Depuis plusieurs jours, Ksar El KĂ©bir est devenue lâĂ©picentre dâune crise hydromĂ©tĂ©orologique inĂ©dite. Face Ă des prĂ©cipitations exceptionnelles et Ă la montĂ©e rapide des eaux de lâoued Loukkos, consĂ©cutive au remplissage critique du barrage Oued El Makhazine (qui a dĂ©passĂ© 140% de sa capacitĂ©), les autoritĂ©s ont dĂ©clenchĂ© une sĂ©rie de mesures dâurgence culminant dans la dĂ©cision dâĂ©vacuer la quasiâtotalitĂ© de la ville.
Cette situation, exceptionnelle par son ampleur, met simultanément en lumiÚre la vulnérabilité structurelle de certains territoires marocains face aux aléas climatiques et les limites de la gestion anticipative des risques.
Evacuation généralisée
Les autoritĂ©s locales ont confirmĂ© lâoption dâune Ă©vacuation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, justifiĂ©e par la conjonction de plusieurs facteurs de risque : coupures dâeau et dâĂ©lectricitĂ©, saturation du barrage, et prĂ©visions mĂ©tĂ©orologiques annonçant de nouvelles pluies diluviennes. Dans un premier temps, les opĂ©rations avaient ciblĂ© les personnes sinistrĂ©es ou directement menacĂ©es, reprĂ©sentant environ 70% de la population, avant dâĂȘtre Ă©tendues Ă lâensemble de la ville. Cette escalade dĂ©cisionnelle illustre une gestion de crise en mouvement, contrainte de sâadapter Ă la dĂ©gradation rapide des indicateurs hydriques.
Forte mobilisation
Sur le terrain, lâappareil Ă©tatique a Ă©tĂ© fortement mobilisĂ©. Les autoritĂ©s locales, la SĂ»retĂ© nationale et les Forces auxiliaires ont coordonnĂ© lâĂ©vacuation des quartiers les plus exposĂ©s â notamment AlâDiwan, AlâMarina, la route de Larache et AlâAndalous â considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement vulnĂ©rables en cas de montĂ©e brutale des eaux du Loukkos.
Des bus et autres moyens de transport ont Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©s pour transfĂ©rer les habitants vers des centres dâaccueil temporaires Ă Ksar El KĂ©bir, Larache et Tanger, avant un redĂ©ploiement vers dâautres villes jugĂ©es plus sĂ»res dans la rĂ©gion de TangerâTĂ©touanâAl Hoceima.
Dans le mĂȘme temps, lâusage de hautâparleurs, de vĂ©hicules de police et dâunitĂ©s mobiles de soutien logistique (notamment pour lâapprovisionnement en pain) tĂ©moigne dâun effort pour maintenir un minimum de continuitĂ© sociale dans un contexte de dĂ©placement massif et prĂ©cipitĂ©.
Cumul pluviométrique hors norme
Sur le plan hydrologique, la crise actuelle est le produit dâun cumul pluviomĂ©trique hors norme. Le barrage Oued El Makhazine a reçu, entre le 1er septembre et le 1er fĂ©vrier, prĂšs de 845 millions de mĂštres cubes dâeau, dont plus de 500 millions en une seule semaine. MalgrĂ© des lĂąchers prĂ©ventifs enclenchĂ©s dĂšs le 24 janvier, le niveau de la retenue a continuĂ© de grimper, jusquâĂ rendre quasi inĂ©vitable lâaugmentation des dĂ©bits vers lâoued Loukkos et le risque dâinondations majeures, estimĂ©es Ă plus de cinq mĂštres dans certains secteurs urbains. Cette sĂ©quence met en Ă©vidence un dilemme classique de la gestion des barrages en pĂ©riode de dĂ©rĂšglement climatique : garantir la sĂ©curitĂ© hydrique du pays en maximisant le stockage, tout en prĂ©servant des marges de manĆuvre suffisantes pour absorber les Ă©pisodes extrĂȘmes.
FragilitĂ©s dâun modĂšle dâamĂ©nagement
LâĂ©pisode de Ksar El KĂ©bir ne peut cependant ĂȘtre lu comme un simple accident mĂ©tĂ©orologique. Il sâinscrit dans un continuum de phĂ©nomĂšnes extrĂȘmes observĂ©s depuis plusieurs mois (pluies intenses, chutes de neige importantes en dĂ©cembre 2025) et rĂ©vĂšle les fragilitĂ©s dâun modĂšle dâamĂ©nagement qui a parfois sousâestimĂ© lâurbanisation de zones inondables, la dĂ©pendance Ă quelques grands ouvrages hydrauliques et lâinsuffisante prĂ©paration des populations aux scĂ©narios de crue majeure. La suspension des cours dĂ©cidĂ©e par le ministĂšre de lâEducation nationale dans plusieurs provinces, la mobilisation de lâarmĂ©e et la montĂ©e rapide des volumes stockĂ©s dans les barrages rappellent que le pays entre dans une phase oĂč sâalternent sĂ©cheresses prolongĂ©es et Ă©pisodes pluvieux violents, rendant obsolĂštes les rĂ©fĂ©rentiels climatiques passĂ©s.
Enjeux et défis
Dâun point de vue analytique, la gestion de cette crise pose au moins trois enjeux. Dâabord, lâenjeu de la planification du risque : la dĂ©cision dâĂ©vacuer une ville de plus de 100.000 habitants, mĂȘme de maniĂšre progressive, montre que les scĂ©narios de crue extrĂȘme nâĂ©taient pas suffisamment intĂ©grĂ©s dans lâurbanisme et la prĂ©paration civile. Ensuite, lâenjeu de la justice territoriale: ce sont souvent les quartiers les plus vulnĂ©rables socialement qui se trouvent en zone dâexpansion de crue, ce qui interroge la maniĂšre dont les choix dâimplantation et dâinfrastructure ont Ă©tĂ© opĂ©rĂ©s. Enfin, lâenjeu de la gouvernance climatique : la sĂ©quence actuelle pourrait constituer un Ă©lectrochoc politique, incitant Ă repenser la gestion des barrages, des oueds et des plaines inondables dans un cadre de transition climatique oĂč lâexception tend Ă devenir la norme.
Gestion essentiellement réactive
En dĂ©finitive, la situation de Ksar El KĂ©bir fonctionne comme un rĂ©vĂ©lateur. Elle montre la capacitĂ© de lâEtat Ă mobiliser rapidement des moyens humains et logistiques importants, mais aussi les limites dâun modĂšle de gestion essentiellement rĂ©actif, dĂ©clenchĂ© en aval de la crise plutĂŽt quâen amont. Pour les annĂ©es Ă venir, la question centrale ne sera pas seulement de rĂ©pondre Ă lâurgence, mais de transformer cette expĂ©rience en levier de refonte des politiques dâamĂ©nagement, de prĂ©vention des risques et de sensibilisation des populations, afin que lâĂ©vacuation totale dâune ville ne soit plus lâultime outil de gestion du climat, mais lâexception absolue.
Hassan Bentaleb
Cette situation, exceptionnelle par son ampleur, met simultanément en lumiÚre la vulnérabilité structurelle de certains territoires marocains face aux aléas climatiques et les limites de la gestion anticipative des risques.
Evacuation généralisée
Les autoritĂ©s locales ont confirmĂ© lâoption dâune Ă©vacuation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, justifiĂ©e par la conjonction de plusieurs facteurs de risque : coupures dâeau et dâĂ©lectricitĂ©, saturation du barrage, et prĂ©visions mĂ©tĂ©orologiques annonçant de nouvelles pluies diluviennes. Dans un premier temps, les opĂ©rations avaient ciblĂ© les personnes sinistrĂ©es ou directement menacĂ©es, reprĂ©sentant environ 70% de la population, avant dâĂȘtre Ă©tendues Ă lâensemble de la ville. Cette escalade dĂ©cisionnelle illustre une gestion de crise en mouvement, contrainte de sâadapter Ă la dĂ©gradation rapide des indicateurs hydriques.
Forte mobilisation
Sur le terrain, lâappareil Ă©tatique a Ă©tĂ© fortement mobilisĂ©. Les autoritĂ©s locales, la SĂ»retĂ© nationale et les Forces auxiliaires ont coordonnĂ© lâĂ©vacuation des quartiers les plus exposĂ©s â notamment AlâDiwan, AlâMarina, la route de Larache et AlâAndalous â considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement vulnĂ©rables en cas de montĂ©e brutale des eaux du Loukkos.
Des bus et autres moyens de transport ont Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©s pour transfĂ©rer les habitants vers des centres dâaccueil temporaires Ă Ksar El KĂ©bir, Larache et Tanger, avant un redĂ©ploiement vers dâautres villes jugĂ©es plus sĂ»res dans la rĂ©gion de TangerâTĂ©touanâAl Hoceima.
Dans le mĂȘme temps, lâusage de hautâparleurs, de vĂ©hicules de police et dâunitĂ©s mobiles de soutien logistique (notamment pour lâapprovisionnement en pain) tĂ©moigne dâun effort pour maintenir un minimum de continuitĂ© sociale dans un contexte de dĂ©placement massif et prĂ©cipitĂ©.
Cumul pluviométrique hors norme
Sur le plan hydrologique, la crise actuelle est le produit dâun cumul pluviomĂ©trique hors norme. Le barrage Oued El Makhazine a reçu, entre le 1er septembre et le 1er fĂ©vrier, prĂšs de 845 millions de mĂštres cubes dâeau, dont plus de 500 millions en une seule semaine. MalgrĂ© des lĂąchers prĂ©ventifs enclenchĂ©s dĂšs le 24 janvier, le niveau de la retenue a continuĂ© de grimper, jusquâĂ rendre quasi inĂ©vitable lâaugmentation des dĂ©bits vers lâoued Loukkos et le risque dâinondations majeures, estimĂ©es Ă plus de cinq mĂštres dans certains secteurs urbains. Cette sĂ©quence met en Ă©vidence un dilemme classique de la gestion des barrages en pĂ©riode de dĂ©rĂšglement climatique : garantir la sĂ©curitĂ© hydrique du pays en maximisant le stockage, tout en prĂ©servant des marges de manĆuvre suffisantes pour absorber les Ă©pisodes extrĂȘmes.
FragilitĂ©s dâun modĂšle dâamĂ©nagement
LâĂ©pisode de Ksar El KĂ©bir ne peut cependant ĂȘtre lu comme un simple accident mĂ©tĂ©orologique. Il sâinscrit dans un continuum de phĂ©nomĂšnes extrĂȘmes observĂ©s depuis plusieurs mois (pluies intenses, chutes de neige importantes en dĂ©cembre 2025) et rĂ©vĂšle les fragilitĂ©s dâun modĂšle dâamĂ©nagement qui a parfois sousâestimĂ© lâurbanisation de zones inondables, la dĂ©pendance Ă quelques grands ouvrages hydrauliques et lâinsuffisante prĂ©paration des populations aux scĂ©narios de crue majeure. La suspension des cours dĂ©cidĂ©e par le ministĂšre de lâEducation nationale dans plusieurs provinces, la mobilisation de lâarmĂ©e et la montĂ©e rapide des volumes stockĂ©s dans les barrages rappellent que le pays entre dans une phase oĂč sâalternent sĂ©cheresses prolongĂ©es et Ă©pisodes pluvieux violents, rendant obsolĂštes les rĂ©fĂ©rentiels climatiques passĂ©s.
Enjeux et défis
Dâun point de vue analytique, la gestion de cette crise pose au moins trois enjeux. Dâabord, lâenjeu de la planification du risque : la dĂ©cision dâĂ©vacuer une ville de plus de 100.000 habitants, mĂȘme de maniĂšre progressive, montre que les scĂ©narios de crue extrĂȘme nâĂ©taient pas suffisamment intĂ©grĂ©s dans lâurbanisme et la prĂ©paration civile. Ensuite, lâenjeu de la justice territoriale: ce sont souvent les quartiers les plus vulnĂ©rables socialement qui se trouvent en zone dâexpansion de crue, ce qui interroge la maniĂšre dont les choix dâimplantation et dâinfrastructure ont Ă©tĂ© opĂ©rĂ©s. Enfin, lâenjeu de la gouvernance climatique : la sĂ©quence actuelle pourrait constituer un Ă©lectrochoc politique, incitant Ă repenser la gestion des barrages, des oueds et des plaines inondables dans un cadre de transition climatique oĂč lâexception tend Ă devenir la norme.
Gestion essentiellement réactive
En dĂ©finitive, la situation de Ksar El KĂ©bir fonctionne comme un rĂ©vĂ©lateur. Elle montre la capacitĂ© de lâEtat Ă mobiliser rapidement des moyens humains et logistiques importants, mais aussi les limites dâun modĂšle de gestion essentiellement rĂ©actif, dĂ©clenchĂ© en aval de la crise plutĂŽt quâen amont. Pour les annĂ©es Ă venir, la question centrale ne sera pas seulement de rĂ©pondre Ă lâurgence, mais de transformer cette expĂ©rience en levier de refonte des politiques dâamĂ©nagement, de prĂ©vention des risques et de sensibilisation des populations, afin que lâĂ©vacuation totale dâune ville ne soit plus lâultime outil de gestion du climat, mais lâexception absolue.
Hassan Bentaleb
