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Notizia 16 Mar 2025 4 min di lettura

Capture 9 : L’histoire en deux temps

Capture 9 : L’histoire en deux temps

ArrĂȘt sur image

Par : Driss Makkoudi

L’image est saisissante : deux tours se superposent, comme si l’une achevait enfin l’autre aprĂšs des siĂšcles d’attente. La tour Hassan, vestige inachevĂ© du XIIe siĂšcle, semble prolongĂ©e par la tour Mohammed VI, qui s’élĂšve avec audace vers le ciel. Dans un fascinant jeu d’optique, la pierre ancienne et le verre moderne s’alignent, donnant l’illusion que l’histoire reprend son cours lĂ  oĂč elle s’était interrompue.

Entre mĂ©moire et modernitĂ©, aspirations impĂ©riales et ambitions contemporaines, ces deux Ă©difices racontent un dialogue silencieux Ă  travers le temps. Sur la rive du Bouregreg, entre ciel et terre, la tour Hassan veille sur son passĂ© tandis que la tour Mohammed VI trace les lignes d’un avenir en pleine ascension.

La tour Hassan devait ĂȘtre le minaret d’une immense mosquĂ©e voulue par le sultan almohade Yacoub el-Mansour, un souverain dont l’ambition rivalisait avec celle des plus grands bĂątisseurs du monde islamique. InspirĂ©e par la Koutoubia de Marrakech et la Giralda de SĂ©ville, elle devait dominer la capitale impĂ©riale projetĂ©e par le sultan.

Mais la mort soudaine du sultan en 1199 stoppa net les travaux, laissant la pierre figĂ©e dans un inachĂšvement qui rĂ©sonne comme l’écho de nombreux rĂȘves impĂ©riaux contrariĂ©s. Au fil des siĂšcles, Rabat se transforma, mais la tour Hassan demeura immobile, dressĂ©e face au Bouregreg, tĂ©moin silencieux d’un passĂ© suspendu dans le temps.

Des siĂšcles plus tard, une autre tour commence Ă  s’élever Ă  quelques kilomĂštres de lĂ . La tour Mohammed VI, haute de 250 mĂštres, ambitionne de devenir la plus grande d’Afrique, un signal fort d’un Maroc qui veut conjuguer son histoire avec son futur. Sa façade de verre rĂ©flĂ©chit le ciel et la ville en mutation, lĂ  oĂč autrefois la pierre seule captait la lumiĂšre. Elle est le symbole d’une nouvelle Ăšre oĂč le pays se veut un acteur majeur de la mondialisation, embrassant l’innovation, l’économie verte et les ambitions technologiques.

Mais au-delĂ  du symbole, la tour Mohammed VI transforme profondĂ©ment l’horizon de Rabat. Jusqu’ici, la silhouette de la ville Ă©tait dominĂ©e par des monuments horizontaux : la kasbah des Oudayas, les murailles almohades et la tour Hassan. Avec l’arrivĂ©e de ce gratte-ciel, un tournant architectural s’opĂšre. Pour la premiĂšre fois, Rabat adopte un modĂšle vertical, modifiant l’équilibre visuel de la vallĂ©e du Bouregreg. Si certains y voient un marqueur de progrĂšs, d’autres s’interrogent : une telle tour peut-elle coexister harmonieusement avec le patrimoine historique de la capitale ? Ne risque-t-elle pas de rompre l’harmonie qui faisait de Rabat une ville oĂč le passĂ© et le prĂ©sent cohabitaient sans heurt ?

DerriĂšre sa stature imposante, la tour Mohammed VI est aussi un projet Ă©conomique majeur. Elle ambitionne d’ĂȘtre un pĂŽle financier et commercial, abritant bureaux, hĂŽtels et espaces de confĂ©rence. Elle s’inscrit dans un plan plus vaste de rĂ©amĂ©nagement de la vallĂ©e du Bouregreg, visant Ă  transformer Rabat, ville des lumiĂšres, en une mĂ©tropole internationale. 

Et pourtant, dans un curieux jeu du destin, un dĂ©tail frappe l’esprit de ceux qui observent ces deux Ă©difices : l’un appartient au XIIe siĂšcle, l’autre au XXIe. Comme si les chiffres 12 et 21, eux-mĂȘmes s’étaient inversĂ©s dans le miroir du temps, reliant deux Ă©poques opposĂ©es mais curieusement liĂ©es. La tour Hassan, monument d’un rĂȘve inachevĂ©, trouve dans la tour Mohammed VI une rĂ©ponse tardive, presque une rĂ©paration du passĂ© par le prĂ©sent.

Mais au pied de la tour Hassan, au cƓur de la mosquĂ©e inachevĂ©e, les priĂšres n’ont jamais cessĂ© Ă  travers les siĂšcles. Entre les colonnes restĂ©es debout, les fidĂšles se rassemblent, perpĂ©tuant une ferveur immuable qui traverse le temps, comme un Ă©cho vivant d’un passĂ© jamais tout Ă  fait interrompu.

Chaque vendredi, une foule nombreuse se rassemble, transformant ce lieu Ă  ciel ouvert en une mosquĂ©e vivante. Durant le mois sacrĂ© du Ramadan, l’affluence atteint son apogĂ©e, et sous la lueur des lampes et des Ă©toiles, les voix des fidĂšles s’élĂšvent comme un Ă©cho de ces siĂšcles d’attente. Le murmure des priĂšres semble se mĂȘler au vent du Bouregreg, rappelant que si les pierres peuvent rester inachevĂ©es, la foi et la dĂ©termination, elles, ne se brisent jamais.

Dans la lumiĂšre dorĂ©e du crĂ©puscule, les deux tours se fondent en une seule silhouette, celle d’un Maroc qui, entre mĂ©moire et modernitĂ©, continue d’écrire son histoire. Mais au-delĂ  du jeu des formes, une question essentielle demeure : cette modernitĂ© peut-elle s’ancrer sans trahir l’hĂ©ritage du passĂ© ? La tour de verre prolonge-t-elle le rĂȘve inachevĂ© de celle de pierre, ou symbolise-t-elle une rupture vers une toute autre vision du Maroc ? Seul le temps, ce bĂątisseur invisible, en apportera la rĂ©ponse.

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