La rĂ©cente analyse publiĂ©e le 7 avril 2026 par la plateforme d’investissement axĂ©e sur le secteur Ă©nergĂ©tique, Energy Capital & Power (ECP), a le mĂ©rite de clarifier ce que beaucoup, dans les salles de marchĂ©s et les cabinets d’ingĂ©nierie, ressentaient confusĂ©ment depuis janvier. La suspension des appels d’offres pour le terminal GNL de Nador West Med n’est pas une panne administrative. C’est une rĂ©initialisation froide. DĂ©cryptage.
La lecture de lâanalyse publiĂ©e le 7 avril 2026 par Energy Capital & Power permet de dissiper une ambiguĂŻtĂ© persistante. Ce qui pouvait apparaĂźtre comme un revirement administratif est en rĂ©alitĂ© une dĂ©cision stratĂ©gique mĂ»rement calibrĂ©e. La suspension du terminal GNL de Nador West Med ne relĂšve ni dâun retard technique ni dâun arbitrage conjoncturel. « Elle sâapparente Ă une rĂ©initialisation mĂ©thodique dâun modĂšle industriel dont les fondements Ă©conomiques apparaissaient de plus en plus fragiles », nous confie une de nos sources.
Depuis janvier, une intuition circulait dans les cercles financiers et industriels : le projet, dans sa configuration initiale, risquait de se heurter Ă une rĂ©alitĂ© commerciale dĂ©favorable. « La demande au Maroc est 1 milliard de m3, alors que ce projet visait 12 milliards de m3 », alerte l’expert en Ă©nergie Said Guemra.
Lire aussi I Maroc: le pari du gaz naturel liquéfié
En effet, lâanalyse dâEnergy Capital & Power vient formaliser ce sentiment diffus. Elle acte, en creux, la fin dâune approche fondĂ©e sur le gigantisme infrastructurel au profit dâune logique plus agile, fondĂ©e sur la modularitĂ© et lâajustement progressif de lâoffre Ă la demande. « Le ministĂšre de la transition Ă©nergĂ©tique avait raison de revoir sa copie gaz, et c’est tout Ă son honneur. La nouvelle version du plan gazier sera composĂ©e d’installations modulaires qui vont mieux âcollerâ Ă la demande en gaz du Maroc, avec un capex initial moindre et mieux rĂ©parti dans le temps », explique Guemra, avant de lancer: « c’est le signe d’une gouvernance mature».
Dâailleurs, ce basculement nâest pas anodin. Il traduit une mutation plus profonde de la doctrine Ă©nergĂ©tique marocaine. LĂ oĂč prĂ©valait une logique dâanticipation massive des besoins, sâimpose dĂ©sormais une approche plus prudente, oĂč la temporalitĂ© des investissements sâaligne sur celle des usages rĂ©els. En dâautres termes, le Maroc passe dâune stratĂ©gie de projection Ă une stratĂ©gie dâadaptation. Câest le lieu de noter que le GME en mode reverse donne au Maroc une respiration de plusieurs annĂ©es. Cela permet Ă l’ONHYM de ne pas se jeter sur le premier FSRU venu. On peut dĂ©sormais envisager des appels d’offres pour des unitĂ©s flottantes de stockage et de regazĂ©ification de plus petite capacitĂ©, peut-ĂȘtre 2 ou 3 Gmc, avec des contrats de location de cinq Ă sept ans renouvelables. C’est le cĆur du concept de «solutions GNL modulaires» mentionnĂ© dans la publication dâEnergy Capital & Power.
La fin du âcomplexe du mĂ©gaprojetâ
Le premier enseignement tient au dĂ©calage structurel entre lâambition du projet et la rĂ©alitĂ© du marchĂ©. Le terminal envisagĂ© affichait une capacitĂ© de regazĂ©ification de 5 milliards de mĂštres cubes par an. Or, la demande actuelle du Royaume avoisine Ă peine 1 milliard de mĂštres cubes. Ce diffĂ©rentiel nâest pas anecdotique. Il renvoie Ă un problĂšme classique dâĂ©conomie des infrastructures : celui des coĂ»ts fixes. Dimensionner un outil pour un usage largement hypothĂ©tique revient Ă alourdir mĂ©caniquement le coĂ»t unitaire de la molĂ©cule gaziĂšre. Dans un contexte de hausse des taux dâintĂ©rĂȘt et de volatilitĂ© des prix du GNL, un tel modĂšle devient difficilement soutenable. Lâanalyse dâEnergy Capital & Power Ă©voque, avec retenue, la montĂ©e des coĂ»ts de financement et lâinstabilitĂ© des marchĂ©s internationaux.
Lire aussi | GNL: comment le Maroc bùtit son nouveau socle énergétique
Mais derriĂšre ce langage feutrĂ© se dessine une rĂ©alitĂ© plus brutale : un projet de cette envergure aurait nĂ©cessitĂ© des garanties financiĂšres considĂ©rables, avec un risque de transfert vers les finances publiques ou les consommateurs industriels. La dĂ©cision de suspendre les appels dâoffres apparaĂźt ainsi comme un acte de discipline budgĂ©taire. Elle tĂ©moigne dâune capacitĂ©, rare dans les politiques dâinfrastructures, Ă interrompre un processus avant quâil ne devienne irrĂ©versible. Cependant il faut tout de mĂȘme notifier que cette dĂ©cision nâaurait toutefois pas Ă©tĂ© possible sans lâexistence dâune solution alternative. Depuis 2022, le Maroc sâappuie sur le flux inverse du Gazoduc Maghreb-Europe pour importer du GNL regazĂ©ifiĂ© en Espagne. Ce dispositif joue aujourdâhui un rĂŽle central. Il offre au Royaume une capacitĂ© dâapprovisionnement certes limitĂ©e, mais suffisamment flexible pour couvrir les besoins essentiels. Surtout, il introduit un facteur dĂ©terminant : le temps.
GrĂące Ă cette infrastructure, la suspension du terminal de Nador ne se traduit pas par une rupture dâapprovisionnement. Elle permet au contraire de diffĂ©rer lâinvestissement tout en maintenant un niveau de sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique acceptable. Cette marge de manĆuvre ouvre la voie Ă des solutions plus adaptĂ©es, notamment des unitĂ©s flottantes de stockage et de regazĂ©ification (FSRU) de taille intermĂ©diaire. Câest prĂ©cisĂ©ment ce que met en avant lâanalyse dâEnergy Capital & Power : le passage Ă des solutions modulaires, capables dâĂ©voluer en fonction de la demande. Cette approche permet de limiter lâexposition financiĂšre tout en conservant une capacitĂ© dâajustement rapide. « C’est avant tout une partie de notre souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique, dans la mesure oĂč la solution espagnole Ă©tait provisoire. Le Maroc a besoin d’au moins un point d’entrĂ©e du gaz », prĂ©cise lâexpert.
Le gaz, variable dâajustement de la transition Ă©nergĂ©tique
Enfin, cette sĂ©quence rĂ©vĂšle une clarification stratĂ©gique sur le rĂŽle du gaz dans le mix Ă©nergĂ©tique marocain. Lâobjectif de 52 % dâĂ©nergies renouvelables Ă lâhorizon 2030 implique une gestion fine des capacitĂ©s thermiques. Dans ce cadre, le gaz nâest plus envisagĂ© comme une Ă©nergie de base, mais comme un outil dâĂ©quilibrage. Il intervient pour compenser lâintermittence du solaire et de lâĂ©olien, et pour rĂ©pondre aux pics de demande. En renonçant Ă un terminal surdimensionnĂ©, le Maroc Ă©vite de crĂ©er une incitation structurelle Ă consommer du gaz au-delĂ des besoins rĂ©els. Il prĂ©serve ainsi la cohĂ©rence de sa trajectoire de transition Ă©nergĂ©tique, tout en se donnant la possibilitĂ© dâajuster ses investissements en fonction de lâĂ©volution technologique et industrielle.
Lire aussi |Â GNL: le Maroc Ă lâheure du grand alignement mondialÂ
« Le gaz doit rester minimal, sans constituer la colonne vertĂ©brale du futur mix Ă©lectrique, et laisser la place Ă des solutions presque 100% dĂ©carbonĂ©es comme….le nuclĂ©aire. Il est vrai que son prix peut doubler du jour au lendemain, comme on vient de le voir, il reste nĂ©anmoins un âmal nĂ©cessaireâ pour la montĂ©e des renouvelables, et une baisse Ă moyen terme de notre facteur d’Ă©mission Ă©lectrique, actuellement trĂšs pĂ©nalisant pour nos entreprises Ă l’export, avec la taxe carbone europĂ©enne. Nous espĂ©rons un kWh renouvelable de plus en plus compĂ©titif, afin de « diluer » le coĂ»t du kWh gaz dans le rĂ©seau, quand ce dernier devient trĂšs volatil, c’est une situation tenable, si le gaz ne devient pas trĂšs reprĂ©sentatif dans le mix Ă©lectrique », a-t-il fait remarquer.
