Si vous empruntez la route nationale n° 6 reliant FĂšs Ă MeknĂšs, vous remarquerez certainement, au point kilomĂ©trique 164+000, un petit panneau avec, Ă©crit au milieu et en rouge : « Danger ». Il met en garde les conducteurs qui sâapprĂȘtent Ă traverser le pont de lâoued Tizguit (Mahdouma pour les riverains). En effet, ce pont rĂ©cemment construit est devenu un point noir oĂč le nombre dâaccidents est en croissance continue comme en tĂ©moignent les services de la gendarmerie.
LâEtat qui ambitionne de lutter contre pareils points noirs en a créé un en toute connaissance de cause. La construction de cet ouvrage dâart a coĂ»tĂ© aux caisses de lâEtat prĂšs de 12 millions de DH, soit le prix de quatre ponts neufs. Pourtant, cet Ă©difice de 6 m de large et 13 m de long a Ă©tĂ© initialement conçu comme provisoire en attendant la rĂ©habilitation de lâancien pont dĂ©fait par les intempĂ©ries quâa connues le Maroc entre 2008 et 2010 et qui ont causĂ© des dommages importants Ă ses fondations.
Une dĂ©cision qui sera lourde de consĂ©quences puisquâelle provoquera, dâune part lâeffondrement de lâancien pont et dâautre part, la mise en place dâune sĂ©rie dâĂ©tudes et de travaux qui vont impacter lourdement le budget de lâEtat.
La dĂ©cision de construire ce pont provisoire a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e aprĂšs les creusements des fondations de lâancien pont. Ce dernier a Ă©tĂ© victime des crues violentes dues aux intempĂ©ries enregistrĂ©es entre 2008 et 2010. Câest le cas dâun grand nombre dâouvrages qui subissent pĂ©riodiquement les effets nĂ©fastes du phĂ©nomĂšne. Certains dâentre eux ont mĂȘme Ă©tĂ© emportĂ©s par des crues violentes.
En effet, et durant plusieurs dĂ©cennies, le ministĂšre de tutelle a affichĂ© un faible intĂ©rĂȘt pour la gestion et la sauvegarde des ouvrages existants. Pire encore, la mise Ă niveau de ces ouvrages a Ă©tĂ© assez tardive par rapport aux exigences de plus en plus pressantes dictĂ©es par le dĂ©veloppement en volume et en qualitĂ© du trafic Ă lâĂ©chelle nationale. LâEtat a toujours optĂ© pour la crĂ©ation dâouvrages neufs au lieu de maintenir le parc existant.
Pour rĂ©parer les premiers dĂ©gĂąts du pont de la riviĂšre Tizguit, la Direction rĂ©gionale de lâĂ©quipement et du transport de MeknĂšs (DRET) a lancĂ© un appel dâoffres pour la rĂ©alisation dâune Ă©tude. Une action qui suscite nombre dâinterrogations puisque la rĂ©fection de lâouvrage en question ne nĂ©cessitait pas dâĂ©tudes aussi approfondies. Ceci dâautant plus que lâadministration dispose de plans types et de compĂ©tences pour proposer des solutions valables sur le plan technique et Ă©conomiquement rentables. Le marchĂ© a Ă©tĂ© adjugĂ© le 15 juin 2010. Le montant de lâĂ©tude sâest Ă©levĂ© Ă 159.600 DH.
Le cabinet chargĂ© de lâĂ©tude en question a optĂ© pour la rĂ©alisation dâun nouvel ouvrage adjacent Ă lâouvrage existant. Il sâagit dâun pont de type provisoire basĂ© sur de petites buses. Sauf que lâĂ©tude a nĂ©gligĂ© un dĂ©tail de grande importance : la stabilitĂ© de lâouvrage et sa protection ainsi que les problĂšmes de corrosion des fondations de lâancien pont. Quant au montant des travaux de construction du nouvel ouvrage, il nâa pas Ă©tĂ© communiquĂ©.
Pourtant, quelques mois aprĂšs, cette solution sâest avĂ©rĂ©e inadaptĂ©e. LâĂ©troitesse des ouvertures a transformĂ© le nouveau pont en une vĂ©ritable digue qui a aggravĂ© les crues. Celles-ci ont, en effet, vite créé des cascades dâeau trĂšs puissantes et provoquĂ© de nouveaux dĂ©gĂąts trĂšs graves. Il en est ainsi de lâeffondrement du pont existant et de la crĂ©ation dâune cavitĂ© trĂšs profonde au pied de lâancien ouvrage, prĂ©cisĂ©ment, sous les fondations.
De nouveau, la DRET de MeknĂšs sâest empressĂ©e de trouver une nouvelle solution. Elle a optĂ© pour le remplissage de la cavitĂ© créée par les crues et le traitement des affouillements de la partie aval de lâancien pont.
Une deuxiĂšme Ă©tude pour un montant de 438.000 DH a Ă©tĂ© lancĂ©e. Lâouverture des plis de ce marchĂ© a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e le 9 dĂ©cembre 2010 et le dĂ©lai de rĂ©alisation de lâĂ©tude a Ă©tĂ© fixĂ© Ă trois mois. Un laps de temps jugĂ© trĂšs court par les experts. «Une Ă©tude exige pour quâelle soit validĂ©e plusieurs Ă©tapes et dĂ©marches administratives. Dâabord, il faut que lâadministration rĂ©dige le CPS relatif aux Ă©tudes avant que le bureau dâĂ©tudes nây appose sa signature et que le contrĂŽleur dâengagement et dĂ©penses (CED) le vise.
Ensuite, il faut que lâadministration approuve et notifie le marchĂ© et que le bureau dâĂ©tudes (BET) reçoive la notification et lâordre de service pour commencer les travaux, effectuer les dĂ©placements et les investigations nĂ©cessaires. Ce dernier est chargĂ© Ă©galement de prendre les mesures topographiques et dâanalyser la nature et la qualitĂ© des sols avant de diagnostiquer le problĂšme et de proposer des solutions.
Une Ă©tape qui ne signifie pas la fin du processus puisque lâadministration doit choisir la solution adĂ©quate que le BET devrait approfondir en quantifiant les besoins en matĂ©riaux et en Ă©laborant le cahier des charges avant que lâadministration ne valide la solution et lance lâappel dâoffres », nous a expliquĂ© un spĂ©cialiste.
Autre fait troublant et pas des moindres, le coĂ»t de lâĂ©tude jugĂ© exorbitant par rapport Ă la prestation envisagĂ©e. En effet, le montant de 438.000 DH dĂ©passe largement les 159.600 DH de lâĂ©tude relative Ă la conception du nouveau pont.
La nouvelle Ă©tude va recommander la mise en place de blocs de pierres de 400 kg Ă 2 tonnes pour le remplissage de lâexcavation et quelques ouvrages annexes dâappui ainsi que la protection de la partie aval de lâancien pont. Le volume de cette excavation a Ă©tĂ© estimĂ© Ă 20.000 m3.
Le 20 janvier 2011, le marchĂ© a Ă©tĂ© attribuĂ© Ă lâentreprise Ghanjaoui pour un montant de 5.279.160 DH. Quant au dĂ©lai des travaux, il a Ă©tĂ© fixĂ© Ă 3 mois. A noter quâun marchĂ© de contrĂŽle des travaux a Ă©tĂ© lancĂ©. Lâouverture des plis a Ă©tĂ© opĂ©rĂ©e le 22 fĂ©vrier 2011, soit un mois aprĂšs lâadjudication du marchĂ© sachant que les travaux ne peuvent ĂȘtre entamĂ©s en dehors de la prĂ©sence dâun bureau de contrĂŽle des matĂ©riaux.
Cependant, la sĂ©rie des faits troublants nâest pas finie pour autant. En effet, la DERT va lancer un appel dâoffres pour la rĂ©alisation des travaux complĂ©mentaires de confortement. Rien dâanormal, sauf que ces derniers prĂ©voient des quantitĂ©s de matĂ©riaux supĂ©rieures Ă celles prĂ©vues par le marchĂ© de base. Certains matĂ©riaux sont mĂȘme incompatibles avec les besoins en travaux complĂ©mentaires. Ceci dâautant plus quâil sâagit de travaux complĂ©mentaires qui peuvent ĂȘtre, dâune part, rĂ©glĂ©s dans le cadre dâun avenant et quâils ne devraient pas dĂ©passer les 10% du marchĂ© initial, dâautre part.
Autres dĂ©tails dĂ©rangeants, lâappel dâoffres a fait appel Ă des sociĂ©tĂ©s relevant du secteur 22, Ă savoir celles chargĂ©es des travaux de confortement et rĂ©habilitation des ouvrages dâart alors que les travaux sont de type terrassements qui relĂšvent du secteur 2. « Par ce choix, la concurrence a Ă©tĂ© rĂ©duite. Les entreprises du secteur 22, aprĂšs visite des lieux ou suite Ă lâĂ©tude du cahier des charges, se sont rendu compte quâil sâagit de travaux qui relĂšvent du secteur 2. Elles se sont donc abstenues de les mener Ă bon port. Quant aux entreprises du secteur 2, elles nây ont pas participé», nous a dĂ©clarĂ© une source proche du dossier.
Pire encore, cet appel dâoffres a Ă©tĂ© lancĂ© Ă trois reprises. La premiĂšre le 28 juillet 2011 et lâouverture des plis a Ă©tĂ© programmĂ©e pour le 15 septembre 2011. Quatre entreprises y ont participĂ©. Parmi elles lâentreprise Ghanjaoui qui avait rĂ©alisĂ© le marchĂ© de base.
Le marchĂ© des travaux complĂ©mentaires sera adjugĂ© Ă la STEP, entreprise la moins-disante puisquâelle a proposĂ© 4.253.430 DH contre les 4.755.754 DH de lâentreprise Ghanjaoui, classĂ©e troisiĂšme.
Pourtant, lâadministration Ă©tait dâun autre avis. Elle a optĂ© pour lâannulation de lâappel dâoffres alors que le site des marchĂ©s publics affichait encore que lâentreprise STEP est attributaire du marchĂ©. Pourtant, lâadministration nâa pas jugĂ© obligatoire de motiver cette annulation et dâen informer les concurrents par Ă©crit comme le stipule lâarticle 45 du dĂ©cret n° 2-06-388 du 16 Moharrem 1428 fixant les conditions et les formes de passation des marchĂ©s de lâEtat ainsi que certaines rĂšgles relatives Ă leur gestion et Ă leur contrĂŽle. (B.O. n° 5518 du 19 avril 2007).
InterrogĂ©e par LibĂ©, une responsable de la sociĂ©tĂ© STEP a rĂ©futĂ© systĂ©matiquement cette version des faits en nous indiquant que son entreprise nâa pas Ă©tĂ© la moins-disante. Elle nous a affirmĂ© que sa sociĂ©tĂ© nâa pas donnĂ© suite Ă cette affaire et quâelle ignorait si cet appel dâoffre a Ă©tĂ© lancĂ© Ă deux reprises.
Notre source va mĂȘme considĂ©rer cette annulation et sa non motivation comme normales. DrĂŽle de rĂ©ponse alors que lâannulation des marchĂ©s ne peut intervenir que dans certaines situations expressĂ©ment prĂ©vues !
Le deuxiĂšme appel dâoffres sera publiĂ© Ă nouveau dans les journaux le 27 septembre 2011 et lâouverture des plis Ă©tait programmĂ©e pour le 25 octobre 2011. Trois sociĂ©tĂ©s y participent, entre autres, lâentreprise Ghanjaoui. Mais son offre a Ă©tĂ© et pour une seconde fois supĂ©rieure Ă lâoffre moins-disante de lâentreprise SOLIND. Lâentreprise Ghanjaoui a proposĂ© 4.219.560 DH contre 4.176.074 DH. Et, encore une fois, lâadministration a jugĂ© bon dâannuler lâappel dâoffres sans argumenter sa dĂ©cision. Et ce, mĂȘme si le site des marchĂ©s publics affichait : « Lâentreprise SOLIND attributaire du marchĂ© ».
Le marchĂ© sera relancĂ© le 31 dĂ©cembre 2011. Et lâouverture des plis a Ă©tĂ© programmĂ©e le 31 janvier 2012. Cette fois, lâentreprise Ghanjaoui va rĂ©duire son offre par rapport Ă celle du premier appel dâoffres. Elle propose un montant de 3.645.527 DH, soit 25% de moins par rapport Ă lâoffre initiale. Ce qui lui a permis de se positionner comme lâentreprise la moins-disante et remporter lâappel dâoffres. Cette fois, lâadministration ne va pas annuler ce marchĂ© alors que lâarticle 40 du dĂ©cret n° 2-06-388 considĂšre toute offre infĂ©rieure de plus de 25% par rapport Ă la moyenne arithmĂ©tique de lâestimation du maĂźtre dâouvrage et de la moyenne des offres financiĂšres des soumissionnaires comme offre anormale.
La loi prĂ©voit dans ce cas que la commission dâappel dâoffres peut lâaccepter par dĂ©cision motivĂ©e Ă annexer au procĂšs-verbal de la commission et aprĂšs avoir demandĂ© par Ă©crit aux concurrents concernĂ©s, les prĂ©cisions quâelle juge opportunes et vĂ©rifier les justifications fournies.
Avant de dĂ©cider du rejet ou de lâacceptation de ladite offre, la commission peut dĂ©signer une sous-commission pour examiner les justifications fournies.
Cependant, quelle que soit la position de lâadministration, cette affaire soulĂšve dâautres remarques. Dâabord, un examen des prix des deux marchĂ©s laisse croire que le montant du premier marchĂ© a Ă©tĂ© surestimĂ©.
Ensuite, le caractĂšre urgent des travaux complĂ©mentaires de confortement, a priori, nâest pas justifiĂ©. Entre la date de publication du premier appel dâoffres, Ă savoir le 28 juillet 2011 et celle dâadjudication du troisiĂšme appel dâoffres, Ă savoir le 31 janvier 2012, il sâest Ă©coulĂ© six mois et ce, pour un marchĂ© qui devrait ĂȘtre rĂ©alisĂ© en deux mois.
Et enfin, on relĂšve lâabsence complĂšte ou la complicitĂ© de la commission dâappel dâoffres qui comprend un reprĂ©sentant de la TrĂ©sorerie gĂ©nĂ©rale du Royaume.
Des remarques qui en disent long sur la transparence dans les choix du maĂźtre dâouvrage, lâĂ©galitĂ© dâaccĂšs aux commandes publiques et le recours Ă la concurrence autant que possible.
Mieux, une situation qui nous renseigne sur la moralisation de la gestion des commandes publiques et lâefficacitĂ© de la dĂ©pense publique dans un contexte oĂč on crie sur tous les toits que lâargent manque dans les caisses de lâEtat et quâil faut se serrer la ceinture.
Le parc dâouvrages dâart gĂ©rĂ© par la DRCR avoisine les 5200 ponts routiers. La majoritĂ© de ceux-ci remonte au Protectorat. On compte quelque 3% de ponts en service et qui sont Ă tablier mĂ©tallique.
Pour des raisons Ă©conomiques, sont encore gardĂ©s en exploitation certains types de ponts, malgrĂ© les problĂšmes de portance et de sĂ©curitĂ© quâils prĂ©sentent. Câest le cas Ă tablier en profilĂ©s mĂ©talliques enrobĂ©s de bĂ©ton. Ces ouvrages reprĂ©sentent encore 13% environ de lâensemble des ponts. Ils ont Ă©tĂ© construits pour des petites largeurs de tablier (2,5 Ă 5 m en gĂ©nĂ©ral). Il existe Ă©galement quelques ponts bow-strings qui offrent de faibles largeurs utiles du tablier en plus des risques dâaccidents et de dĂ©tĂ©rioration de leurs structures exposĂ©es aux chocs de vĂ©hicules. Sont encore en service plusieurs ouvrages en maçonnerie dont la plupart remontent au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle voire bien avant.
Au niveau du service offert, le parc dâouvrages est trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšne. Une part non nĂ©gligeable dâentre eux offre de faibles largeurs de chaussĂ©e : 38% de franchissements prĂ©sentent une chaussĂ©e de largeur infĂ©rieure Ă 4,5 m.
Bien que la technologie des ouvrages dâart Ă lâĂ©chelle mondiale a fait Ă la fin du 20Ăšme siĂšcle un pas gĂ©ant en mettant Ă disposition des matĂ©riaux et des solutions innovantes (ponts haubanĂ©s, poutres trĂšs Ă©lancĂ©es en matĂ©riaux mixtes, etc.), il semble que le Maroc est en phase dâaccuser du retard dans ce domaine. La plupart des solutions adoptĂ©es aujourdâhui puisent dans le catalogue dĂ©jĂ classique des ponts en bĂ©ton armĂ© ou prĂ©contraint de portĂ©e modeste (50 m maximum).
âPrĂ©sentation du parc : ouvrages dâartâ, M.Hachimi / Direction des routes et de la circulation routiĂšres (DRCR).

