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Notizia 13 Feb 2025 9 min di lettura

La groupie des Ghiwanistes

La groupie des Ghiwanistes

Des passeurs de lĂ©gendes et d’histoires racontĂ©es

Par Fatiha Saidi

A l’heure oĂč la Belgique s’apprĂȘte au baisser de rideau sur la cĂ©lĂ©bration des 60 ans des accords de l’immigration belgo-marocaine, le concert donnĂ© au Bozar, Ă  Bruxelles, a remontĂ© le temps de quelques dĂ©cennies. Plus prĂ©cisĂ©ment aux annĂ©es 70 qui ont vu l’émergence du groupe Nass El Ghiwane puis sa traversĂ©e au travers des annĂ©es, avec une aisance dĂ©concertante et sa perpĂ©tuation aprĂšs le dĂ©part de ses fondateurs. Vous l’aurez compris, le cĂ©lĂšbre Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, chef-d’Ɠuvre classĂ© de Victor Horta, dĂ©sormais nommĂ© Bozar, accueillait le non moins cĂ©lĂšbre groupe Nass El Ghiwane. Pour apprĂ©hender au mieux le parcours du groupe, sa philosophie, sa façon de travailler, l’outil de rĂ©fĂ©rence reste indĂ©niablement le film « Transes » rĂ©alisĂ© en 1981 par Ahmed El MaĂąnouni, produit par Izza Genini et Souheil Ben Barka[1].

Un film oscillant entre reportage et documentaire dont le cheminement donne Ă  voir le groupe en action, en concert, en rĂ©pĂ©tition, en petites assemblĂ©esreligieuses oĂč se mĂȘlent musique, danse et transe. Dans une trĂšs belle scĂšne, Abderrahmane Paco est en prise avec son tambour, qu’il tente de dompter, les traits tirĂ©s, le corps en sueur, les yeux presque rĂ©vulsĂ©s, au bord de la transe.

Le rĂ©alisateur aide Ă  comprendre le « phĂ©nomĂšne El Ghiwane Â», Ă  travers les images mettant Ă  nu la pauvretĂ©, les affres violentes de la colonisation, le mal-ĂȘtre des jeunes et moins jeunes, qui se traduit, sous l’accompagnement musical d’El Ghiwane, en contorsion de corps secouĂ©s par des convulsions. Leurs chants amplifiĂ©s par la musique, la danse, la transe sont utilisĂ©s Ă  des fins thĂ©rapeutiques pour soigner les Ăąmes et vider le trop-plein des cƓurs.

C’est ça « le phĂ©nomĂšne El Ghiwane Â». Et de «ça Â» subsistent encore de nombreuses traces observables lors de cette soirĂ©e au Bozar. MalgrĂ© le contexte d’immigration, force Ă©tait de constater la vivacitĂ© de la musique « ghiwania Â» : les chansons dont les paroles ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es sont reprises en chƓur par le public, toutes gĂ©nĂ©rations confondues. Des chansons fortes, portĂ©es par des voix puissantes, avec des messages Ă  dĂ©coder entre les notes car la lutte contre les inĂ©galitĂ©s, la pauvretĂ©, le racisme doit se faire subtilement sans doute. Est-ce la recette qui a permis au groupe de traverser les pires moments des annĂ©es de plomb tout en chantant la rĂ©volte tue d’un peuple entier ? Sans doute oui, peut-ĂȘtre non


La seule certitude Ă  affirmer sans faillir est celle d’un groupe qui a laissĂ© une empreinte tatouĂ©e dans l’ñme et l’esprit d’un public nombreux dĂ©passant les frontiĂšres marocaines et transcendant les gĂ©nĂ©rations. La marque de fabrique de Nass El Ghiwane c’est la contestation poĂ©tico-politique, l’attachement indĂ©fectible au peuple, ces « petites gens Â» pour lesquels ils ne nourrissent qu’empathie et qu’ils Ă©coutent avec bienveillance narrer leur vie sociale faite de pauvretĂ© et de dĂ©brouille. Ils expriment, avec toute la puissance de leurs voix et de leurs instruments, les silences les plus assourdissants de ceux qui leur ont chuchotĂ© leur mal-vivre Ă  l’oreille.

A cet Ă©gard, ils sont des « troubadours Â», comme les qualifiera, en ces termes, le dramaturge Tayeb Saddiki : « ce sont des troubadours, ces personnes qui, dans l’Atlas, par groupe de 3 ou 4 arpentent les villages, de souk en souk pour chanter ce qui touche directement la population dans son quotidien. C’est ce que fait le groupe Nass El Ghiwane et c’est pour cela que les gens s’identifient Ă  lui Â».[2]

Les Ghiwane sont des transmetteurs de lĂ©gendes, des passeurs d’histoires racontĂ©es par leur aĂźnĂ©.es comme le livre Larbi Batma dans « Transes Â»lors d’une scĂšne oĂč il partage un moment intense avec sa mĂšre. Leur musique puise ses racines dans un terreau vernaculaire et il en va de mĂȘme avec leurs instruments qu’ils ont rĂ©habilitĂ©s, ceux-lĂ  mĂȘme qui ont Ă©tĂ© mĂ©prisĂ©s, dĂ©laissĂ©s au profit d’autres, Ă©lectriques et flambant neufs.

Qu’en est-il de cette groupie ?

A ce stade de lecture, sans doute vous interrogez-vous sur le titre de cet article ? Interrogation lĂ©gitime ! Retour dĂšs lors dans les travĂ©es du Bozar dans lequel surviendra sur scĂšne une surprise créée par Rachid Batma en joignant Ă  « SaĂŻd El Ghiwani Â» de le rejoindre sur les planches. Un homme, arborant lunettes de soleil, jean et taqiyahmulticolore vissĂ©e sur la tĂȘte s’exĂ©cute. Ému, il raconte son histoire fusionnelle avec le groupe


Un super fan nommé Saïd

SaĂŻd Dadsi est nĂ© en France, Ă  Vernon le 20 novembre 1975. Issu d’une famille marocaine immigrĂ©e en France, ses parents, Dadsi Lahcen (nĂ© en 1947) et Khadija (nĂ©e en 1954), SaĂŻd trouve sa place, avec son frĂšre jumeau Redoine, aprĂšs leur frĂšre Mohamed, au sein d’une fratrie de cinq enfants qui se verra grandir par l’arrivĂ©e de Fatih et de LeĂŻla la petite derniĂšre. « Nos parents nous ont Ă©levĂ©s avec des valeurs essentielles et non nĂ©gociables, celles du respect des diffĂ©rents cultes et cultures,la fraternitĂ©, l’entraide et la gĂ©nĂ©rositĂ©. Nous avons grandi et vivons encore Ă  Mantes-la-Jolie et nous avons grandi avec cet Ă©tat d’esprit de la main tendue vers celles et ceux qui en ont besoin Â», tĂ©moigne l’intĂ©ressĂ©. Cadre dans une entreprise de mĂ©tallurgie, outre sa passion pour le football et Nass El Ghiwane, il y a tout l’amour qu’il porte Ă  ses deux filles Dina (21 ans) et InĂšs (19 ans).

SaĂŻd porte en lui l’hĂ©ritage d’El Ghiwane transmis par ses parents qui Ă©coutent cette musique qui les accompagnera tout au long de la traversĂ©e entre la France et le Maroc durant les pĂ©riodes estivales. « Leurs chants emplissaient l’habitacle de notre voiture et ils voyageaient avec nous avec des paroles pleines de valeurs, comme celles que nous inculquaient nos parents. Leur musique a clairement nourri notre attachement Ă  la culture marocaine Â», affirme-t-il. Un attachement qu’il transmet Ă  ses filles aujourd’hui, avec le mĂȘme vecteur. Un nouveau maillon Ă  la chaĂźne qui n’a de cesse de s’agrandir et de se renforcer. El Ghiwane incarne pour SaĂŻd les normes de solidaritĂ© et d’ouverture aux autres, transmises en contexte d’immigration par ses parents. A son tour, il tente aujourd’hui, de les transmettre Ă  son tour Ă  ces filles, dĂ©sireux de mettre en Ɠuvre cette transmission qui permet le rapprochement intergĂ©nĂ©rationnel car SaĂŻdtout comme ses filles, ignorent quelquefois le sens de nombre de termes, expressions ou mĂ©taphores et se tournent alors vers leurs aĂźnĂ©s pour glaner des explications complĂ©mentaires. « Je suis issu de l’immigration marocaine, je suis nĂ© en France, je suis franco-marocain et je porte en moi, au moins deux cultures, tandis que mes filles sont franco-maroco-tunisiennes, ce qui rend la transmission encore plus importante car je veux qu’elles soient Ă  l’aise dans toutes les cultures qui les forgent. Cela nous donne l’occasion d’évoluer et de comprendre mieux nos diffĂ©rentes cultures en prĂ©sence Â», explique SaĂŻd le pĂšre. Et depuis son intĂ©gration au sein du groupe, il peut aussi compter sur les enseignements des chanteurs Rachid Batma, Hamid Batma, Omar Sayed, Youssef Bih et Abdelkrim Chifa, sans oublier Abdelwahid Machich et le manager Ahmed Chihabi.

Raconter l’histoire d’un fan, aussi super soit-il, ne relĂšve d’aucun intĂ©rĂȘt si elle est dĂ©nuĂ©e des contextes citĂ©s qui lui confĂšrent une rĂ©elle plus-value. En la matiĂšre, SaĂŻd incarne l’exemple d’une des millions de personnes qui ont, avant et aprĂšs lui, transmis la lignĂ©e « ghiwania Â», l’ont nourrie avec soin afin qu’elle grandisse avec force et vigueur


Un jour, une rencontre

En fĂ©vrier 2024, SaĂŻd qui a fait cette fois le dĂ©placement de Mantes-la-Jolie Ă  Lyon, soit plus de 500 kilomĂštres tout de mĂȘme pour aller applaudir son groupe favori, se retrouve, Ă  cĂŽtĂ© d’un homme avec qui il discute quelques instants. Ce dernier se prĂ©sente comme un proche de Rachid Larbi, ce qui fait hausser lĂ©gĂšrement les Ă©paules de son voisin circonspect. Or, une fois le concert terminĂ©, Mohamed Badaoui, tel est son nom, se lĂšve et invite SaĂŻd Ă  le suivre. Un SaĂŻd mĂ©dusĂ© qui n’en croit pas ses yeux lorsqu’il se retrouve, dans la loge, face Ă  ses idoles, en chair et en os.Lors de cette rencontre, il dĂ©couvrira « des hommes d’une gĂ©nĂ©rositĂ© et d’une sincĂ©ritĂ© exceptionnelles, en totale adĂ©quation avec leur musique et leurs messages Â». Depuis, SaĂŻd suit leurs pas Ă  la trace, un peu partout Ă  travers le monde, en partageant leur passion et leur engagement.

L’étĂ© dernier, il les accompagna Ă  travers une tournĂ©e marocaine qui renforcera leurs liens et lui laissera des souvenirs mĂ©morables, comme ce moment passĂ© Ă  Azemmour, Ă  quelques kilomĂštres de la ville d’El Jadida.  « Ils avaient louĂ© une maison Ă  Azemmour et on a campĂ© en bord de mer, on a jouĂ© de la musique, ri et chantĂ© ensemble». UnrĂȘve de gosse qui s’est rĂ©alisĂ© pour le groupie nommĂ© SaĂŻd qui n’en finit pas de dĂ©vorer du bitume pour aller rejoindre ceux qui sont dĂ©sormais les siens. Comme eux, il aime le contact public dans une bienveillance sincĂšre ; une affinitĂ© favorable au rapprochement qui s’est opĂ©rĂ© il y a environ deux ans, mĂȘme si le bientĂŽt quinquagĂ©naire, n’en n’était pas Ă  son premier concert. « Je payais plein pot pour aller les Ă©couter et les voir. L’intĂ©gralitĂ© de mon salaire y passe parfois entre les dĂ©placements et les hĂŽtels mais je n’en n’ai cure. Je ne calcule pas pour aller les applaudir que ce soit en Belgique, en France ou au Maroc Â».La cerise se dĂ©posera sur le gĂąteau lorsque les membres du groupe dĂ©jeuneront avec la famille Dadsi dans la demeure familiale. Un moment inoubliable pour l’ensemble de la famille qui n’oubliera pas de sitĂŽt cette atmosphĂšre faite de partage et de convivialitĂ©, avec, en prime, un mini concert improvisĂ© dĂ©diĂ© spĂ©cialement aux Dadsi.

Quant Ă  Rachid Batma, le chanteur du groupe, il Ă©voque SaĂŻd de façon fraternelle et dĂ©crit un homme qui « plus qu’un frĂšre fait partie de la troupe. C’est un Ghiwani, notre ambassadeur et l’un des nĂŽtres Â». Dont acte dans le livret de famille !

Pour en savoir davantage :

RĂ©da Bahassou, Nass El Ghiwane, les Rolling Stones de l’Afrique, Éditions La CroisĂ©e des Chemins, Casablanca, 2021


[1] Film « Transes Â», Ahmed El MaĂąnouni, https://www.youtube.com/watch?v=7Kjd_QM4z2I

[2] Ibid.

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