Actif depuis les annĂ©es 2020, le Collectif Tizintizwa sâinscrit en faux contre une pratique commerciale de lâart et une esthĂ©tique de lâaltĂ©ritĂ© en provenance dâOccident. Actuellement en rĂ©sidence au Frac Poitou-Charentes, il dĂ©veloppe un nouveau projet autour de lâeffacement des traditions orales reliant lâhistoire en Nouvelle-Aquitaine et les projets coloniaux des XIXe et XXe siĂšcles.Â
Leur appellation suffit Ă Ă©clairer une dĂ©marche parmi les plus radicales du moment. Incarnant un toponyme fictif, leur nom Tizintizwa est formĂ© du terme Tizi, qui dĂ©signe un col de montagnes, et de Tizwa, dĂ©signant les abeilles. « On pourrait dire que le nom du collectif vient de lâune de ses pratiques fondatrices : celle de tisser des liens et de trouver des proximitĂ©s entre des territoires intrinsĂšquement divers. Câest dans le sens dâune pollinisation croisĂ©e des cultures que nous nous identifions aux abeilles », nous confient les membres du collectif, parlant dâune seule et mĂȘme voix.Â
FormĂ©s des deux membres fondateurs Soumeya AĂŻt Ahmed et Nadir Bouhmouch basĂ©s Ă Casablanca, mais aussi de Montasser Drissi, Houda Jouaij et Oumaima Abaraghe, le collectif agrĂšge dâautres personnes en fonction de leurs projets toujours collaboratifs : agriculteurs, cinĂ©astes, ouvriers agricoles, poĂštes ou chercheurs, partageant leurs prĂ©occupations environnementales et leur souci de prĂ©server traditions orales et diversitĂ© culturelle. « Pour nous, prĂ©cisent-ils, un collectif doit ĂȘtre fluide : sâadaptant, se dĂ©veloppant et se rĂ©tractant constamment en fonction de ses besoins et de lâespace-temps dans lequel il Ă©volue. Contextualiser le regard reste essentiel. Cela implique parfois de regarder de loin, de maintenir une distance critique et dâĂ©voluer en dehors du monde des arts visuels ».Â

Restaurer la diversité
Lâun de leurs projets phares, « Against Monoculture & Mono-culture », menĂ© au long cours, part du constat dâune homogĂ©nĂ©isation agricole dans les rĂ©gions du sud marocain oĂč les paysans sont encouragĂ©s Ă privilĂ©gier la culture des pommes au dĂ©triment dâune plus grande diversitĂ© de production qui leur assurait jadis lâautosuffisance alimentaire. « Le dĂ©clin de la biodiversitĂ© pourrait-il ĂȘtre liĂ© Ă celui de la diversitĂ© artistique ? », se demande Tizintizwa, Ă©tablissant un parallĂšle saisissant entre le passage dâune agriculture locale Ă une agriculture industrielle et lâhomogĂ©nĂ©isation de la pratique des arts visuels qui rĂ©pond souvent Ă des injonctions venues dâailleurs. « Une partie de ce projet Ă©voque le rĂŽle des abeilles dans le maintien dâun Ă©cosystĂšme diversifiĂ© et sain, expliquent les membres, et nous pensons que lâart et la culture devraient ĂȘtre traitĂ©s de la mĂȘme maniĂšre ».

La force de leur dĂ©marche crĂ©atrice est de dĂ©cliner ce projet sous des formes diversifiĂ©es, en fonction des rencontres et, on lâimagine aussi, des contraintes financiĂšres avec lesquelles il faut toujours traiter. « Against Monoculture & Mono-culture » a donnĂ© lieu en 2023 Ă la vidĂ©o Un chant de travailleurs saisonniers, rĂ©alisĂ©e en collaboration avec la cinĂ©aste Fadma Boutalaa et le poĂšte Cheikh Hammou Khella, un Amdiaz, soit lâĂ©quivalent amazigh du griot ou du troubadour. Une installation vidĂ©o de ce projet a dâailleurs Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e la mĂȘme annĂ©e Ă la Biennale de SĂŁo Paulo et fait partie dĂ©sormais des collections du Frac Poitou-Charentes. Un essai photographique accompagnĂ© dâentretiens avec les cueilleurs de pommes, Le lion a quittĂ© le chemin, a Ă©tĂ© publiĂ© dans la foulĂ©e et une exposition photo organisĂ©e au cafĂ© ouvrier Mawaid du village dâAĂŻt Ayach dans la province de Midelt, oĂč fut rĂ©alisĂ© en partie le projet. « Midelt vue de Midelt, Midelt vue de Brasilia ou Tenerife vue de Casablanca : lâimportant est de relier les territoires et de favoriser un sentiment de proximitĂ©, dâaffinitĂ© et pourquoi pas, de solidarité », commentent les membres de Tizintizwa, en Ă©voquant lâun de leurs derniers projets prĂ©sentĂ© entre janvier et septembre 2025 au Centre Pompidou-Metz Ă lâoccasion de lâexposition « AprĂšs la fin. Cartes pour un autre avenir ».Â

Décoloniser les arts
Dans une vidĂ©o implacable intitulĂ©e Teide, en rĂ©fĂ©rence au mont situĂ© sur les Ăźles Canaries, ils Ă©voquent Ă travers une voix off et un montage alternant images dâarchives, de monuments historiques et du tourisme de masse, le gĂ©nocide espagnol de la population guanche dâorigine amazigh au XVe siĂšcle, prĂ©curseur de la conquĂȘte espagnole des AmĂ©riques et du gĂ©nocide amĂ©rindien. Mais toute la force de ce travail rĂ©side lĂ encore dans lâimportance quâils accordent Ă la voix et aux traditions orales qui continuent dâinfuser, selon eux, la langue parlĂ©e localement.Â

Sur lâimportance de lâoraliture dans leur approche, ils reconnaissent une dette Ă lâĂ©gard de leurs aĂźnĂ©s ayant eu Ă penser les enjeux liĂ©s Ă lâindĂ©pendance du pays. « Nous poursuivons simplement le travail initiĂ© par la gĂ©nĂ©ration liĂ©e Ă la revue Souffles et de leurs contemporains dans dâautres pays du Sud. La question de la culture populaire et de lâoralitĂ©, posĂ©e en Afrique du Nord par des artistes et des penseurs comme Ahmed Bouanani, Mohamed Abouelouakar, Mohamed ChebĂąa, Mouloud Maameri, Ahmed Bennys ou Assia Djebar, est centrale pour nous, pour les mĂȘmes raisons quâelle lâĂ©tait pour eux. LâĂ©mancipation culturelle vis-Ă -vis des institutions occidentales ne peut se faire que par une Ă©tude introspective de notre propre histoire de lâart, libĂ©rĂ©e des prĂ©jugĂ©s racistes qui nous enferment dans la fausse comprĂ©hension dâune histoire de lâart commençant avec les peintres orientalistes et la fondation des Ă©coles dâart de lâĂ©poque coloniale. » Familiers de lâespace dâart Le 18 Ă Marrakech, ils ont co-fondĂ© le programme « Awal » dĂ©diĂ© aux traditions orales amazighes.Â

Adepte aussi des vidĂ©os coup de poing, le collectif Tinzintizwa nâhĂ©site pas Ă mettre les pieds dans le plat, comme dans lâessai-vidĂ©o Donât eat the moon consacrĂ©e en 2024 Ă lâexpropriation par le pouvoir israĂ©lien de la culture des oranges dans la ville palestinienne de Jaffa. Ou encore avec le court-mĂ©trage expĂ©rimental Apartheid Casablanca Ă©voquant les projets de gentrification de la ville, contrecarrĂ©s par un esprit contestataire portĂ© aussi bien par des rappeurs que les Ultras du Raja. AprĂšs un passage remarquĂ© en 2022 Ă la Documenta 15 oĂč ils ont prĂ©sentĂ© une « anti-exposition » formĂ©e dâarchives cinĂ©matographiques et de livres dâart moderne et contemporain, le collectif sâattelle aujourdâhui Ă un nouveau projet dĂ©veloppĂ© en rĂ©sidence au Frac Poitou-Charentes. « Actuellement, notre recherche (intitulĂ©e provisoirement Growing Language in a Green House) Ă©tablit une relation entre les “indigĂšnes” des colonies françaises dâAfrique et les populations rurales du sud-ouest de la France. Nous avons Ă©tĂ© assez choquĂ©s de dĂ©couvrir les termes “indigĂšnes”, “barbares” et “ennemis” utilisĂ©s par des enseignants ou des officiers français pour dĂ©crire les habitants ruraux du sud de la France ». Lâesprit de rĂ©sistance demeure aprĂšs tout universel et dâune actualitĂ© toujours brĂ»lante.Â
Par Olivier Rachet

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