Il faut parfois oser poser les questions qui dĂ©rangent. La rĂ©gionalisation avancĂ©e nâa pas Ă©tĂ© conçue comme un simple redĂ©coupage administratif. Elle Ă©tait censĂ©e corriger les dĂ©sĂ©quilibres historiques, redistribuer la richesse et rapprocher la dĂ©cision des territoires. Quinze ans aprĂšs la Constitution de 2011, et Ă la lumiĂšre des derniers comptes rĂ©gionaux publiĂ©s par le Haut-Commissariat au plan, une rĂ©alitĂ© sâimpose : la rĂ©gion de Tanger-TĂ©touan-Al HoceĂŻma est devenue un moteur Ă©conomique national majeur, mais sa dynamique reste fortement concentrĂ©e dans une seule partie du territoire rĂ©gional.
Avec plus de quatre millions dâhabitants et une contribution significative au PIB national, la rĂ©gion reprĂ©sente un poids dĂ©mographique et Ă©conomique stratĂ©gique. Pourtant, cette force globale masque des disparitĂ©s internes persistantes.
La question ne sous-entend pas une animosité contre un territoire donné. Elle interroge une méthode. La région du Nord est une chance pour le Maroc. Mais un Nord déséquilibré devient une vulnérabilité structurelle.
Une bipolarité qui reste à construire
Tanger sâest imposĂ©e comme un pĂŽle industriel et logistique de premier plan. Son port, ses zones franches, son attractivitĂ© internationale ont changĂ© le visage Ă©conomique du pays. Câest un succĂšs que personne ne conteste. Mais une rĂ©gion ne peut reposer durablement sur un seul centre de gravitĂ©.
Les donnĂ©es Ă©conomiques rĂ©gionales montrent une concentration de la valeur ajoutĂ©e et de lâinvestissement autour du corridor TangerâTanger Med. Cette polarisation, si elle nâest pas accompagnĂ©e de mĂ©canismes correcteurs, risque dâaccentuer les Ă©carts internes.
La bipolaritĂ© Tanger-TĂ©touan devait ĂȘtre un modĂšle dâĂ©quilibre complĂ©mentaire. Elle ne peut devenir une relation hiĂ©rarchisĂ©e.
Quand la croissance ne diffuse pas, elle concentre. Et quand elle concentre, elle fragilise. Or, la logique veut que Tétouan ne soit pas une simple périphérie secondaire. Elle est une composante structurante du Nord, avec un capital humain, universitaire et culturel reconnu.
Le dĂ©coupage administratif nâest pas neutre
La reconfiguration territoriale ayant sĂ©parĂ© TĂ©touan de son prolongement naturel vers Mâdiq-Fnideq a produit des effets Ă©conomiques mesurables. La contraction de son espace dâinfluence sâest traduite par un affaiblissement relatif de son attractivitĂ© commerciale et touristique. Les indicateurs dĂ©mographiques montrent une pression urbaine croissante, mais les investissements structurants ne suivent pas au mĂȘme rythme.
LâamĂ©nagement des rives de lâOued Martil, malgrĂ© son importance symbolique, demeure en deçà des ambitions nĂ©cessaires pour crĂ©er un vĂ©ritable pĂŽle Ă©conomique intĂ©grĂ©. Un territoire peut patienter politiquement. Il ne peut attendre Ă©conomiquement.
Les infrastructures : Lâurgence silencieuse
Les chiffres du dĂ©veloppement rĂ©gional sont clairs : lâattractivitĂ© Ă©conomique dĂ©pend dâabord de la connectivitĂ©.
Une liaison autoroutiĂšre directe et optimisĂ©e entre Tanger et TĂ©touan nâest plus un luxe. Câest une condition dâintĂ©gration productive. Un axe ferroviaire cĂŽtier reliant les plateformes logistiques, les zones industrielles, les pĂŽles universitaires et les stations balnĂ©aires crĂ©erait un vĂ©ritable effet dâentraĂźnement.
Aujourdâhui, la valeur ajoutĂ©e industrielle se concentre lĂ oĂč lâinfrastructure est la plus performante. Sans rĂ©seau intĂ©grĂ©, lâĂ©cart se creuse mĂ©caniquement. La mobilitĂ© nâest pas une question de confort. Elle est un instrument de justice territoriale.
Culture et sport : Des retards qui coûtent
Les statistiques nationales confirment la montĂ©e en puissance de lâĂ©conomie Ă©vĂ©nementielle et sportive comme vecteur dâemploi et de croissance locale. Or TĂ©touan, malgrĂ© son patrimoine andalou et mĂ©diterranĂ©en unique, reste sous-Ă©quipĂ©e.
Lâabsence dâun palais des congrĂšs moderne limite sa capacitĂ© Ă capter des flux touristiques Ă haute valeur ajoutĂ©e. Le complexe sportif lancĂ© en 2014 demeure inachevĂ©, alors mĂȘme que le pays se prĂ©pare Ă accueillir des Ă©chĂ©ances sportives majeures.
Chaque retard dâinfrastructure reprĂ©sente un manque Ă gagner en termes dâemplois directs et indirects.
Le sport et la culture ne sont plus des secteurs annexes. Ils sont devenus des leviers de compétitivité territoriale.
Coupe du monde : OpportunitĂ© ou accĂ©lĂ©rateur dâinĂ©galitĂ©s ?
Lâorganisation dâĂ©vĂ©nements internationaux dans la rĂ©gion constitue une opportunitĂ© exceptionnelle. Mais les expĂ©riences internationales le montrent : sans planification Ă©quilibrĂ©e, ces Ă©vĂ©nements peuvent renforcer les pĂŽles dĂ©jĂ dominants.
Si les investissements liĂ©s Ă la Coupe du monde se concentrent exclusivement autour dâun seul axe, lâeffet redistributif restera marginal.
LâintĂ©gration de TĂ©touan dans cette dynamique doit ĂȘtre anticipĂ©e par des dĂ©cisions concrĂštes : accĂ©lĂ©ration des projets en attente, mise Ă niveau des infrastructures, dispositifs incitatifs ciblĂ©s.
La justice territoriale se construit en amont, pas dans la communication post-événement.
LâĂ©conomie frontaliĂšre : Une rĂ©alitĂ© quâon ne peut ignorer
Les Ă©tudes Ă©conomiques sur les territoires frontaliers montrent que la concurrence fiscale asymĂ©trique gĂ©nĂšre des dĂ©sĂ©quilibres durables dans le tissu commercial local. TĂ©touan nâĂ©chappe pas Ă cette rĂ©alitĂ©.
La proximitĂ© avec Sebta a des effets directs sur lâemploi et la structuration du commerce. Traiter ce territoire comme un espace Ă©conomique ordinaire est une erreur stratĂ©gique. Des mesures diffĂ©renciĂ©es sont nĂ©cessaires : fiscalitĂ© adaptĂ©e, soutien Ă lâinvestissement productif, facilitation de lâaccĂšs au financement pour les jeunes entrepreneurs. La justice territoriale suppose une lecture fine des rĂ©alitĂ©s locales.
Lâemploi : La vraie mesure de la rĂ©ussite
Les comptes régionaux montrent que la croissance globale ne se traduit pas automatiquement par une hausse homogÚne du revenu par habitant dans toutes les provinces.
La vĂ©ritable rĂ©ussite dâune politique rĂ©gionale se mesure Ă la capacitĂ© de chaque territoire Ă crĂ©er des emplois durables.
TĂ©touan dispose dâatouts clairs : Ă©conomie bleue, tourisme culturel, transformation agroalimentaire, innovation universitaire.
Mais ces potentiels exigent des arbitrages budgĂ©taires cohĂ©rents et un cadre incitatif adaptĂ©. Une rĂ©gion forte est celle oĂč chaque province contribue activement Ă la richesse collective.
Le « Grand Tétouan » : Une vision pour rééquilibrer le Nord
Le concept de «Grand TĂ©touan» sâinscrit dans la logique du Dialogue national sur lâamĂ©nagement du territoire, qui plaidait dĂ©jĂ pour une dualitĂ© Ă©quilibrĂ©e Tanger-TĂ©touan.
Il ne sâagit pas dâun slogan identitaire, mais dâune vision dâintĂ©gration :
articuler lâespace urbain, le littoral, lâuniversitĂ© et lâĂ©conomie productive dans une mĂȘme dynamique.
Renforcer TĂ©touan ne signifie pas affaiblir Tanger. Cela signifie consolider lâensemble rĂ©gional. Un Nord Ă©quilibrĂ© est plus rĂ©silient. Un Nord concentrĂ© est plus exposĂ©.
Le choix est politique
TĂ©touan ne demande ni privilĂšge ni exception. Elle demande lâapplication cohĂ©rente de lâesprit constitutionnel.
La rĂ©gionalisation avancĂ©e ne peut survivre si elle reproduit les dĂ©sĂ©quilibres quâelle devait corriger. Le temps politique peut temporiser. Le temps Ă©conomique, lui, tranche. La justice territoriale nâest pas un discours. Câest une dĂ©cision.
Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
SecrĂ©taire provincial de lâUnion socialiste des forces populaires â TĂ©touan
Avec plus de quatre millions dâhabitants et une contribution significative au PIB national, la rĂ©gion reprĂ©sente un poids dĂ©mographique et Ă©conomique stratĂ©gique. Pourtant, cette force globale masque des disparitĂ©s internes persistantes.
La question ne sous-entend pas une animosité contre un territoire donné. Elle interroge une méthode. La région du Nord est une chance pour le Maroc. Mais un Nord déséquilibré devient une vulnérabilité structurelle.
Une bipolarité qui reste à construire
Tanger sâest imposĂ©e comme un pĂŽle industriel et logistique de premier plan. Son port, ses zones franches, son attractivitĂ© internationale ont changĂ© le visage Ă©conomique du pays. Câest un succĂšs que personne ne conteste. Mais une rĂ©gion ne peut reposer durablement sur un seul centre de gravitĂ©.
Les donnĂ©es Ă©conomiques rĂ©gionales montrent une concentration de la valeur ajoutĂ©e et de lâinvestissement autour du corridor TangerâTanger Med. Cette polarisation, si elle nâest pas accompagnĂ©e de mĂ©canismes correcteurs, risque dâaccentuer les Ă©carts internes.
La bipolaritĂ© Tanger-TĂ©touan devait ĂȘtre un modĂšle dâĂ©quilibre complĂ©mentaire. Elle ne peut devenir une relation hiĂ©rarchisĂ©e.
Quand la croissance ne diffuse pas, elle concentre. Et quand elle concentre, elle fragilise. Or, la logique veut que Tétouan ne soit pas une simple périphérie secondaire. Elle est une composante structurante du Nord, avec un capital humain, universitaire et culturel reconnu.
Le dĂ©coupage administratif nâest pas neutre
La reconfiguration territoriale ayant sĂ©parĂ© TĂ©touan de son prolongement naturel vers Mâdiq-Fnideq a produit des effets Ă©conomiques mesurables. La contraction de son espace dâinfluence sâest traduite par un affaiblissement relatif de son attractivitĂ© commerciale et touristique. Les indicateurs dĂ©mographiques montrent une pression urbaine croissante, mais les investissements structurants ne suivent pas au mĂȘme rythme.
LâamĂ©nagement des rives de lâOued Martil, malgrĂ© son importance symbolique, demeure en deçà des ambitions nĂ©cessaires pour crĂ©er un vĂ©ritable pĂŽle Ă©conomique intĂ©grĂ©. Un territoire peut patienter politiquement. Il ne peut attendre Ă©conomiquement.
Les infrastructures : Lâurgence silencieuse
Les chiffres du dĂ©veloppement rĂ©gional sont clairs : lâattractivitĂ© Ă©conomique dĂ©pend dâabord de la connectivitĂ©.
Une liaison autoroutiĂšre directe et optimisĂ©e entre Tanger et TĂ©touan nâest plus un luxe. Câest une condition dâintĂ©gration productive. Un axe ferroviaire cĂŽtier reliant les plateformes logistiques, les zones industrielles, les pĂŽles universitaires et les stations balnĂ©aires crĂ©erait un vĂ©ritable effet dâentraĂźnement.
Aujourdâhui, la valeur ajoutĂ©e industrielle se concentre lĂ oĂč lâinfrastructure est la plus performante. Sans rĂ©seau intĂ©grĂ©, lâĂ©cart se creuse mĂ©caniquement. La mobilitĂ© nâest pas une question de confort. Elle est un instrument de justice territoriale.
Culture et sport : Des retards qui coûtent
Les statistiques nationales confirment la montĂ©e en puissance de lâĂ©conomie Ă©vĂ©nementielle et sportive comme vecteur dâemploi et de croissance locale. Or TĂ©touan, malgrĂ© son patrimoine andalou et mĂ©diterranĂ©en unique, reste sous-Ă©quipĂ©e.
Lâabsence dâun palais des congrĂšs moderne limite sa capacitĂ© Ă capter des flux touristiques Ă haute valeur ajoutĂ©e. Le complexe sportif lancĂ© en 2014 demeure inachevĂ©, alors mĂȘme que le pays se prĂ©pare Ă accueillir des Ă©chĂ©ances sportives majeures.
Chaque retard dâinfrastructure reprĂ©sente un manque Ă gagner en termes dâemplois directs et indirects.
Le sport et la culture ne sont plus des secteurs annexes. Ils sont devenus des leviers de compétitivité territoriale.
Coupe du monde : OpportunitĂ© ou accĂ©lĂ©rateur dâinĂ©galitĂ©s ?
Lâorganisation dâĂ©vĂ©nements internationaux dans la rĂ©gion constitue une opportunitĂ© exceptionnelle. Mais les expĂ©riences internationales le montrent : sans planification Ă©quilibrĂ©e, ces Ă©vĂ©nements peuvent renforcer les pĂŽles dĂ©jĂ dominants.
Si les investissements liĂ©s Ă la Coupe du monde se concentrent exclusivement autour dâun seul axe, lâeffet redistributif restera marginal.
LâintĂ©gration de TĂ©touan dans cette dynamique doit ĂȘtre anticipĂ©e par des dĂ©cisions concrĂštes : accĂ©lĂ©ration des projets en attente, mise Ă niveau des infrastructures, dispositifs incitatifs ciblĂ©s.
La justice territoriale se construit en amont, pas dans la communication post-événement.
LâĂ©conomie frontaliĂšre : Une rĂ©alitĂ© quâon ne peut ignorer
Les Ă©tudes Ă©conomiques sur les territoires frontaliers montrent que la concurrence fiscale asymĂ©trique gĂ©nĂšre des dĂ©sĂ©quilibres durables dans le tissu commercial local. TĂ©touan nâĂ©chappe pas Ă cette rĂ©alitĂ©.
La proximitĂ© avec Sebta a des effets directs sur lâemploi et la structuration du commerce. Traiter ce territoire comme un espace Ă©conomique ordinaire est une erreur stratĂ©gique. Des mesures diffĂ©renciĂ©es sont nĂ©cessaires : fiscalitĂ© adaptĂ©e, soutien Ă lâinvestissement productif, facilitation de lâaccĂšs au financement pour les jeunes entrepreneurs. La justice territoriale suppose une lecture fine des rĂ©alitĂ©s locales.
Lâemploi : La vraie mesure de la rĂ©ussite
Les comptes régionaux montrent que la croissance globale ne se traduit pas automatiquement par une hausse homogÚne du revenu par habitant dans toutes les provinces.
La vĂ©ritable rĂ©ussite dâune politique rĂ©gionale se mesure Ă la capacitĂ© de chaque territoire Ă crĂ©er des emplois durables.
TĂ©touan dispose dâatouts clairs : Ă©conomie bleue, tourisme culturel, transformation agroalimentaire, innovation universitaire.
Mais ces potentiels exigent des arbitrages budgĂ©taires cohĂ©rents et un cadre incitatif adaptĂ©. Une rĂ©gion forte est celle oĂč chaque province contribue activement Ă la richesse collective.
Le « Grand Tétouan » : Une vision pour rééquilibrer le Nord
Le concept de «Grand TĂ©touan» sâinscrit dans la logique du Dialogue national sur lâamĂ©nagement du territoire, qui plaidait dĂ©jĂ pour une dualitĂ© Ă©quilibrĂ©e Tanger-TĂ©touan.
Il ne sâagit pas dâun slogan identitaire, mais dâune vision dâintĂ©gration :
articuler lâespace urbain, le littoral, lâuniversitĂ© et lâĂ©conomie productive dans une mĂȘme dynamique.
Renforcer TĂ©touan ne signifie pas affaiblir Tanger. Cela signifie consolider lâensemble rĂ©gional. Un Nord Ă©quilibrĂ© est plus rĂ©silient. Un Nord concentrĂ© est plus exposĂ©.
Le choix est politique
TĂ©touan ne demande ni privilĂšge ni exception. Elle demande lâapplication cohĂ©rente de lâesprit constitutionnel.
La rĂ©gionalisation avancĂ©e ne peut survivre si elle reproduit les dĂ©sĂ©quilibres quâelle devait corriger. Le temps politique peut temporiser. Le temps Ă©conomique, lui, tranche. La justice territoriale nâest pas un discours. Câest une dĂ©cision.
Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
SecrĂ©taire provincial de lâUnion socialiste des forces populaires â TĂ©touan
