A lâinitiative de lâEcole normale supĂ©rieure de lâUniversitĂ© Moulay IsmaĂŻl de MeknĂšs, une rencontre littĂ©raire, sous le thĂšme «El Mostafa Bouignane: Ă©crire lâHistoire», sâest tenue le 24 dĂ©cembre 2024, dans les locaux de cet Ă©tablissement, en prĂ©sence des Ă©tudiants, des professeurs et dâun bon nombre dâĂ©crivains.
Le contact direct avec lâĂ©crivain en tant que personne suscite chez les Ă©tudiants un intĂ©rĂȘt pour ses Ćuvres, voire pour la lecture en gĂ©nĂ©ral. Cela permet Ă©galement de remettre en question lâopinion ancrĂ©e dans lâesprit de lâĂ©tudiant, selon laquelle lâĂ©crivain est un personnage lointain, absent, frappĂ© dâirrĂ©alitĂ©. Câest aussi une invitation Ă (re)visiter le rapport entre la littĂ©rature et lâHistoire sous ses divers aspects. LâĂ©vĂ©nement vise Ă©galement Ă promouvoir les Ćuvres des Ă©crivains marocains de la nouvelle gĂ©nĂ©ration, tout en sensibilisant les Ă©tudiants Ă lâapport tout aussi important de la littĂ©rature marocaine Ă la «Weltliteratur».
Il convient de rappeler quâEl Mostafa Bouignane est un Ă©crivain marocain Ă la production dĂ©jĂ bien consĂ©quente. Il est Ă©galement cinĂ©phile. Entre 1997 et 2000, il a Ă©tĂ© prĂ©sident du CinĂ©-club Reggab Ă FĂšs. Il a Ă©crit successivement La Porte de la chance en 2006 (Marsam) ; nominĂ© pour le Grand Atlas en 2007 et le Prix Plaisir de lire du Salon international Ă Tanger.
En 2010, il a publiĂ© Des Houris et des Hommes (Marsam) et a remportĂ© le Prix du Magazine littĂ©raire du Maroc. Avec De FĂšs Ă Kaboul, paru en 2013 (Marsam) et LâAnnĂ©e de Bacchus en 2021 (Virgule), il a aussi remportĂ© le Prix des Jeunes de Marrakech. En 2022 il a publiĂ© LâOrchestre de Jacob, une histoire marocaine avec Georges Abitbol (Marsam). La Demoiselle dâAhermoumou, parue en 2024 (Marsam) est son dernier roman.
Dans tous ses romans, El Mostafa Bouignane repense souvent les alĂ©as de lâHistoire, en soulignant son impact nĂ©faste sur le destin des individus. Par la simplicitĂ© de son Ă©criture, il cherche souvent Ă rapprocher lâĂ©criture romanesque de lâĂ©criture historique.
Dans ce sens, lâHistoire se veut un vaste champ de possibilitĂ©s aux Ă©crivains en ce quâelle permet de comprendre les fractures du passĂ© afin dâapprĂ©hender le prĂ©sent. Dans cette optique, LâAnnĂ©e de Bacchus réécrit un fait divers Ă lâarriĂšre-plan historique. Lâauteur raconte lâhistoire du vol de la statue de Bacchus sur le site archĂ©ologique de Volubilis, Ă la pĂ©riphĂ©rie de la ville de MeknĂšs.
A travers cette narrative, il ĂŽte le voile sur le drame vĂ©cu par les villageois de Fartassa, tourmentĂ©s par lâHistoire et la politique vĂ©reuse en 1982. Les habitants de ce village maudit ont Ă©tĂ© soumis Ă une violence «kafkaĂŻenne», oĂč la victime ne connaissait pas la cause de sa punition, qui a pris la couleur du chĂątiment.
Au fil du roman, Bouignane problĂ©matise cette situation existentielle en lâancrant dans un contexte historique et politique complexe, interrogeant les pratiques et les comportements aliĂ©nants, tels que lâautoritarisme, la religiositĂ©, la politique vĂ©reuse, lâanalphabĂ©tisme, le patriarcat, la misĂšre matĂ©rielle et sexuelle, la marginalisation et la folie. Ces formes aliĂ©nantes ont façonnĂ© le tableau de cette Ă©poque hantĂ©e par la terreur, dont le corps devient le rĂ©ceptacle.
Lâauteur affronte ainsi les horreurs de lâHistoire pour exposer la fragilitĂ© du corps. Le roman met paradoxalement en Ă©vidence lâimportance de lâamour, de la littĂ©rature ou encore de lâamitiĂ© comme mĂ©canismes de rĂ©silience face Ă lâadversitĂ© du sort et de lâHistoire.
Ce retour au passĂ© permet de dĂ©construire et de comprendre les traumatismes qui se transmettent dâune gĂ©nĂ©ration Ă une autre.
Cependant, lâ« Ă©criture de lâHistoire» ne tombe pas dans le piĂšge du ressentiment, mais assure la crĂ©ation dâun espace Ă©panoui par lâĂ©criture de la rĂ©silience comme une rĂ©sistance dynamique au choc.
En outre, elle transforme les victimes survivantes en acteurs afin de retrouver une certaine sĂ©rĂ©nitĂ©, dĂ©sactivant la vie en sursis qui caractĂ©rise le personnage tĂ©tanisĂ© par la peur Ă travers lâactivation du pardon et de lâoubli. Mais celui-ci ne devient constructif que lorsquâon soumet le passĂ© Ă un examen critique. Les romans de Bouignane montrent comment la pauvretĂ©, la prĂ©caritĂ©, lâabus de pouvoir, lâintĂ©grisme et la perversion du «politique» deviennent une entrave Ă lâĂ©mergence de lâindividu, voire une source de frustration pour ce dernier.
Ils illustrent Ă©galement comment la littĂ©rature peut servir dâoutil de connaissance par le biais de lâimaginaire historique. Câest une littĂ©rature engagĂ©e, car lâauteur-narrateur, en particulier dans LâAnnĂ©e de Bacchus oĂč des biographĂšmes se manifestent occasionnellement, soutient les valeurs dâautonomie tout en dĂ©nonçant les injustices politiques et historiques. En dâautres termes, le lecteur remarque de temps Ă autre lâimplication personnelle de lâauteur dans le rĂ©cit. Lâunivers littĂ©raire de Bouignane regorge pourtant de vie ; lâauteur transforme les traumatismes de lâHistoire en une Ă©nergie de vie. Sa prose littĂ©raire explore ainsi les ambiguĂŻtĂ©s et les paradoxes de lâexistence de lâindividu face Ă lâHistoire.
Par Abdelouahed Hajji
Les romans de Bouignane montrent comment la pauvretĂ©, la prĂ©caritĂ©, lâabus de pouvoir, lâintĂ©grisme et la perversion du « politique » deviennent une entrave Ă lâĂ©mergence de lâindividu, voire une source de frustration pour ce dernierLâinvitĂ© dâhonneur, El Mostafa Bouignane, a partagĂ© avec lâauditoire une rĂ©flexion enrichissante autour de son Ćuvre en se focalisant sur les liens poreux entre la littĂ©rature et lâHistoire. OrganisĂ©e par le Laboratoire de recherche «Sciences du langage, art, littĂ©rature, Ă©ducation et culture » (SCALEC - ENS - MeknĂšs) et coordonnĂ©e par les professeurs Abdelouahed Hajji et Mohammed Dekhissi, cette journĂ©e dâĂ©tude avait pour objectif principal de rapprocher les Ă©tudiants de lâunivers littĂ©raire de lâauteur de LâAnnĂ©e de Bacchus (Virgule, 2021), de leur faire apprĂ©hender son esthĂ©tique et ses techniques dâĂ©criture, ainsi que les grands thĂšmes de sa littĂ©rature.
Le contact direct avec lâĂ©crivain en tant que personne suscite chez les Ă©tudiants un intĂ©rĂȘt pour ses Ćuvres, voire pour la lecture en gĂ©nĂ©ral. Cela permet Ă©galement de remettre en question lâopinion ancrĂ©e dans lâesprit de lâĂ©tudiant, selon laquelle lâĂ©crivain est un personnage lointain, absent, frappĂ© dâirrĂ©alitĂ©. Câest aussi une invitation Ă (re)visiter le rapport entre la littĂ©rature et lâHistoire sous ses divers aspects. LâĂ©vĂ©nement vise Ă©galement Ă promouvoir les Ćuvres des Ă©crivains marocains de la nouvelle gĂ©nĂ©ration, tout en sensibilisant les Ă©tudiants Ă lâapport tout aussi important de la littĂ©rature marocaine Ă la «Weltliteratur».
Il convient de rappeler quâEl Mostafa Bouignane est un Ă©crivain marocain Ă la production dĂ©jĂ bien consĂ©quente. Il est Ă©galement cinĂ©phile. Entre 1997 et 2000, il a Ă©tĂ© prĂ©sident du CinĂ©-club Reggab Ă FĂšs. Il a Ă©crit successivement La Porte de la chance en 2006 (Marsam) ; nominĂ© pour le Grand Atlas en 2007 et le Prix Plaisir de lire du Salon international Ă Tanger.
En 2010, il a publiĂ© Des Houris et des Hommes (Marsam) et a remportĂ© le Prix du Magazine littĂ©raire du Maroc. Avec De FĂšs Ă Kaboul, paru en 2013 (Marsam) et LâAnnĂ©e de Bacchus en 2021 (Virgule), il a aussi remportĂ© le Prix des Jeunes de Marrakech. En 2022 il a publiĂ© LâOrchestre de Jacob, une histoire marocaine avec Georges Abitbol (Marsam). La Demoiselle dâAhermoumou, parue en 2024 (Marsam) est son dernier roman.
Dans tous ses romans, El Mostafa Bouignane repense souvent les alĂ©as de lâHistoire, en soulignant son impact nĂ©faste sur le destin des individus. Par la simplicitĂ© de son Ă©criture, il cherche souvent Ă rapprocher lâĂ©criture romanesque de lâĂ©criture historique.
Dans ce sens, lâHistoire se veut un vaste champ de possibilitĂ©s aux Ă©crivains en ce quâelle permet de comprendre les fractures du passĂ© afin dâapprĂ©hender le prĂ©sent. Dans cette optique, LâAnnĂ©e de Bacchus réécrit un fait divers Ă lâarriĂšre-plan historique. Lâauteur raconte lâhistoire du vol de la statue de Bacchus sur le site archĂ©ologique de Volubilis, Ă la pĂ©riphĂ©rie de la ville de MeknĂšs.
A travers cette narrative, il ĂŽte le voile sur le drame vĂ©cu par les villageois de Fartassa, tourmentĂ©s par lâHistoire et la politique vĂ©reuse en 1982. Les habitants de ce village maudit ont Ă©tĂ© soumis Ă une violence «kafkaĂŻenne», oĂč la victime ne connaissait pas la cause de sa punition, qui a pris la couleur du chĂątiment.
Au fil du roman, Bouignane problĂ©matise cette situation existentielle en lâancrant dans un contexte historique et politique complexe, interrogeant les pratiques et les comportements aliĂ©nants, tels que lâautoritarisme, la religiositĂ©, la politique vĂ©reuse, lâanalphabĂ©tisme, le patriarcat, la misĂšre matĂ©rielle et sexuelle, la marginalisation et la folie. Ces formes aliĂ©nantes ont façonnĂ© le tableau de cette Ă©poque hantĂ©e par la terreur, dont le corps devient le rĂ©ceptacle.
Lâauteur affronte ainsi les horreurs de lâHistoire pour exposer la fragilitĂ© du corps. Le roman met paradoxalement en Ă©vidence lâimportance de lâamour, de la littĂ©rature ou encore de lâamitiĂ© comme mĂ©canismes de rĂ©silience face Ă lâadversitĂ© du sort et de lâHistoire.
Ce retour au passĂ© permet de dĂ©construire et de comprendre les traumatismes qui se transmettent dâune gĂ©nĂ©ration Ă une autre.
Cependant, lâ« Ă©criture de lâHistoire» ne tombe pas dans le piĂšge du ressentiment, mais assure la crĂ©ation dâun espace Ă©panoui par lâĂ©criture de la rĂ©silience comme une rĂ©sistance dynamique au choc.
En outre, elle transforme les victimes survivantes en acteurs afin de retrouver une certaine sĂ©rĂ©nitĂ©, dĂ©sactivant la vie en sursis qui caractĂ©rise le personnage tĂ©tanisĂ© par la peur Ă travers lâactivation du pardon et de lâoubli. Mais celui-ci ne devient constructif que lorsquâon soumet le passĂ© Ă un examen critique. Les romans de Bouignane montrent comment la pauvretĂ©, la prĂ©caritĂ©, lâabus de pouvoir, lâintĂ©grisme et la perversion du «politique» deviennent une entrave Ă lâĂ©mergence de lâindividu, voire une source de frustration pour ce dernier.
Ils illustrent Ă©galement comment la littĂ©rature peut servir dâoutil de connaissance par le biais de lâimaginaire historique. Câest une littĂ©rature engagĂ©e, car lâauteur-narrateur, en particulier dans LâAnnĂ©e de Bacchus oĂč des biographĂšmes se manifestent occasionnellement, soutient les valeurs dâautonomie tout en dĂ©nonçant les injustices politiques et historiques. En dâautres termes, le lecteur remarque de temps Ă autre lâimplication personnelle de lâauteur dans le rĂ©cit. Lâunivers littĂ©raire de Bouignane regorge pourtant de vie ; lâauteur transforme les traumatismes de lâHistoire en une Ă©nergie de vie. Sa prose littĂ©raire explore ainsi les ambiguĂŻtĂ©s et les paradoxes de lâexistence de lâindividu face Ă lâHistoire.
Par Abdelouahed Hajji
