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Actualités 26 Jan 2026 9 min de lecture

A Casablanca, une artÚre stratégique devenue danger public

A Casablanca, une artÚre stratégique devenue danger public
A Casablanca, une artÚre stratégique devenue danger public
Sous un ciel encore lourd des derniĂšres averses de janvier, le boulevard Al Wattassiyin ressemble moins Ă  un axe structurant qu’à une cicatrice ouverte. A Riad Oulfa, au cƓur de l’arrondissement de Hay Hassani Ă  Casablanca, cette artĂšre centrale par laquelle transite chaque jour la quasi-totalitĂ© des habitants du quartier a basculĂ© dans un Ă©tat de dĂ©labrement qui n’a plus rien d’un simple «mauvais moment» liĂ© aux conditions mĂ©tĂ©orologiques.

La chaussĂ©e est gravement dĂ©gradĂ©e, les nids-de-poule ont pris des dimensions de cratĂšres et l’enrobĂ© se dĂ©lite par plaques entiĂšres. On n’y circule plus, on y survit, au rythme des freinages d’urgence, des Ă©carts brusques et des secousses qui remontent des pneus jusqu’à la colonne vertĂ©brale.

Le terrain impose sa vĂ©ritĂ©, implacable. Le long du boulevard, on voit des trous si profonds qu’ils avalent la roue d’une petite voiture, des bords tranchants qui entaillent les pneus, des zones oĂč l’asphalte s’est affaissĂ© comme une peau fatiguĂ©e, laissant apparaĂźtre une base friable, parfois dĂ©trempĂ©e, comme si la route n’avait jamais Ă©tĂ© pensĂ©e pour encaisser l’eau, le passage et le temps. A certains endroits, l’eau de pluie, au lieu de s’évacuer, stagne et dissimule la profondeur rĂ©elle des cavitĂ©s. Le boulevard, censĂ© ĂȘtre une colonne vertĂ©brale du quartier, fonctionne aujourd’hui comme une piste d’obstacles permanente.
 
Un échec ancien, connu et répété
 
Ce dĂ©sastre n’est pourtant ni nouveau ni imprĂ©visible. Depuis des annĂ©es, Bd Al Wattassiyin subit des interventions rĂ©pĂ©tĂ©es qui relĂšvent davantage du colmatage que de la rĂ©paration. On rebouche, on lisse, on recouvre sommairement. Puis la pluie revient et la route cĂšde Ă  nouveau. A chaque saison humide, le mĂȘme scĂ©nario se rejoue, comme si l’échec Ă©tait programmĂ© dĂšs le dĂ©part. Ces rĂ©parations superficielles, sans fondations techniques solides, ne rĂ©sistent jamais longtemps. Elles donnent l’illusion d’agir, sans jamais traiter la cause rĂ©elle de la dĂ©gradation.

L’épisode le plus rĂ©cent illustre parfaitement cette logique absurde. Il y a quelques jours, des Ă©quipes sont intervenues pour ce qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme une prĂ©paration Ă  de nouveaux travaux. Les agents ont grattĂ© la chaussĂ©e, creusĂ© davantage et Ă©largi les trous comme on agrandit une plaie avant une suture. Puis, sans que rien ne soit comblĂ©, sans que le moindre revĂȘtement ne vienne sĂ©curiser la zone, les Ă©quipes ont quittĂ© les lieux. Les cavitĂ©s, dĂ©sormais plus larges et plus profondes, sont restĂ©es ouvertes, aggravant une situation dĂ©jĂ  critique. Aujourd’hui encore, les automobilistes les dĂ©couvrent au dernier moment, les contournent comme ils peuvent, tandis que les riverains s’interrogent sur le sens mĂȘme de ce type d’intervention.

Ce dĂ©tail n’en est pas un. Il en dit long sur la façon dont on traite, depuis des annĂ©es, l’infrastructure urbaine dans trop de quartiers de Casablanca, y compris sur des axes majeurs. Al Wattassiyin n’est pas une ruelle secondaire, ni un chemin de traverse. C’est un boulevard central, un passage obligĂ©, une artĂšre empruntĂ©e quotidiennement, un morceau de ville qui devrait ĂȘtre entretenu avec sĂ©rieux parce qu’il structure la mobilitĂ©, l’accĂšs aux services, la vie Ă©conomique de proximitĂ© et les dĂ©placements vers les Ă©coles, les commerces et diffĂ©rents lieux de vie.
 
Au-delĂ  du bitume, une question de justice urbaine
 
Dans un arrondissement comme Hay Hassani, marquĂ© par une forte densitĂ© dĂ©mographique et une pression constante sur les infrastructures, l’état d’un boulevard central n’est jamais un dĂ©tail technique. Il conditionne le rythme de la vie quotidienne, la fluiditĂ© des dĂ©placements et l’accĂšs aux services essentiels. Le maintenir dans un Ă©tat de dĂ©gradation avancĂ©e revient Ă  imposer une contrainte supplĂ©mentaire aux habitants et Ă  fabriquer de la fatigue sociale.

Le problĂšme du Bd Al Wattassiyin ne se mesure pas seulement en dĂ©gĂąts matĂ©riels. Ce n’est pas seulement l’automobiliste qui casse une jante ou use prĂ©maturĂ©ment ses suspensions, mais l’ensemble d’un quartier qui voit son quotidien ralenti. Des retards imposĂ©s dĂšs le matin, une tension permanente au volant, des dĂ©tours improvisĂ©s, un stress qui s’accumule et finit par peser sur tout le monde. Les parents partent plus tĂŽt pour dĂ©poser leurs enfants Ă  l’école, les salariĂ©s intĂšgrent l’incertitude dans leurs horaires, les commerçants voient leur clientĂšle pressĂ©e hĂ©siter, renoncer ou reporter un passage devenu moins commode.
Les consĂ©quences sont encore plus lourdes lorsqu’il s’agit des services d’urgence et des interventions essentielles. Chaque ralentissement, chaque manƓuvre pour Ă©viter un trou, chaque zone rendue impraticable reprĂ©sente des minutes prĂ©cieuses perdues pour les ambulances, les pompiers ou les vĂ©hicules de secours. Dans ces situations, la dĂ©gradation de la voirie cesse d’ĂȘtre un simple dĂ©sagrĂ©ment pour devenir un facteur de risque, voire une mise en danger indirecte de vies humaines.
Mais la question est aussi celle de l’égalitĂ© territoriale. Lorsque des axes majeurs de certains quartiers restent durablement dĂ©gradĂ©s, tandis que d’autres bĂ©nĂ©ficient d’infrastructures refaites et entretenues, c’est une hiĂ©rarchie implicite qui s’installe dans la ville. Une hiĂ©rarchie oĂč le confort, la sĂ©curitĂ© et la qualitĂ© des dĂ©placements varient selon le poids social de l’adresse. Cette inĂ©galitĂ© n’est jamais neutre. Elle influence profondĂ©ment le sentiment d’appartenance et fragilise le lien de confiance entre les habitants et les pouvoirs publics.

La route dĂ©gradĂ©e devient alors le symbole visible d’un dĂ©sĂ©quilibre plus profond. Elle dit qui est servi et qui doit attendre. Qui subit et qui bĂ©nĂ©ficie. LĂ  encore, le problĂšme dĂ©passe largement le bitume fissurĂ© et les nids-de-poule bĂ©ants. Il pose, de maniĂšre frontale, la question du droit Ă  une ville fonctionnelle, sĂ»re et respectueuse du quotidien de tous ses habitants, indĂ©pendamment du statut urbain de leurs lieux de rĂ©sidence.  C’est une question de justice urbaine, au sens plein du terme.
 
Un coût financier, humain et urbain
 
Cette maniĂšre de faire  rĂ©pĂ©tĂ©e et jamais remise en question, pose une question de fond. Comment un boulevard aussi stratĂ©gique peut-il ĂȘtre traitĂ© avec une telle lĂ©gĂšretĂ© technique ? Une route n’est pas un simple revĂȘtement que l’on Ă©tale Ă  la hĂąte. C’est une structure qui exige une prĂ©paration du sol, une gestion rigoureuse de l’écoulement des eaux, des matĂ©riaux adaptĂ©s et un contrĂŽle sĂ©rieux Ă  chaque Ă©tape. Quand une chaussĂ©e se dĂ©grade aussi vite et aussi souvent, ce n’est pas la pluie qui est en cause, mais la façon dont les travaux sont conçus, exĂ©cutĂ©s et rĂ©ceptionnĂ©s. Quand l’eau s’infiltre et casse, c’est souvent qu’elle a trouvĂ© des failles, des fissures ou des dĂ©fauts de mise en Ɠuvre, parfois des Ă©paisseurs insuffisantes, parfois une base mal prĂ©parĂ©e, parfois un drainage dĂ©faillant.
Ce bricolage permanent qui semble avoir remplacĂ© toute vision durable coĂ»te cher. Il coĂ»te d’abord en argent public, car colmater sans rĂ©parer structurellement revient Ă  payer plusieurs fois ce qui aurait dĂ» ĂȘtre fait une seule fois correctement. Il coĂ»te ensuite en sĂ©curitĂ©, parce que chaque trou est un risque d’accident, chaque freinage brusque une possibilitĂ© de collision. Il coĂ»te enfin en dignitĂ©, parce qu’il installe une hiĂ©rarchie implicite entre les territoires.
Et puis, ce systĂšme oĂč l’on dĂ©pense en continu sans jamais construire du durable, qu’on le veuille ou non, nourrit une Ă©conomie de l’urgence qui devient confortable pour certains. Une rĂ©habilitation sĂ©rieuse exige de la planification, des Ă©tudes, un chantier plus long, des contrĂŽles stricts et une rĂ©ception exigeante. Elle oblige Ă  rendre des comptes et rend visibles les responsabilitĂ©s. À l’inverse, le colmatage rapide s’exĂ©cute vite, se photographie bien, s’annonce facilement, puis se dissout dans l’oubli quand la pluie revient. L’échec devient un cycle et le cycle devient une habitude.
 
Qui dĂ©cide, qui contrĂŽle, qui valide ?
 
La question est donc celle de la responsabilitĂ©. Qui dĂ©cide qu’un axe aussi important peut ĂȘtre maintenu dans cet Ă©tat ? Qui signe la rĂ©ception des travaux quand le rĂ©sultat ne tient pas ? Qui contrĂŽle la qualitĂ© des matĂ©riaux, l’épaisseur des couches et la conformitĂ© des mĂ©thodes ? Qui vĂ©rifie que l’entreprise a respectĂ© le cahier des charges, et si ce cahier des charges est lui-mĂȘme Ă  la hauteur ? En gros, qui assume ces Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s ? 

Dans toute dĂ©mocratie digne de ce nom, la premiĂšre obligation des Ă©lus n’est pas de se manifester lors des campagnes Ă©lectorales avant de s’effacer durablement, mais d’assumer les responsabilitĂ©s qui leur ont Ă©tĂ© confiĂ©es et d’assurer des services essentiels aux citoyens qui leur ont accordĂ© leur confiance. Une route praticable n’est pas un luxe. C’est un droit urbain de base, au mĂȘme titre que l’éclairage, la propretĂ©, la sĂ©curitĂ© ou  l’accĂšs aux transports. Ce que rĂ©clament les habitants de Riad Oulfa n’a donc rien d’extravagant. Ils ne demandent pas une avenue de prestige, ni un projet vitrine. Ils demandent une route refaite correctement sur des bases techniques solides, avec une exĂ©cution contrĂŽlĂ©e, une rĂ©ception rigoureuse et une maintenance rĂ©guliĂšre. Ils demandent que les chantiers ne soient pas des apparitions fugitives laissant derriĂšre elles plus de danger qu’elles n’en enlĂšvent. Ils demandent, au fond, qu’on cesse de jouer avec leur quotidien.

Les autres questions qui s’imposent aussi avec insistance, et que les autoritĂ©s locales ne peuvent plus contourner, sont simples. Comment une telle situation est-elle encore possible dans la plus grande ville du pays, sur un axe aussi vital d’un quartier aussi peuplĂ© ? A qui profite la rĂ©pĂ©tition du provisoire ? Qui, concrĂštement, rĂ©pondra de l’état du boulevard si un accident grave survient demain dans une cavitĂ© laissĂ©e ouverte ?

Les rĂ©ponses sont attendues et le silence ne saurait plus tenir lieu de politique publique. Une ville ne se juge pas seulement Ă  l’ampleur de ses grands projets, ni Ă  la hauteur de ses tours et encore moins Ă  l’éclat de ses annonces, mais Ă  l’état rĂ©el de ses routes, Ă  leur sĂ©curitĂ© et Ă  la considĂ©ration accordĂ©e aux citoyens qui les empruntent chaque jour. C’est dans ces infrastructures ordinaires, discrĂštes mais essentielles, que se mesurent le sĂ©rieux d’une gouvernance et la sincĂ©ritĂ© d’un engagement envers l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.

Mehdi Ouassat

Cet article est repris sous forme d’extrait. La version complĂšte est publiĂ©e par le mĂ©dia d’origine.

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