Depuis la mi-dĂ©cembre 2025, le Maroc est confrontĂ© Ă un Ă©pisode dâintempĂ©ries marquĂ© par des pluies fortes Ă localement trĂšs intenses, accompagnĂ©es dâorages et de ruissellements soudains dans plusieurs rĂ©gions du pays. Ces pluies ont provoquĂ© des crues-Ă©clair particuliĂšrement violentes dans la ville de Safi le 14 dĂ©cembre, oĂč des prĂ©cipitations exceptionnelles tombĂ©es en moins dâune heure ont transformĂ© les rues en torrents boueux, submergĂ© des quartiers entiers et causĂ© des pertes humaines sĂ©vĂšres : au moins 37 personnes ont perdu la vie, et de nombreux blessĂ©s ont Ă©tĂ© pris en charge dans des structures hospitaliĂšres locales, selon le bilan officiel. Les dĂ©gĂąts matĂ©riels sont importants, avec des habitations, des commerces et des vĂ©hicules inondĂ©s. ParallĂšlement, dâautres villes du Royaume ont enregistrĂ© des accumulations pluvieuses substantielles, perturbant la circulation, suspendant lâenseignement dans certaines zones et appelant Ă la vigilance des autoritĂ©s locales face Ă la poursuite des conditions mĂ©tĂ©orologiques instables.
Ăcoulement et recharge
Si ces Ă©pisodes pluvieux provoquent aujourdâhui des dĂ©gĂąts aussi brutaux, ce nâest pas seulement en raison de leur intensitĂ©, mais aussi de la maniĂšre dont les territoires y rĂ©agissent. Plusieurs experts en hydrologie et en gestion de lâeau soulignent que les annĂ©es de sĂ©cheresse successives ont modifiĂ© lâĂ©tat des sols et rĂ©duit leur capacitĂ© dâinfiltration. «Lorsquâil est question de prĂ©cipitations vraiment torrentielles, nous voyons des inondations oĂč lâimpermĂ©abilitĂ© des sols joue Ă©galement un rĂŽle puisque la masse dâeau nâarrive pas Ă sâinfiltrer rapidement dans la nappe», explique Pr Laila Mandi, experte dans le domaine de lâeau. Autrement dit, mĂȘme lorsque le sol nâest pas entiĂšrement artificialisĂ©, lâaverse peut ĂȘtre si intense que lâeau tombe plus vite que le terrain ne peut lâabsorber : elle ruisselle alors en surface, se concentre dans les pentes et les points bas, et transforme en quelques minutes des Ă©coulements ordinaires en ruissellements violents, capables dâenvahir des rues et dâemporter des vĂ©hicules.
Averses traĂźtresses
Plusieurs Ă©tudes en hydrologie montrent par ailleurs que ces phĂ©nomĂšnes sâexpliquent aussi par le fonctionnement des bassins versants et des rĂ©seaux naturels dâĂ©coulement. Les spĂ©cialistes rappellent que les oueds intermittents, caractĂ©ristiques des rĂ©gions semi-arides, ne disparaissent jamais rĂ©ellement, mĂȘme lorsquâils restent Ă sec pendant de longues pĂ©riodes. «Un oued nâest jamais dĂ©finitivement inactif : il peut se rĂ©activer dĂšs lors que les conditions hydrologiques sont rĂ©unies», souligne Pr Laila Mandi. Lors dâaverses trĂšs intenses, lâeau suit Ă nouveau des pentes, des dĂ©pressions et dâanciens lits parfois effacĂ©s du paysage ou de la mĂ©moire collective. Lâabsence de crues pendant des annĂ©es a favorisĂ© lâimplantation dâhabitations et dâinfrastructures dans ces zones perçues comme sĂ»res, sans que leur fonction hydraulique ne disparaisse pour autant. Lorsque la pluie survient avec une intensitĂ© exceptionnelle, ces axes dâĂ©coulement se rĂ©activent brutalement Ă lâĂ©chelle du bassin, concentrant les volumes dâeau vers des points bas et exposant des quartiers qui nâavaient plus connu dâinondation depuis longtemps.
Gestion des inondations
Ces Ă©vĂ©nements rappellent, comme le soulignent les agences de bassin hydraulique, la Direction gĂ©nĂ©rale de la mĂ©tĂ©orologie et plusieurs spĂ©cialistes marocains de la gestion de lâeau, que le risque dâinondation ne peut plus ĂȘtre Ă©valuĂ© uniquement Ă partir des crues observĂ©es par le passĂ©. La gestion actuelle repose sur la cartographie des zones inondables, la modĂ©lisation hydrologique Ă lâĂ©chelle des bassins versants et les systĂšmes dâalerte prĂ©coce destinĂ©s Ă anticiper des scĂ©narios extrĂȘmes. Mais les experts sâaccordent sur un point central : la difficultĂ© ne rĂ©side pas tant dans la production de lâinformation que dans sa traduction opĂ©rationnelle, notamment dans lâamĂ©nagement du territoire et lâoccupation du sol. Dans un contexte de pluies plus intenses, plus concentrĂ©es et moins prĂ©visibles, lâenjeu nâest donc plus seulement dâanticiper lâarrivĂ©e de ces volumes dâeau pour en limiter les dĂ©gĂąts, mais, aussi, chaque fois que les conditions le permettent, de les capter, les ralentir et les stocker, afin quâune ressource rare ne se transforme pas systĂ©matiquement en facteur de risque.
3 questions au Pr Laila Mandi, experte dans le domaine de lâeau : « Il faut rĂ©concilier urbanisme et hydrologie »
- Du point de vue des choix dâamĂ©nagement et de la planification, quel est, selon vous, le principal angle mort des politiques publiques face au risque dâinondation au Maroc ?
- Quel est, selon vous, le dĂ©ficit principal entre lâanticipation mĂ©tĂ©orologique des pluies extrĂȘmes et la capacitĂ© opĂ©rationnelle Ă gĂ©rer ces volumes dâeau lorsquâils arrivent ?
- Quelles sont, selon vous, les conditions concrĂštes Ă rĂ©unir pour collecter, ralentir et valoriser ces apports exceptionnels, afin quâils contribuent durablement Ă la gestion de la ressource en eau ?
Prévention des risques : Le rÎle discret mais important des milieux naturels face aux crues
Les crues-Ă©clair montrent que le risque dâinondation ne dĂ©pend pas seulement des pluies, mais aussi de la capacitĂ© des territoires Ă interagir avec lâeau lorsquâelle arrive brutalement. Zones humides, prairies inondables ou mares temporaires jouent un rĂŽle dâamortisseur en stockant temporairement les volumes et en ralentissant les Ă©coulements vers lâaval. Dans les espaces urbains et pĂ©ri-urbains, cette fonction tampon sâest fortement rĂ©duite. Lâartificialisation des sols et la disparition progressive de milieux naturels ont limitĂ© la capacitĂ© dâabsorption des territoires. Lâeau ruisselle alors plus vite, se concentre dans les points bas et accentue les dĂ©gĂąts lors dâĂ©pisodes intenses. Ces Ă©cosystĂšmes rendent pourtant des services bien identifiĂ©s. Ils contribuent Ă attĂ©nuer les pics de crue, Ă filtrer les eaux chargĂ©es en sĂ©diments et, lorsque les conditions le permettent, Ă favoriser lâinfiltration. Sans constituer une rĂ©ponse unique, leur prĂ©servation apparaĂźt comme un levier complĂ©mentaire pour rĂ©duire lâexposition aux inondations.
Cartographie des risques : Quand les cartes ne suffisent plus Ă prĂ©voir les inondationsâŠ
Pendant longtemps, lâĂ©valuation du risque dâinondation sâest appuyĂ©e sur lâanalyse des crues observĂ©es par le passĂ©. Or, plusieurs travaux rĂ©cents soulignent que cette approche montre aujourdâhui ses limites face Ă lâĂ©volution rapide des rĂ©gimes de pluie. Dans un ouvrage scientifique consacrĂ© Ă la gestion des risques au Maroc, publiĂ© en 2021, les auteurs indiquent que des progrĂšs ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s dans lâĂ©valuation du risque dâinondation, tout en relevant des difficultĂ©s Ă adapter les outils existants aux nouvelles rĂ©alitĂ©s climatiques. Des Ă©tudes universitaires menĂ©es au Maroc montrent pourtant que des cartographies plus prĂ©cises peuvent ĂȘtre Ă©laborĂ©es Ă lâĂ©chelle locale. Une recherche consacrĂ©e Ă la plaine de Martil, publiĂ©e en 2020, souligne que la cartographie des zones Ă risque permet dâidentifier les secteurs exposĂ©s en croisant relief, Ă©coulements et occupation du sol. Ces travaux confirment lâutilitĂ© de ces outils, mais aussi leur caractĂšre encore limitĂ© Ă certains bassins. Plus rĂ©cemment, une Ă©tude publiĂ©e en 2024 dans une revue scientifique internationale montre que lâutilisation dâimages satellitaires et de mĂ©thodes dâanalyse avancĂ©es permet de mieux identifier des zones vulnĂ©rables aux inondations, parfois absentes des cartes traditionnelles. Ces recherches convergent vers un mĂȘme constat : tant que la cartographie du risque restera principalement fondĂ©e sur les crues passĂ©es, elle peinera Ă anticiper des Ă©vĂ©nements rares mais violents, devenus plus probables dans un contexte climatique changeant.
Réhabilitation des zones sinistrées
Ă la suite des inondations meurtriĂšres survenues Ă Safi, une rĂ©union de coordination sâest tenue le 20 dĂ©cembre 2025 afin de lancer un programme de rĂ©habilitation des zones sinistrĂ©es. Ce dispositif, mis en Ćuvre sur Hautes Instructions Royales, prĂ©voit une aide dâurgence aux familles touchĂ©es, la prise en charge des logements et commerces endommagĂ©s, ainsi quâune mobilisation des autoritĂ©s locales pour accĂ©lĂ©rer la rĂ©paration des infrastructures et accompagner le retour progressif Ă la normale.
Lâexception devient la norme
Selon les analyses climatiques nationales, les Ă©pisodes de pluies intenses sur de courtes durĂ©es tendent Ă se rĂ©pĂ©ter au Maroc. Longtemps considĂ©rĂ©es comme exceptionnelles, ces situations sâinscrivent dĂ©sormais dans une nouvelle normalitĂ© marquĂ©e par une forte variabilitĂ© climatique. Lâalternance de longues pĂ©riodes sĂšches et dâaverses trĂšs concentrĂ©es augmente la probabilitĂ© de crues-Ă©clair, invitant les gestionnaires et les territoires Ă intĂ©grer ces Ă©vĂ©nements non plus comme des anomalies, mais comme un risque rĂ©current.
Ă la suite des inondations meurtriĂšres survenues Ă Safi, une rĂ©union de coordination sâest tenue le 20 dĂ©cembre 2025 afin de lancer un programme de rĂ©habilitation des zones sinistrĂ©es. Ce dispositif, mis en Ćuvre sur Hautes Instructions Royales, prĂ©voit une aide dâurgence aux familles touchĂ©es, la prise en charge des logements et commerces endommagĂ©s, ainsi quâune mobilisation des autoritĂ©s locales pour accĂ©lĂ©rer la rĂ©paration des infrastructures et accompagner le retour progressif Ă la normale.
Lâexception devient la norme
Selon les analyses climatiques nationales, les Ă©pisodes de pluies intenses sur de courtes durĂ©es tendent Ă se rĂ©pĂ©ter au Maroc. Longtemps considĂ©rĂ©es comme exceptionnelles, ces situations sâinscrivent dĂ©sormais dans une nouvelle normalitĂ© marquĂ©e par une forte variabilitĂ© climatique. Lâalternance de longues pĂ©riodes sĂšches et dâaverses trĂšs concentrĂ©es augmente la probabilitĂ© de crues-Ă©clair, invitant les gestionnaires et les territoires Ă intĂ©grer ces Ă©vĂ©nements non plus comme des anomalies, mais comme un risque rĂ©current.
