. Le surcoĂ»t de lâhydrogĂšne vert et des Ă©nergies renouvelables reprĂ©sente une charge quâil nâest pas prĂȘt Ă absorber sans incitation forte, au risque de pĂ©naliser directement sa compĂ©titivitĂ© Ă court terme. Ce coĂ»t Ă©levĂ© est, par ailleurs, Ă©troitement liĂ© Ă lâĂ©tat de la base industrielle nationale qui, bien que dynamique, doit encore monter en gamme pour produire localement les composants technologiques clĂ©s, aujourdâhui majoritairement importĂ©s.
Câest lĂ quâun instrument comme la taxe carbone, Ă©voquĂ©e dans le cadre de la loi de finances 2025 avant dâĂȘtre reportĂ©e, prend tout son sens. En pĂ©nalisant financiĂšrement les Ă©missions polluantes, elle modifierait en profondeur lâanalyse coĂ»t/bĂ©nĂ©fice des industriels. LâĂ©nergie fossile deviendrait plus onĂ©reuse, rendant lâalternative verte Ă©conomiquement plus rationnelle sur le long terme, mĂȘme avec un coĂ»t initial plus Ă©levĂ©. Cette taxe ne serait pas quâune contrainte : elle constituerait un signal fort envoyĂ© au marchĂ©, capable de gĂ©nĂ©rer la demande interne nĂ©cessaire pour justifier des investissements massifs dans un Ă©cosystĂšme industriel et de compĂ©tences intĂ©grĂ©, bien au-delĂ de la seule production dâĂ©nergie destinĂ©e Ă lâexport.
Challenge :Au-delĂ des effets dâannonce et des partenariats stratĂ©giques, quelles pourraient ĂȘtre les retombĂ©es concrĂštes de lâhydrogĂšne vert sur lâĂ©conomie marocaine en matiĂšre dâemplois, dâindustrialisation et de crĂ©ation de valeur locale ?
H.E. : Les retombĂ©es concrĂštes sâarticulent en deux niveaux distincts. Le premier, direct et immĂ©diat, porte sur la crĂ©ation dâemplois lors des phases de construction des parcs solaires et Ă©oliens, des stations dâhydrogĂšne vert, des usines de dessalement et des infrastructures de production, puis sur des postes permanents dĂ©diĂ©s Ă lâexploitation et Ă la maintenance. Cette dynamique stimulerait le BTP et les services associĂ©s. La vraie crĂ©ation de valeur locale dĂ©pendra toutefois de la capacitĂ© du Maroc Ă bĂątir une filiĂšre industrielle nationale capable de fabriquer une partie des Ă©quipements requis, ce qui permettrait de maximiser la captation de valeur, en retenant une part bien plus importante des investissements et des revenus associĂ©s.
Le second niveau, plus stratĂ©gique, repose sur le dĂ©veloppement dâindustries en aval utilisant lâhydrogĂšne vert comme matiĂšre premiĂšre. Lâexemple le plus Ă©loquent est celui du groupe OCP, qui pourrait recourir Ă lâammoniac vert pour dĂ©carboner sa production dâengrais et renforcer sa compĂ©titivitĂ© Ă lâinternational. On peut aussi envisager lâĂ©mergence dâune sidĂ©rurgie verte ou la production de carburants de synthĂšse (e-fuels) pour lâaviation et le transport maritime. Cette filiĂšre positionne, par ailleurs, le Maroc comme un hub attractif pour les investissements directs Ă©trangers (IDE) cherchant Ă sâimplanter dans la production dâhydrogĂšne vert ou Ă intĂ©grer cette ressource dĂ©carbonĂ©e dans leurs chaĂźnes de valeur. Câest cette intĂ©gration verticale qui transformera le Maroc dâun simple exportateur dâĂ©nergie en un vĂ©ritable pĂŽle industriel vert. Et pourquoi le Maroc ne deviendrait-il pas lâun des grands producteurs dâhydrogĂšne, dâautant que le marchĂ© national et mondial sâannonce prometteur ? Selon les projections, lâhydrogĂšne pourrait couvrir jusquâĂ 18 % de la demande Ă©nergĂ©tique mondiale dâici 2050.
Challenge : Le dĂ©veloppement de cette filiĂšre nĂ©cessite des investissements massifs en infrastructures, en eau et en Ă©nergie. Le modĂšle Ă©conomique de lâhydrogĂšne vert est-il aujourdâhui rĂ©ellement viable pour le Maroc ?
H.E. : Posons dâabord un constat partagĂ© : lâhydrogĂšne vert reste, Ă ce jour, lâoption la plus coĂ»teuse parmi les Ă©nergies renouvelables, avec un prix oscillant entre 3,5 et 6 dollars le kilogramme, contre 1,5 Ă 2,5 dollars pour lâhydrogĂšne gris issu du gaz naturel. La viabilitĂ© du modĂšle Ă©conomique marocain est une Ă©quation complexe, dont le principal atout rĂ©side dans le coĂ»t compĂ©titif de production de lâĂ©lectricitĂ© renouvelable. GrĂące Ă un potentiel solaire et Ă©olien exceptionnel, le Royaume peut atteindre un coĂ»t actualisĂ© de lâĂ©nergie (LCOE) parmi les plus bas au monde, ce qui rend le coĂ»t de production de lâhydrogĂšne potentiellement trĂšs compĂ©titif. Ce coĂ»t de base est nĂ©anmoins alourdi par des investissements massifs dans les infrastructures de production et de transport. Au-delĂ de lâĂ©lectricitĂ©, la question de lâeau constitue un facteur dĂ©terminant, souvent sous-estimĂ©, qui pĂšse lourdement sur la viabilitĂ© globale du projet.
La production dâhydrogĂšne vert par Ă©lectrolyse est, en effet, un processus trĂšs gourmand en eau : produire un kilogramme dâhydrogĂšne nĂ©cessite entre 9 et 10 litres dâeau pure. En intĂ©grant les besoins en refroidissement des installations et en production dâĂ©lectricitĂ© renouvelable, notamment pour le solaire thermique, la consommation totale peut atteindre des volumes considĂ©rables. Dans un pays oĂč plusieurs rĂ©gions subissent dĂ©jĂ un stress hydrique sĂ©vĂšre, cette demande massive en eau douce soulĂšve un dĂ©fi environnemental et social majeur. La construction dâusines de dessalement Ă grande Ă©chelle, bien que nĂ©cessaire, reprĂ©sente un coĂ»t Ă©nergĂ©tique et financier additionnel significatif, remettant en question la compĂ©titivitĂ© et la durabilitĂ© de lâensemble de la filiĂšre si cette ressource nâest pas gĂ©rĂ©e de façon optimale.
La viabilitĂ© Ă©conomique dĂ©pend aussi de la capacitĂ© Ă sĂ©curiser des contrats dâachat Ă long terme avec des partenaires internationaux, notamment europĂ©ens, garantissant un prix de vente stable et rentable. Le modĂšle nâest pas viable «en soi» aujourdâhui ; il le deviendra grĂące Ă des partenariats stratĂ©giques oĂč lâacheteur sâengage sur des volumes et des prix, offrant la visibilitĂ© nĂ©cessaire pour attirer les financements privĂ©s et publics. Le rĂŽle de lâĂtat est prĂ©cisĂ©ment de crĂ©er ce cadre incitatif et sĂ©curisĂ© pour rendre le modĂšle bancable, tout en intĂ©grant une gestion rigoureuse et innovante de la ressource en eau afin de minimiser lâimpact environnemental et garantir lâacceptabilitĂ© sociale de ces projets.
Challenge :Dans quelle mesure lâhydrogĂšne vert peut-il contribuer Ă renforcer la souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique du Maroc et Ă rĂ©duire sa dĂ©pendance aux importations Ă©nergĂ©tiques ?
H.E. : Une mise en contexte sâimpose. La vision 2030 fixe comme objectif de porter la part des Ă©nergies renouvelables dans le mix Ă©lectrique Ă 52 %. Or, en 2025, on nâen est quâĂ 27 %, soit 20,7 % pour le solaire, 3,9 % pour lâĂ©olien, 1,9 % pour lâhydraulique, et lâhydrogĂšne vert nây reprĂ©sente encore quâune part marginale. Câest, somme toute, logique, puisquâil se trouve encore en phase de dĂ©ploiement industriel. Sa contribution au renforcement de la souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique reste donc prĂ©maturĂ©e, du moins Ă ce stade.
Sur le long terme, en revanche, lâhydrogĂšne vert peut renforcer cette souverainetĂ© de maniĂšre significative, mĂȘme si câest de façon indirecte. Ă court et moyen termes, une grande partie de la production sera destinĂ©e Ă lâexportation pour rentabiliser les investissements massifs consentis. Une part pourra nĂ©anmoins ĂȘtre mobilisĂ©e localement pour dĂ©carboner des secteurs industriels clĂ©s, comme les phosphates, le ciment et lâacier, rĂ©duisant leur dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles importĂ©es et renforçant leur compĂ©titivitĂ©.
La vĂ©ritable contribution Ă la souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique viendra de lâeffet dâentraĂźnement sur le systĂšme Ă©lectrique national, le dĂ©ploiement Ă grande Ă©chelle des Ă©nergies renouvelables pour alimenter la production dâhydrogĂšne permettant de rĂ©aliser des Ă©conomies dâĂ©chelle, de renforcer le rĂ©seau et de dĂ©velopper des solutions de stockage, lâhydrogĂšne lui-mĂȘme Ă©tant une forme de stockage dâĂ©nergie. Ă terme, cet Ă©cosystĂšme robuste pourrait permettre au Maroc de substituer une part croissante de sa consommation dâĂ©nergie primaire par de lâĂ©lectricitĂ© verte, rĂ©duisant structurellement sa facture et sa dĂ©pendance Ă©nergĂ©tique.
Challenge :Face Ă la concurrence croissante de plusieurs pays africains et du Moyen-Orient sur ce segment, quels sont selon vous les principaux atouts, mais aussi les risques pour le Maroc dans cette course mondiale Ă lâĂ©nergie verte ?
H.E. : Les atouts sont indĂ©niablement au premier plan. Certes avec des coĂ»ts et parfois des sacrifices, mais des atouts compĂ©titifs et stratĂ©giques sur le long terme. Le premier risque Ă souligner est celui du lancement, notamment pour les premiers investissements dans des technologies nouvelles et non encore validĂ©es dans le contexte marocain, Ă lâimage des stations Noor de lâĂ©nergie solaire et des problĂšmes de rendement, techniques et financiers, qui en ont dĂ©coulĂ©. Un second risque mĂ©rite dâĂȘtre mentionnĂ© : la gestion de la ressource en eau, enjeu critique qui pourrait devenir un goulot dâĂ©tranglement social et Ă©conomique si elle nâest pas pilotĂ©e durablement, notamment via le dessalement.
Du cĂŽtĂ© des atouts, le Maroc bĂ©nĂ©ficie dâune combinaison unique de ressources naturelles de classe mondiale â soleil et vent â, dâune stabilitĂ© politique et dâune proximitĂ© gĂ©ographique avec le marchĂ© europĂ©en. Cette « trinitĂ© » lui confĂšre un avantage compĂ©titif majeur sur de nombreux concurrents. LâexpĂ©rience accumulĂ©e dans les grands projets dâinfrastructure et la vision stratĂ©gique claire constituent Ă©galement des gages de confiance essentiels pour les investisseurs internationaux. Lâambition ne se limite dâailleurs pas Ă devenir un simple producteur : il sâagit de faire du Maroc un vĂ©ritable hub des Ă©nergies vertes, exportant non seulement de lâĂ©nergie dĂ©carbonĂ©e, mais aussi lâexpertise marocaine en ingĂ©nierie, en gestion de projet et en politique Ă©nergĂ©tique, notamment vers dâautres pays africains.
