Dans le calme trompeur dâun matin de dĂ©cembre, FĂšs sâest rĂ©veillĂ©e le souffle court. Le froid nâĂ©tait pas seul Ă peser sur lâair. CâĂ©tait surtout le silence chargĂ© dâangoisse qui enveloppait le quartier de Bensouda, comme si les murs eux-mĂȘmes peinaient Ă contenir le poids de la tragĂ©die. Sous les dĂ©combres dâun immeuble effondrĂ©, vingt-deux vies sâĂ©taient Ă©teintes.
Parmi les victimes, plusieurs enfants, surpris dans lâinnocence de leur quotidien, comme si rien ne pouvait annoncer que leur nuit se transformerait en silence irrĂ©versible. La joie dâhier sâĂ©tait muĂ©e en deuil collectif, rĂ©vĂ©lant en un instant la vulnĂ©rabilitĂ© dâune politique censĂ©e protĂ©ger, mais qui sâĂ©tait absentĂ©e trop longtemps.
Rien, dans ce drame, nâa lâallure dâun accident isolĂ©. Tout, au contraire, pointe vers un enchaĂźnement ancien de failles structurelles, connues de tous et pourtant demeurĂ©es sans rĂ©ponse. Ce nâest pas la fatalitĂ© qui a scellĂ© le sort des victimes. Câest lâaccumulation lente mais sĂ»re dâun laisser-faire institutionnel devenu presque banal, au point dâen oublier sa dangerositĂ©. Il aurait suffi quâun fonctionnaire, un jour quelconque au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, se rende sur place et constate que lâimmeuble autorisĂ© pour deux Ă©tages en comptait dĂ©sormais quatre. Il aurait suffi quâun procĂšs-verbal soit rĂ©digĂ©, transmis, suivi. Il aurait suffi que la loi fasse simplement son travail pour que ces vies soient aujourdâhui Ă©pargnĂ©es. Cette Ă©vidence, pourtant implacable, est ce qui rend la tragĂ©die si difficile Ă supporter.
Les mois prĂ©cĂ©dents avaient dĂ©jĂ envoyĂ© un signal dâalarme. En mai, lâeffondrement dâun immeuble du quartier El Hassani, dans lâarrondissement des MĂ©rinides, avait emportĂ© dix personnes. Cette Ă©preuve, qui aurait dĂ» ĂȘtre un tournant, nâa donnĂ© naissance Ă aucune politique concrĂšte, aucun plan de contrĂŽle systĂ©matique, aucune activation rĂ©elle des dispositifs prĂ©vus par la loi 100.12 relative aux bĂątiments menaçant ruine. Aucun recensement exhaustif nâa Ă©tĂ© lancĂ©, aucune commission technique nâa Ă©tĂ© opĂ©rationnalisĂ©e avec la rigueur requise, aucune base de donnĂ©es nationale nâa Ă©tĂ© constituĂ©e pour cartographier les constructions fragiles. A dĂ©faut dâaction, la menace est restĂ©e entiĂšre, et ce qui devait ĂȘtre un avertissement sâest muĂ© en rĂ©pĂ©tition tragique.
Dans ce paysage, certaines dĂ©clarations officielles mĂ©ritent dâĂȘtre interrogĂ©es Ă la lumiĂšre des faits. A la suite du drame de mai, un membre du gouvernement avait expliquĂ© que huit familles avaient acceptĂ© lâĂ©vacuation dâun immeuble instable, tandis que cinq lâavaient refusĂ©e. Lâargument semblait technique, presque administratif, mais il occultait la vĂ©ritable questionâ: comment demander Ă une famille modeste dâabandonner son logement sans lui offrir dâalternative viableâ? Comment espĂ©rer quâun foyer vivant dĂ©jĂ dans la prĂ©caritĂ© choisisse lâerrance plutĂŽt que le risque, quand aucune solution de relogement nâest prĂ©vueâ? Ce refus nâĂ©tait pas un caprice. Il rĂ©vĂ©lait une dĂ©tresse sociale que la politique publique refuse encore trop souvent de regarder en face. On ne devrait jamais mettre un citoyen devant ce choix impossibleâ: risquer la mort sous un toit fissurĂ© ou affronter la nuit Ă ciel ouvert.
Lâabsence des Ă©lus locaux, dont les tĂ©lĂ©phones sont restĂ©s silencieux alors que les Ă©quipes de secours retiraient les corps un Ă un, ajoute un symbole douloureux Ă la scĂšne. Ce nâest pas lâabsence protocolaire qui blesse, mais ce quâelle rĂ©vĂšleâ: des reprĂ©sentants qui connaissent trop peu leur territoire, qui ne visitent pas assez leurs quartiers, qui nâassument pas pleinement la fonction premiĂšre qui leur a Ă©tĂ© confiĂ©eâ: surveiller, alerter, dĂ©fendre. Le drame de Bensouda nâest pas seulement celui dâun bĂątiment affaibli, câest aussi celui dâun lien politique rompu.
Pendant ce temps, des voix citoyennes, dont celle de lâObservatoire marocain de protection des consommateurs, rappelaient depuis des annĂ©es lâurgence de mettre en Ćuvre les dispositifs prĂ©vus par la loiâ: crĂ©ation des commissions techniques, Ă©tablissement de diagnostics, dĂ©cisions dâĂ©vacuation accompagnĂ©es de solutions concrĂštes, Ă©laboration de fiches techniques pour chaque immeuble. Ces demandes, si elles avaient Ă©tĂ© prises au sĂ©rieux, auraient permis dâavoir une visibilitĂ© prĂ©cise sur la santĂ© structurelle du parc immobilier. Elles auraient transformĂ© la prĂ©vention en politique publique plutĂŽt quâen slogan circonstanciel. Mais entre le texte et lâapplication, un vide persistant continue de creuser sa place au milieu des prioritĂ©s nationales.
Le plus inquiĂ©tant est que la tragĂ©die de FĂšs nâest quâun fragment visible dâun problĂšme beaucoup plus vaste. Dans de nombreuses villes du pays, des milliers de bĂątiments vieillissent dans un silence trompeur. Certains penchent dĂ©jĂ , dâautres se fissurent Ă vue dâĆil, dâautres encore ont Ă©tĂ© surĂ©levĂ©s sans le moindre suivi technique. Si un projet national de mise Ă jour, de cartographie et de traitement des constructions Ă risque avait Ă©tĂ© lancĂ© Ă temps, le Maroc aurait pu aujourdâhui se targuer dâune politique prĂ©ventive exemplaire. A la place, il se trouve dans une spirale oĂč chaque drame ressemble au prĂ©cĂ©dent, oĂč chaque dĂ©claration ressemble Ă la suivante, et oĂč chaque promesse sâĂ©vapore dĂšs que les camĂ©ras se retirent.
Ce qui sâest produit Ă Bensouda nâest pas la consĂ©quence brutale dâun soir de pluie, ni lâĆuvre dâun destin imprĂ©visible. Câest la somme de chaque rapport oubliĂ© dans un tiroir, chaque plainte ignorĂ©e, chaque visite de contrĂŽle jamais effectuĂ©e, chaque Ă©tage illĂ©gal tolĂ©rĂ© et chaque responsabilitĂ© diluĂ©e dans le confort de lâimpunitĂ©. Câest la preuve que les responsabilitĂ©s quâon repousse finissent par se rappeler Ă nous sous la forme la plus violente. Et que lorsque les politiques tardent Ă protĂ©ger, ce sont les citoyens qui paient le prix, parfois de leur propre vie.
Il est temps de sortir de cette logique dâaprĂšs-coup. ProtĂ©ger le droit Ă la vie et au logement sĂ»r ne relĂšve pas du slogan ni de la compassion momentanĂ©e, mais dâune vision durable, dâun courage politique rĂ©el, dâune volontĂ© dâassumer pleinement le devoir de rendre des comptes. Le Maroc mĂ©rite une politique du logement qui ne se contente pas de rĂ©agir aux ruines, mais qui empĂȘche leur formation. Une politique qui nâattend pas les sirĂšnes des ambulances pour se rappeler des failles structurelles, mais qui anticipe, contrĂŽle et corrige.
Que restera-t-il de cette tragĂ©die si elle nâest suivie dâaucune rĂ©forme profondeâ? Peut-ĂȘtre seulement cette vĂ©ritĂ© implacableâ: les questions quâon Ă©vite de poser finissent toujours par revenir sous la forme dâun deuil collectif. Et les responsabilitĂ©s quâon retarde deviennent, tĂŽt ou tard, des tragĂ©dies que rien ne pourra effacer.
Mehdi Ouassat
Parmi les victimes, plusieurs enfants, surpris dans lâinnocence de leur quotidien, comme si rien ne pouvait annoncer que leur nuit se transformerait en silence irrĂ©versible. La joie dâhier sâĂ©tait muĂ©e en deuil collectif, rĂ©vĂ©lant en un instant la vulnĂ©rabilitĂ© dâune politique censĂ©e protĂ©ger, mais qui sâĂ©tait absentĂ©e trop longtemps.
Rien, dans ce drame, nâa lâallure dâun accident isolĂ©. Tout, au contraire, pointe vers un enchaĂźnement ancien de failles structurelles, connues de tous et pourtant demeurĂ©es sans rĂ©ponse. Ce nâest pas la fatalitĂ© qui a scellĂ© le sort des victimes. Câest lâaccumulation lente mais sĂ»re dâun laisser-faire institutionnel devenu presque banal, au point dâen oublier sa dangerositĂ©. Il aurait suffi quâun fonctionnaire, un jour quelconque au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, se rende sur place et constate que lâimmeuble autorisĂ© pour deux Ă©tages en comptait dĂ©sormais quatre. Il aurait suffi quâun procĂšs-verbal soit rĂ©digĂ©, transmis, suivi. Il aurait suffi que la loi fasse simplement son travail pour que ces vies soient aujourdâhui Ă©pargnĂ©es. Cette Ă©vidence, pourtant implacable, est ce qui rend la tragĂ©die si difficile Ă supporter.
Les mois prĂ©cĂ©dents avaient dĂ©jĂ envoyĂ© un signal dâalarme. En mai, lâeffondrement dâun immeuble du quartier El Hassani, dans lâarrondissement des MĂ©rinides, avait emportĂ© dix personnes. Cette Ă©preuve, qui aurait dĂ» ĂȘtre un tournant, nâa donnĂ© naissance Ă aucune politique concrĂšte, aucun plan de contrĂŽle systĂ©matique, aucune activation rĂ©elle des dispositifs prĂ©vus par la loi 100.12 relative aux bĂątiments menaçant ruine. Aucun recensement exhaustif nâa Ă©tĂ© lancĂ©, aucune commission technique nâa Ă©tĂ© opĂ©rationnalisĂ©e avec la rigueur requise, aucune base de donnĂ©es nationale nâa Ă©tĂ© constituĂ©e pour cartographier les constructions fragiles. A dĂ©faut dâaction, la menace est restĂ©e entiĂšre, et ce qui devait ĂȘtre un avertissement sâest muĂ© en rĂ©pĂ©tition tragique.
Dans ce paysage, certaines dĂ©clarations officielles mĂ©ritent dâĂȘtre interrogĂ©es Ă la lumiĂšre des faits. A la suite du drame de mai, un membre du gouvernement avait expliquĂ© que huit familles avaient acceptĂ© lâĂ©vacuation dâun immeuble instable, tandis que cinq lâavaient refusĂ©e. Lâargument semblait technique, presque administratif, mais il occultait la vĂ©ritable questionâ: comment demander Ă une famille modeste dâabandonner son logement sans lui offrir dâalternative viableâ? Comment espĂ©rer quâun foyer vivant dĂ©jĂ dans la prĂ©caritĂ© choisisse lâerrance plutĂŽt que le risque, quand aucune solution de relogement nâest prĂ©vueâ? Ce refus nâĂ©tait pas un caprice. Il rĂ©vĂ©lait une dĂ©tresse sociale que la politique publique refuse encore trop souvent de regarder en face. On ne devrait jamais mettre un citoyen devant ce choix impossibleâ: risquer la mort sous un toit fissurĂ© ou affronter la nuit Ă ciel ouvert.
Lâabsence des Ă©lus locaux, dont les tĂ©lĂ©phones sont restĂ©s silencieux alors que les Ă©quipes de secours retiraient les corps un Ă un, ajoute un symbole douloureux Ă la scĂšne. Ce nâest pas lâabsence protocolaire qui blesse, mais ce quâelle rĂ©vĂšleâ: des reprĂ©sentants qui connaissent trop peu leur territoire, qui ne visitent pas assez leurs quartiers, qui nâassument pas pleinement la fonction premiĂšre qui leur a Ă©tĂ© confiĂ©eâ: surveiller, alerter, dĂ©fendre. Le drame de Bensouda nâest pas seulement celui dâun bĂątiment affaibli, câest aussi celui dâun lien politique rompu.
Pendant ce temps, des voix citoyennes, dont celle de lâObservatoire marocain de protection des consommateurs, rappelaient depuis des annĂ©es lâurgence de mettre en Ćuvre les dispositifs prĂ©vus par la loiâ: crĂ©ation des commissions techniques, Ă©tablissement de diagnostics, dĂ©cisions dâĂ©vacuation accompagnĂ©es de solutions concrĂštes, Ă©laboration de fiches techniques pour chaque immeuble. Ces demandes, si elles avaient Ă©tĂ© prises au sĂ©rieux, auraient permis dâavoir une visibilitĂ© prĂ©cise sur la santĂ© structurelle du parc immobilier. Elles auraient transformĂ© la prĂ©vention en politique publique plutĂŽt quâen slogan circonstanciel. Mais entre le texte et lâapplication, un vide persistant continue de creuser sa place au milieu des prioritĂ©s nationales.
Le plus inquiĂ©tant est que la tragĂ©die de FĂšs nâest quâun fragment visible dâun problĂšme beaucoup plus vaste. Dans de nombreuses villes du pays, des milliers de bĂątiments vieillissent dans un silence trompeur. Certains penchent dĂ©jĂ , dâautres se fissurent Ă vue dâĆil, dâautres encore ont Ă©tĂ© surĂ©levĂ©s sans le moindre suivi technique. Si un projet national de mise Ă jour, de cartographie et de traitement des constructions Ă risque avait Ă©tĂ© lancĂ© Ă temps, le Maroc aurait pu aujourdâhui se targuer dâune politique prĂ©ventive exemplaire. A la place, il se trouve dans une spirale oĂč chaque drame ressemble au prĂ©cĂ©dent, oĂč chaque dĂ©claration ressemble Ă la suivante, et oĂč chaque promesse sâĂ©vapore dĂšs que les camĂ©ras se retirent.
Ce qui sâest produit Ă Bensouda nâest pas la consĂ©quence brutale dâun soir de pluie, ni lâĆuvre dâun destin imprĂ©visible. Câest la somme de chaque rapport oubliĂ© dans un tiroir, chaque plainte ignorĂ©e, chaque visite de contrĂŽle jamais effectuĂ©e, chaque Ă©tage illĂ©gal tolĂ©rĂ© et chaque responsabilitĂ© diluĂ©e dans le confort de lâimpunitĂ©. Câest la preuve que les responsabilitĂ©s quâon repousse finissent par se rappeler Ă nous sous la forme la plus violente. Et que lorsque les politiques tardent Ă protĂ©ger, ce sont les citoyens qui paient le prix, parfois de leur propre vie.
Il est temps de sortir de cette logique dâaprĂšs-coup. ProtĂ©ger le droit Ă la vie et au logement sĂ»r ne relĂšve pas du slogan ni de la compassion momentanĂ©e, mais dâune vision durable, dâun courage politique rĂ©el, dâune volontĂ© dâassumer pleinement le devoir de rendre des comptes. Le Maroc mĂ©rite une politique du logement qui ne se contente pas de rĂ©agir aux ruines, mais qui empĂȘche leur formation. Une politique qui nâattend pas les sirĂšnes des ambulances pour se rappeler des failles structurelles, mais qui anticipe, contrĂŽle et corrige.
Que restera-t-il de cette tragĂ©die si elle nâest suivie dâaucune rĂ©forme profondeâ? Peut-ĂȘtre seulement cette vĂ©ritĂ© implacableâ: les questions quâon Ă©vite de poser finissent toujours par revenir sous la forme dâun deuil collectif. Et les responsabilitĂ©s quâon retarde deviennent, tĂŽt ou tard, des tragĂ©dies que rien ne pourra effacer.
Mehdi Ouassat
