Sous un ciel encore lourd des derniĂšres averses de janvier, le boulevard Al Wattassiyin ressemble moins Ă un axe structurant quâĂ une cicatrice ouverte. A Riad Oulfa, au cĆur de lâarrondissement de Hay Hassani Ă Casablanca, cette artĂšre centrale par laquelle transite chaque jour la quasi-totalitĂ© des habitants du quartier a basculĂ© dans un Ă©tat de dĂ©labrement qui nâa plus rien dâun simple «mauvais moment» liĂ© aux conditions mĂ©tĂ©orologiques.
La chaussĂ©e est gravement dĂ©gradĂ©e, les nids-de-poule ont pris des dimensions de cratĂšres et lâenrobĂ© se dĂ©lite par plaques entiĂšres. On nây circule plus, on y survit, au rythme des freinages dâurgence, des Ă©carts brusques et des secousses qui remontent des pneus jusquâĂ la colonne vertĂ©brale.
Le terrain impose sa vĂ©ritĂ©, implacable. Le long du boulevard, on voit des trous si profonds quâils avalent la roue dâune petite voiture, des bords tranchants qui entaillent les pneus, des zones oĂč lâasphalte sâest affaissĂ© comme une peau fatiguĂ©e, laissant apparaĂźtre une base friable, parfois dĂ©trempĂ©e, comme si la route nâavait jamais Ă©tĂ© pensĂ©e pour encaisser lâeau, le passage et le temps. A certains endroits, lâeau de pluie, au lieu de sâĂ©vacuer, stagne et dissimule la profondeur rĂ©elle des cavitĂ©s. Le boulevard, censĂ© ĂȘtre une colonne vertĂ©brale du quartier, fonctionne aujourdâhui comme une piste dâobstacles permanente.
Un échec ancien, connu et répété
Ce dĂ©sastre nâest pourtant ni nouveau ni imprĂ©visible. Depuis des annĂ©es, Bd Al Wattassiyin subit des interventions rĂ©pĂ©tĂ©es qui relĂšvent davantage du colmatage que de la rĂ©paration. On rebouche, on lisse, on recouvre sommairement. Puis la pluie revient et la route cĂšde Ă nouveau. A chaque saison humide, le mĂȘme scĂ©nario se rejoue, comme si lâĂ©chec Ă©tait programmĂ© dĂšs le dĂ©part. Ces rĂ©parations superficielles, sans fondations techniques solides, ne rĂ©sistent jamais longtemps. Elles donnent lâillusion dâagir, sans jamais traiter la cause rĂ©elle de la dĂ©gradation.
LâĂ©pisode le plus rĂ©cent illustre parfaitement cette logique absurde. Il y a quelques jours, des Ă©quipes sont intervenues pour ce qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme une prĂ©paration Ă de nouveaux travaux. Les agents ont grattĂ© la chaussĂ©e, creusĂ© davantage et Ă©largi les trous comme on agrandit une plaie avant une suture. Puis, sans que rien ne soit comblĂ©, sans que le moindre revĂȘtement ne vienne sĂ©curiser la zone, les Ă©quipes ont quittĂ© les lieux. Les cavitĂ©s, dĂ©sormais plus larges et plus profondes, sont restĂ©es ouvertes, aggravant une situation dĂ©jĂ critique. Aujourdâhui encore, les automobilistes les dĂ©couvrent au dernier moment, les contournent comme ils peuvent, tandis que les riverains sâinterrogent sur le sens mĂȘme de ce type dâintervention.
Ce dĂ©tail nâen est pas un. Il en dit long sur la façon dont on traite, depuis des annĂ©es, lâinfrastructure urbaine dans trop de quartiers de Casablanca, y compris sur des axes majeurs. Al Wattassiyin nâest pas une ruelle secondaire, ni un chemin de traverse. Câest un boulevard central, un passage obligĂ©, une artĂšre empruntĂ©e quotidiennement, un morceau de ville qui devrait ĂȘtre entretenu avec sĂ©rieux parce quâil structure la mobilitĂ©, lâaccĂšs aux services, la vie Ă©conomique de proximitĂ© et les dĂ©placements vers les Ă©coles, les commerces et diffĂ©rents lieux de vie.
Au-delĂ du bitume, une question de justice urbaine
Dans un arrondissement comme Hay Hassani, marquĂ© par une forte densitĂ© dĂ©mographique et une pression constante sur les infrastructures, lâĂ©tat dâun boulevard central nâest jamais un dĂ©tail technique. Il conditionne le rythme de la vie quotidienne, la fluiditĂ© des dĂ©placements et lâaccĂšs aux services essentiels. Le maintenir dans un Ă©tat de dĂ©gradation avancĂ©e revient Ă imposer une contrainte supplĂ©mentaire aux habitants et Ă fabriquer de la fatigue sociale.
Le problĂšme du Bd Al Wattassiyin ne se mesure pas seulement en dĂ©gĂąts matĂ©riels. Ce nâest pas seulement lâautomobiliste qui casse une jante ou use prĂ©maturĂ©ment ses suspensions, mais lâensemble dâun quartier qui voit son quotidien ralenti. Des retards imposĂ©s dĂšs le matin, une tension permanente au volant, des dĂ©tours improvisĂ©s, un stress qui sâaccumule et finit par peser sur tout le monde. Les parents partent plus tĂŽt pour dĂ©poser leurs enfants Ă lâĂ©cole, les salariĂ©s intĂšgrent lâincertitude dans leurs horaires, les commerçants voient leur clientĂšle pressĂ©e hĂ©siter, renoncer ou reporter un passage devenu moins commode.
Les consĂ©quences sont encore plus lourdes lorsquâil sâagit des services dâurgence et des interventions essentielles. Chaque ralentissement, chaque manĆuvre pour Ă©viter un trou, chaque zone rendue impraticable reprĂ©sente des minutes prĂ©cieuses perdues pour les ambulances, les pompiers ou les vĂ©hicules de secours. Dans ces situations, la dĂ©gradation de la voirie cesse dâĂȘtre un simple dĂ©sagrĂ©ment pour devenir un facteur de risque, voire une mise en danger indirecte de vies humaines.
Mais la question est aussi celle de lâĂ©galitĂ© territoriale. Lorsque des axes majeurs de certains quartiers restent durablement dĂ©gradĂ©s, tandis que dâautres bĂ©nĂ©ficient dâinfrastructures refaites et entretenues, câest une hiĂ©rarchie implicite qui sâinstalle dans la ville. Une hiĂ©rarchie oĂč le confort, la sĂ©curitĂ© et la qualitĂ© des dĂ©placements varient selon le poids social de lâadresse. Cette inĂ©galitĂ© nâest jamais neutre. Elle influence profondĂ©ment le sentiment dâappartenance et fragilise le lien de confiance entre les habitants et les pouvoirs publics.
La route dĂ©gradĂ©e devient alors le symbole visible dâun dĂ©sĂ©quilibre plus profond. Elle dit qui est servi et qui doit attendre. Qui subit et qui bĂ©nĂ©ficie. LĂ encore, le problĂšme dĂ©passe largement le bitume fissurĂ© et les nids-de-poule bĂ©ants. Il pose, de maniĂšre frontale, la question du droit Ă une ville fonctionnelle, sĂ»re et respectueuse du quotidien de tous ses habitants, indĂ©pendamment du statut urbain de leurs lieux de rĂ©sidence. Câest une question de justice urbaine, au sens plein du terme.
Un coût financier, humain et urbain
Cette maniĂšre de faire rĂ©pĂ©tĂ©e et jamais remise en question, pose une question de fond. Comment un boulevard aussi stratĂ©gique peut-il ĂȘtre traitĂ© avec une telle lĂ©gĂšretĂ© technique ? Une route nâest pas un simple revĂȘtement que lâon Ă©tale Ă la hĂąte. Câest une structure qui exige une prĂ©paration du sol, une gestion rigoureuse de lâĂ©coulement des eaux, des matĂ©riaux adaptĂ©s et un contrĂŽle sĂ©rieux Ă chaque Ă©tape. Quand une chaussĂ©e se dĂ©grade aussi vite et aussi souvent, ce nâest pas la pluie qui est en cause, mais la façon dont les travaux sont conçus, exĂ©cutĂ©s et rĂ©ceptionnĂ©s. Quand lâeau sâinfiltre et casse, câest souvent quâelle a trouvĂ© des failles, des fissures ou des dĂ©fauts de mise en Ćuvre, parfois des Ă©paisseurs insuffisantes, parfois une base mal prĂ©parĂ©e, parfois un drainage dĂ©faillant.
Ce bricolage permanent qui semble avoir remplacĂ© toute vision durable coĂ»te cher. Il coĂ»te dâabord en argent public, car colmater sans rĂ©parer structurellement revient Ă payer plusieurs fois ce qui aurait dĂ» ĂȘtre fait une seule fois correctement. Il coĂ»te ensuite en sĂ©curitĂ©, parce que chaque trou est un risque dâaccident, chaque freinage brusque une possibilitĂ© de collision. Il coĂ»te enfin en dignitĂ©, parce quâil installe une hiĂ©rarchie implicite entre les territoires.
Et puis, ce systĂšme oĂč lâon dĂ©pense en continu sans jamais construire du durable, quâon le veuille ou non, nourrit une Ă©conomie de lâurgence qui devient confortable pour certains. Une rĂ©habilitation sĂ©rieuse exige de la planification, des Ă©tudes, un chantier plus long, des contrĂŽles stricts et une rĂ©ception exigeante. Elle oblige Ă rendre des comptes et rend visibles les responsabilitĂ©s. Ă lâinverse, le colmatage rapide sâexĂ©cute vite, se photographie bien, sâannonce facilement, puis se dissout dans lâoubli quand la pluie revient. LâĂ©chec devient un cycle et le cycle devient une habitude.
Qui décide, qui contrÎle, qui valide ?
La question est donc celle de la responsabilitĂ©. Qui dĂ©cide quâun axe aussi important peut ĂȘtre maintenu dans cet Ă©tat ? Qui signe la rĂ©ception des travaux quand le rĂ©sultat ne tient pas ? Qui contrĂŽle la qualitĂ© des matĂ©riaux, lâĂ©paisseur des couches et la conformitĂ© des mĂ©thodes ? Qui vĂ©rifie que lâentreprise a respectĂ© le cahier des charges, et si ce cahier des charges est lui-mĂȘme Ă la hauteur ? En gros, qui assume ces Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s ?
Dans toute dĂ©mocratie digne de ce nom, la premiĂšre obligation des Ă©lus nâest pas de se manifester lors des campagnes Ă©lectorales avant de sâeffacer durablement, mais dâassumer les responsabilitĂ©s qui leur ont Ă©tĂ© confiĂ©es et dâassurer des services essentiels aux citoyens qui leur ont accordĂ© leur confiance. Une route praticable nâest pas un luxe. Câest un droit urbain de base, au mĂȘme titre que lâĂ©clairage, la propretĂ©, la sĂ©curitĂ© ou lâaccĂšs aux transports. Ce que rĂ©clament les habitants de Riad Oulfa nâa donc rien dâextravagant. Ils ne demandent pas une avenue de prestige, ni un projet vitrine. Ils demandent une route refaite correctement sur des bases techniques solides, avec une exĂ©cution contrĂŽlĂ©e, une rĂ©ception rigoureuse et une maintenance rĂ©guliĂšre. Ils demandent que les chantiers ne soient pas des apparitions fugitives laissant derriĂšre elles plus de danger quâelles nâen enlĂšvent. Ils demandent, au fond, quâon cesse de jouer avec leur quotidien.
Les autres questions qui sâimposent aussi avec insistance, et que les autoritĂ©s locales ne peuvent plus contourner, sont simples. Comment une telle situation est-elle encore possible dans la plus grande ville du pays, sur un axe aussi vital dâun quartier aussi peuplĂ© ? A qui profite la rĂ©pĂ©tition du provisoire ? Qui, concrĂštement, rĂ©pondra de lâĂ©tat du boulevard si un accident grave survient demain dans une cavitĂ© laissĂ©e ouverte ?
Les rĂ©ponses sont attendues et le silence ne saurait plus tenir lieu de politique publique. Une ville ne se juge pas seulement Ă lâampleur de ses grands projets, ni Ă la hauteur de ses tours et encore moins Ă lâĂ©clat de ses annonces, mais Ă lâĂ©tat rĂ©el de ses routes, Ă leur sĂ©curitĂ© et Ă la considĂ©ration accordĂ©e aux citoyens qui les empruntent chaque jour. Câest dans ces infrastructures ordinaires, discrĂštes mais essentielles, que se mesurent le sĂ©rieux dâune gouvernance et la sincĂ©ritĂ© dâun engagement envers lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.
Mehdi Ouassat
La chaussĂ©e est gravement dĂ©gradĂ©e, les nids-de-poule ont pris des dimensions de cratĂšres et lâenrobĂ© se dĂ©lite par plaques entiĂšres. On nây circule plus, on y survit, au rythme des freinages dâurgence, des Ă©carts brusques et des secousses qui remontent des pneus jusquâĂ la colonne vertĂ©brale.
Le terrain impose sa vĂ©ritĂ©, implacable. Le long du boulevard, on voit des trous si profonds quâils avalent la roue dâune petite voiture, des bords tranchants qui entaillent les pneus, des zones oĂč lâasphalte sâest affaissĂ© comme une peau fatiguĂ©e, laissant apparaĂźtre une base friable, parfois dĂ©trempĂ©e, comme si la route nâavait jamais Ă©tĂ© pensĂ©e pour encaisser lâeau, le passage et le temps. A certains endroits, lâeau de pluie, au lieu de sâĂ©vacuer, stagne et dissimule la profondeur rĂ©elle des cavitĂ©s. Le boulevard, censĂ© ĂȘtre une colonne vertĂ©brale du quartier, fonctionne aujourdâhui comme une piste dâobstacles permanente.
Un échec ancien, connu et répété
Ce dĂ©sastre nâest pourtant ni nouveau ni imprĂ©visible. Depuis des annĂ©es, Bd Al Wattassiyin subit des interventions rĂ©pĂ©tĂ©es qui relĂšvent davantage du colmatage que de la rĂ©paration. On rebouche, on lisse, on recouvre sommairement. Puis la pluie revient et la route cĂšde Ă nouveau. A chaque saison humide, le mĂȘme scĂ©nario se rejoue, comme si lâĂ©chec Ă©tait programmĂ© dĂšs le dĂ©part. Ces rĂ©parations superficielles, sans fondations techniques solides, ne rĂ©sistent jamais longtemps. Elles donnent lâillusion dâagir, sans jamais traiter la cause rĂ©elle de la dĂ©gradation.
LâĂ©pisode le plus rĂ©cent illustre parfaitement cette logique absurde. Il y a quelques jours, des Ă©quipes sont intervenues pour ce qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme une prĂ©paration Ă de nouveaux travaux. Les agents ont grattĂ© la chaussĂ©e, creusĂ© davantage et Ă©largi les trous comme on agrandit une plaie avant une suture. Puis, sans que rien ne soit comblĂ©, sans que le moindre revĂȘtement ne vienne sĂ©curiser la zone, les Ă©quipes ont quittĂ© les lieux. Les cavitĂ©s, dĂ©sormais plus larges et plus profondes, sont restĂ©es ouvertes, aggravant une situation dĂ©jĂ critique. Aujourdâhui encore, les automobilistes les dĂ©couvrent au dernier moment, les contournent comme ils peuvent, tandis que les riverains sâinterrogent sur le sens mĂȘme de ce type dâintervention.
Ce dĂ©tail nâen est pas un. Il en dit long sur la façon dont on traite, depuis des annĂ©es, lâinfrastructure urbaine dans trop de quartiers de Casablanca, y compris sur des axes majeurs. Al Wattassiyin nâest pas une ruelle secondaire, ni un chemin de traverse. Câest un boulevard central, un passage obligĂ©, une artĂšre empruntĂ©e quotidiennement, un morceau de ville qui devrait ĂȘtre entretenu avec sĂ©rieux parce quâil structure la mobilitĂ©, lâaccĂšs aux services, la vie Ă©conomique de proximitĂ© et les dĂ©placements vers les Ă©coles, les commerces et diffĂ©rents lieux de vie.
Au-delĂ du bitume, une question de justice urbaine
Dans un arrondissement comme Hay Hassani, marquĂ© par une forte densitĂ© dĂ©mographique et une pression constante sur les infrastructures, lâĂ©tat dâun boulevard central nâest jamais un dĂ©tail technique. Il conditionne le rythme de la vie quotidienne, la fluiditĂ© des dĂ©placements et lâaccĂšs aux services essentiels. Le maintenir dans un Ă©tat de dĂ©gradation avancĂ©e revient Ă imposer une contrainte supplĂ©mentaire aux habitants et Ă fabriquer de la fatigue sociale.
Le problĂšme du Bd Al Wattassiyin ne se mesure pas seulement en dĂ©gĂąts matĂ©riels. Ce nâest pas seulement lâautomobiliste qui casse une jante ou use prĂ©maturĂ©ment ses suspensions, mais lâensemble dâun quartier qui voit son quotidien ralenti. Des retards imposĂ©s dĂšs le matin, une tension permanente au volant, des dĂ©tours improvisĂ©s, un stress qui sâaccumule et finit par peser sur tout le monde. Les parents partent plus tĂŽt pour dĂ©poser leurs enfants Ă lâĂ©cole, les salariĂ©s intĂšgrent lâincertitude dans leurs horaires, les commerçants voient leur clientĂšle pressĂ©e hĂ©siter, renoncer ou reporter un passage devenu moins commode.
Les consĂ©quences sont encore plus lourdes lorsquâil sâagit des services dâurgence et des interventions essentielles. Chaque ralentissement, chaque manĆuvre pour Ă©viter un trou, chaque zone rendue impraticable reprĂ©sente des minutes prĂ©cieuses perdues pour les ambulances, les pompiers ou les vĂ©hicules de secours. Dans ces situations, la dĂ©gradation de la voirie cesse dâĂȘtre un simple dĂ©sagrĂ©ment pour devenir un facteur de risque, voire une mise en danger indirecte de vies humaines.
Mais la question est aussi celle de lâĂ©galitĂ© territoriale. Lorsque des axes majeurs de certains quartiers restent durablement dĂ©gradĂ©s, tandis que dâautres bĂ©nĂ©ficient dâinfrastructures refaites et entretenues, câest une hiĂ©rarchie implicite qui sâinstalle dans la ville. Une hiĂ©rarchie oĂč le confort, la sĂ©curitĂ© et la qualitĂ© des dĂ©placements varient selon le poids social de lâadresse. Cette inĂ©galitĂ© nâest jamais neutre. Elle influence profondĂ©ment le sentiment dâappartenance et fragilise le lien de confiance entre les habitants et les pouvoirs publics.
La route dĂ©gradĂ©e devient alors le symbole visible dâun dĂ©sĂ©quilibre plus profond. Elle dit qui est servi et qui doit attendre. Qui subit et qui bĂ©nĂ©ficie. LĂ encore, le problĂšme dĂ©passe largement le bitume fissurĂ© et les nids-de-poule bĂ©ants. Il pose, de maniĂšre frontale, la question du droit Ă une ville fonctionnelle, sĂ»re et respectueuse du quotidien de tous ses habitants, indĂ©pendamment du statut urbain de leurs lieux de rĂ©sidence. Câest une question de justice urbaine, au sens plein du terme.
Un coût financier, humain et urbain
Cette maniĂšre de faire rĂ©pĂ©tĂ©e et jamais remise en question, pose une question de fond. Comment un boulevard aussi stratĂ©gique peut-il ĂȘtre traitĂ© avec une telle lĂ©gĂšretĂ© technique ? Une route nâest pas un simple revĂȘtement que lâon Ă©tale Ă la hĂąte. Câest une structure qui exige une prĂ©paration du sol, une gestion rigoureuse de lâĂ©coulement des eaux, des matĂ©riaux adaptĂ©s et un contrĂŽle sĂ©rieux Ă chaque Ă©tape. Quand une chaussĂ©e se dĂ©grade aussi vite et aussi souvent, ce nâest pas la pluie qui est en cause, mais la façon dont les travaux sont conçus, exĂ©cutĂ©s et rĂ©ceptionnĂ©s. Quand lâeau sâinfiltre et casse, câest souvent quâelle a trouvĂ© des failles, des fissures ou des dĂ©fauts de mise en Ćuvre, parfois des Ă©paisseurs insuffisantes, parfois une base mal prĂ©parĂ©e, parfois un drainage dĂ©faillant.
Ce bricolage permanent qui semble avoir remplacĂ© toute vision durable coĂ»te cher. Il coĂ»te dâabord en argent public, car colmater sans rĂ©parer structurellement revient Ă payer plusieurs fois ce qui aurait dĂ» ĂȘtre fait une seule fois correctement. Il coĂ»te ensuite en sĂ©curitĂ©, parce que chaque trou est un risque dâaccident, chaque freinage brusque une possibilitĂ© de collision. Il coĂ»te enfin en dignitĂ©, parce quâil installe une hiĂ©rarchie implicite entre les territoires.
Et puis, ce systĂšme oĂč lâon dĂ©pense en continu sans jamais construire du durable, quâon le veuille ou non, nourrit une Ă©conomie de lâurgence qui devient confortable pour certains. Une rĂ©habilitation sĂ©rieuse exige de la planification, des Ă©tudes, un chantier plus long, des contrĂŽles stricts et une rĂ©ception exigeante. Elle oblige Ă rendre des comptes et rend visibles les responsabilitĂ©s. Ă lâinverse, le colmatage rapide sâexĂ©cute vite, se photographie bien, sâannonce facilement, puis se dissout dans lâoubli quand la pluie revient. LâĂ©chec devient un cycle et le cycle devient une habitude.
Qui décide, qui contrÎle, qui valide ?
La question est donc celle de la responsabilitĂ©. Qui dĂ©cide quâun axe aussi important peut ĂȘtre maintenu dans cet Ă©tat ? Qui signe la rĂ©ception des travaux quand le rĂ©sultat ne tient pas ? Qui contrĂŽle la qualitĂ© des matĂ©riaux, lâĂ©paisseur des couches et la conformitĂ© des mĂ©thodes ? Qui vĂ©rifie que lâentreprise a respectĂ© le cahier des charges, et si ce cahier des charges est lui-mĂȘme Ă la hauteur ? En gros, qui assume ces Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s ?
Dans toute dĂ©mocratie digne de ce nom, la premiĂšre obligation des Ă©lus nâest pas de se manifester lors des campagnes Ă©lectorales avant de sâeffacer durablement, mais dâassumer les responsabilitĂ©s qui leur ont Ă©tĂ© confiĂ©es et dâassurer des services essentiels aux citoyens qui leur ont accordĂ© leur confiance. Une route praticable nâest pas un luxe. Câest un droit urbain de base, au mĂȘme titre que lâĂ©clairage, la propretĂ©, la sĂ©curitĂ© ou lâaccĂšs aux transports. Ce que rĂ©clament les habitants de Riad Oulfa nâa donc rien dâextravagant. Ils ne demandent pas une avenue de prestige, ni un projet vitrine. Ils demandent une route refaite correctement sur des bases techniques solides, avec une exĂ©cution contrĂŽlĂ©e, une rĂ©ception rigoureuse et une maintenance rĂ©guliĂšre. Ils demandent que les chantiers ne soient pas des apparitions fugitives laissant derriĂšre elles plus de danger quâelles nâen enlĂšvent. Ils demandent, au fond, quâon cesse de jouer avec leur quotidien.
Les autres questions qui sâimposent aussi avec insistance, et que les autoritĂ©s locales ne peuvent plus contourner, sont simples. Comment une telle situation est-elle encore possible dans la plus grande ville du pays, sur un axe aussi vital dâun quartier aussi peuplĂ© ? A qui profite la rĂ©pĂ©tition du provisoire ? Qui, concrĂštement, rĂ©pondra de lâĂ©tat du boulevard si un accident grave survient demain dans une cavitĂ© laissĂ©e ouverte ?
Les rĂ©ponses sont attendues et le silence ne saurait plus tenir lieu de politique publique. Une ville ne se juge pas seulement Ă lâampleur de ses grands projets, ni Ă la hauteur de ses tours et encore moins Ă lâĂ©clat de ses annonces, mais Ă lâĂ©tat rĂ©el de ses routes, Ă leur sĂ©curitĂ© et Ă la considĂ©ration accordĂ©e aux citoyens qui les empruntent chaque jour. Câest dans ces infrastructures ordinaires, discrĂštes mais essentielles, que se mesurent le sĂ©rieux dâune gouvernance et la sincĂ©ritĂ© dâun engagement envers lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.
Mehdi Ouassat
