Dans la médina de Rabat, je laisse traßner mes pieds. Ils connaissent mieux le chemin que moi. Je ne pose pas de questions. Je leur fais confiance.
Ce matin-lĂ , je nâavais pas de destination prĂ©cise, seulement lâenvie de me perdre un peu dans les ruelles, dans le passĂ©, dans le souffle ancien de cette vieille ville qui me reconnaĂźt de loin.
Mes pieds prennent la tĂȘte de lâexpĂ©dition. Ils me font tourner Ă droite, puis Ă gauche, sâinsinuant dans les veines Ă©troites de la mĂ©dina. Ils glissent entre les Ă©tals de tissus, les Ă©choppes de cuir, les odeurs dâĂ©pices et les voix marchandes qui flottent comme une chanson. Ils bifurquent sans prĂ©venir, quittant une artĂšre vive pour sâenfoncer dans une ruelle oĂč le silence sâinstalle comme une prĂ©sence.
Ils sâarrĂȘtent un instant devant une petite porte en bois sculptĂ©, celle dâune mosquĂ©e modeste, discrĂšte, presque cachĂ©e. La priĂšre y rĂ©sonne doucement. Je mâarrĂȘte aussi. JâĂ©coute. Le muezzin ne rĂ©cite pas, il caresse lâair avec sa voix. Câest une halte brĂšve, mais dense, une respiration lente entre deux pas.
Puis, sans que je dĂ©cide, mes pieds repartent. Ils reprennent leur marche, portĂ©s par une mĂ©moire qui nâest pas tout Ă fait la mienne. Peut-ĂȘtre celle dâun enfant que jâai Ă©tĂ©. Peut-ĂȘtre celle dâun rĂȘve que jâai oubliĂ©. Je les suis sans rĂ©sister.
Et me voici, sans crier gare, au bout dâune ruelle sans issue. Une impasse douce, baignĂ©e de lumiĂšre pĂąle. Ici, le silence est presque complet, comme si la ville avait cessĂ© de parler pour laisser place Ă autre chose. Les murs sont hauts, irrĂ©guliers, recouverts dâun crĂ©pi fatiguĂ© par les annĂ©es. Des bougainvilliers dĂ©bordent dâun balcon au-dessus, jetant de lâombre et des Ă©clats de pourpre sur le sol.
Je mâarrĂȘte. Je regarde autour de moi. Mon regard cherche, tĂątonne. Jâessaie de reconnaĂźtre un dĂ©tail, une porte, une couleur, un heurtoir de cuivre, une trace dâombre, une sensation. Je fouille dans ma mĂ©moire comme on fouille dans une boĂźte ancienne : avec espoir, mais sans certitude.
Est-ce ici que jâai accompagnĂ© ma tante la brodeuse pour rendre visite Ă une de ses clientes? Est-ce que cette ruelle est la seule de la mĂ©dina que mes pieds nâont jamais foulĂ©e ? Une enclave oubliĂ©e dans une mĂ©dina pourtant que jâai arpentĂ©e des milliers de fois. Comme si, ce matin, le lieu m'attendait depuis toujours.
Je ne sais plus. Et peut-ĂȘtre cela nâa-t-il aucune importance. Ce nâest pas tant la mĂ©moire que je suis venu chercher ici, mais le sentiment de mĂ©moire. Une prĂ©sence. Une douceur. Une odeur. Une errance qui ne cherche pas Ă arriver.
Je mâassois par terre, Ă lâombre dâun mur. Je ferme les yeux et jâĂ©coute.
Jâentends le grincement dâune porte qui sâouvre pour mâaccueillir. Jâai Ă peine onze ans.
Câest ma tante Malika. Elle est contente de me voir. Dans son regard, je me sens chez moi.âšElle ne me demande pas dâoĂč je viens, ni oĂč je vais. En traversant le grand hall pour rejoindre la chambre quâelle partage avec son vieux mari, jâai la forte impression de reculer de six siĂšcles dans cette partie de la mĂ©dina appelĂ©e Sid Daoui.âš
Plusieurs familles vivent ici, comme suspendues dans un temps trĂšs ancien. Ă peine entrĂ© dans la chambre, ma tante dĂ©pose une petite table devant moi et mây installe. Elle me sert une soupe aux lĂ©gumes quâelle vient tout juste de prĂ©parer. Ă la premiĂšre cuillĂšre, je lui demande, pour la milliĂšme fois, comment avec seulement trois lĂ©gumes, elle rĂ©ussit Ă faire la meilleure soupe du monde?
Malika ne répond pas. Elle ne répond jamais. Elle se contente de sourire. La plus belle des réponses.
MĂȘme jour. MĂȘme mĂ©dina.
Je viens de quitter ma tante Malika. Mes pas me conduisent naturellement chez ma tante Habiba, quelques ruelles plus loin, au quartier Boukroune. Elle non plus ne me pose pas de questions. Elle sait dâoĂč je viens, la plage.âšElle sait aussi que je nây reste jamais plus de trente minutes. Mon cousin (son fils), lui, sây oublie, happĂ© par les vagues.
Je viens de quitter ma tante Malika. Mes pas me conduisent naturellement chez ma tante Habiba, quelques ruelles plus loin, au quartier Boukroune. Elle non plus ne me pose pas de questions. Elle sait dâoĂč je viens, la plage.âšElle sait aussi que je nây reste jamais plus de trente minutes. Mon cousin (son fils), lui, sây oublie, happĂ© par les vagues.
Un plat de courganes, mijotĂ© longuement sur le charbon, mâattendait. Je suis arrivĂ© juste Ă temps pour dĂ©guster cette merveille de lâexistence.
MĂȘme jour. MĂȘme mĂ©dina.
Je viens de quitter ma tante Habiba. Naturellement, je complĂšte mon parcours par une petite visite chez ma tante Albatoul. Dans son riad Ă Derb El Fassi, je me sens tout aussi chez moi. Et je ne refuserais pour rien au monde le plat que je sais dâavance quâelle va me servir. Ăa ne se refuse pas, mĂȘme si lâon a le ventre dâun Bouddha, un tajine dâagneau aux pruneaux.
MĂȘme jour. En dehors de la mĂ©dina.
Je monte les escaliers en titubant pour regagner notre petit appartement. AprĂšs avoir traversĂ© la mĂ©dina, jâai lâimpression dâĂȘtre sorti dâun autre Ăąge. Ma grand-mĂšre mâaccueille et sans introduction, elle me lance « Pauvre de toi, tu as passĂ© la journĂ©e Ă la plage. Tu dois avoir trĂšs faim. Ton plateau est prĂȘt dans la cuisine. Tu vas adorer. Sardines et lentilles. »
Il nâĂ©tait pas question de plaider que jâavais le ventre dĂ©jĂ plein. Pour rien au monde, je nâaurais manquĂ© ce repas.
Me voilĂ donc, en douce, aux toilettes⊠à me vider le ventre. DĂ©sormais, lâancien laissera place au nouveau.
Ce soir-lĂ , allongĂ© dans mon lit, je me souviens trĂšs bien de la question existentielle que je me suis posĂ©e, juste avant de mâabandonner dans les bras de MorphĂ©e : « Existe-t-il quelquâun, dans tout lâunivers, de plus aimĂ© que moi ? »
Ăpilogue :
Avec toute mon affection pour les enfants de Gaza.âšEn faisant confiance Ă leurs pas, ils retrouveront le chemin des bons repas, de la famille et de la libertĂ©.
