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Nachrichten 18 Sep 2024 11 Min. Lesezeit

Le creuset marocain ou comment le Maroc est devenu une terre d’immigration (Tribune)

Le creuset marocain ou comment le Maroc est devenu une terre d’immigration (Tribune)

Par Zouhir El Bhiri et Brahim Labari sociologues, UniversitĂ© d’Agadir



«Regards croisĂ©s sur les enjeux contemporains de la migration des mineurs non accompagnĂ©s en Europe, Afrique et AmĂ©rique». C’est sous ce titre que l’UniversitĂ© Savoie-Mont-Blanc a rĂ©uni depuis plusieurs jours (du 2 au 6 septembre) une plĂ©iade de spĂ©cialistes de plusieurs pays pour discuter et dĂ©battre des expĂ©riences migratoires depuis des contextes Ă  la fois diffĂ©rents et nĂ©anmoins comparables. L’épineuse question des mineurs non accompagnĂ©s a concentrĂ© les dĂ©bats et donnĂ© lieu Ă  des Ă©changes fructueux pour poser le diagnostic et trouver des issues quant Ă  leur inclusion dans les pays d’accueil.



Conscients de l’acuitĂ© de la «question immigrĂ©e» dans le contexte marocain, nous avons prĂ©sentĂ© l’état des migrations subsahariennes au Maroc. Il s’agit de documenter et de contextualiser la transition migratoire aujourd’hui prĂ©gnante dans le contexte marocain : aprĂšs avoir Ă©tĂ© longtemps Ă©metteur de migrations et de transit vers l’Europe, le Maroc est devenu une sociĂ©tĂ© d’établissement de migrants. Nous avons dĂ©fendu une hypothĂšse un tantinet iconoclaste : cette transition migratoire cheminerait vers une configuration analogue Ă  celle de «creuset» que les recompositions gĂ©nĂ©rationnelles de migrants rendraient probantes. Nous nous sommes attelĂ©s Ă  contextualiser les migrations subsahariennes au Maroc Ă  la lueur de quelques chiffres empruntĂ©s au Haut-Commissariat au Plan (tout en Ă©tant conscient que ces statistiques ne reflĂštent pas l’étendue et la complexitĂ© de ce phĂ©nomĂšne). Pour appuyer cette dĂ©marche, nous avons passĂ© en revue les diffĂ©rents canaux d’intĂ©gration de ces migrants, Ă  savoir la famille, entre autres au travers des mariages mixtes, l’école, qu’elle soit publique, privĂ©e ou confrĂ©rique, et le travail dans divers secteurs d’activitĂ©. Toutes donnĂ©es issues d’un travail de terrain de plusieurs annĂ©es menĂ© au sein du laboratoire interdisciplinaire des sciences sociales. Qu’est-ce que donc l’intĂ©gration dans cette configuration transitionnelle ? L’intĂ©gration doit ĂȘtre comprise comme cette possibilitĂ© pour le migrant de faire sa place dans la sociĂ©tĂ© d’accueil, marocaine en l’occurrence, en dĂ©veloppant des rapports sociaux harmonieux avec les populations locales et en bĂ©nĂ©ficiant des politiques publiques offrant une assise positive avec le soutien des institutions socialisatrices, Ă  savoir le travail ou ce que Robert Castel appelle la sociĂ©tĂ© salariale, l’accĂšs au logement, aux soins de santĂ©, Ă  la pratique du culte, de sorte Ă  Ă©viter des situations anomiques attentatoires au vivre-ensemble. La nĂ©cessitĂ© d’intĂ©grer est consubstantielle au fait de l’importance des migrations subsahariennes qui tiennent en quelques chiffres et estimations : en 2020, le nombre de migrants installĂ©s rĂ©guliĂšrement et lĂ©galement au Maroc s’élĂšve Ă  102.400. En revanche et Ă©tant donnĂ© le caractĂšre volatil de leur mobilitĂ©, les migrants irrĂ©guliers transitant par le Maroc sont difficiles Ă  quantifier, ni mĂȘme Ă  caractĂ©riser sociologiquement. Quelques estimations sont avancĂ©es avoisinant 50.000 personnes, chiffres minorĂ©s et circonstanciĂ©s, car ces migrations, provenant essentiellement de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale, sont tributaires des vicissitudes gĂ©opolitiques rĂ©gionales (insĂ©curitĂ©s, guerres ou persĂ©cutions ethniques ou religieuses...). Auxquelles migrations il faut ajouter les candidats locaux Ă  l’émigration clandestine, communĂ©ment appelĂ©s Hraga, que nous pourrions traduire par bruleurs de frontiĂšre.

Certes, l’actualitĂ© de ces derniĂšres annĂ©es a propulsĂ© les Subsahariens sur le devant de la scĂšne, mais la sociĂ©tĂ© marocaine a toujours comptĂ© en son sein une composante Ă©trangĂšre. L’europĂ©enne est la plus ancienne, la chinoise plus rĂ©cente, sans oublier les immigrĂ©s d’origine algĂ©rienne ou tunisienne pour ne citer que les plus emblĂ©matiques. Cependant, il est des migrations plus visibles que d’autres. Incontestablement, les Subsahariens le sont plus que d’autres. Leur nombre exagĂ©rĂ©ment portĂ© Ă  la hausse, leur visibilitĂ© dans l’espace public, la mĂ©diatisation dont on les couvre pĂ©riodiquement, le commerce itinĂ©rant auquel nombre d’entre eux s’adonne, les exposent Ă  des contacts directs et constants avec les populations locales. Aujourd’hui, la tendance est de relever qu’un grand nombre de cette population est amenĂ© Ă  vouloir Ă©lire domicile dans quelques villes-monde, Ă  l’instar de Tanger ou de Casablanca. Parce qu’elle est irrĂ©guliĂšre, improvisĂ©e et moins organisĂ©e, cette migration fait l’objet d’une attention particuliĂšre des pouvoirs publics.

À cet Ă©gard, la nouvelle donne migratoire a abouti Ă  la mise en place d’une nouvelle politique d’immigration et d’asile qui a vu le jour en 2013, avant que soit dĂ©finie dans ses grandes lignes la StratĂ©gie nationale d’immigration et d’asile l’annĂ©e suivante. Il en a dĂ©coulĂ© des mesures de rĂ©gularisation sur critĂšres d’environ 23.056 migrants. Une autre campagne a eu lieu en 2017 incluant des rĂ©fugiĂ©s syriens et yĂ©mĂ©nites consĂ©cutivement aux instabilitĂ©s dans les deux pays. Il serait donc faux de rĂ©duire cette migration uniquement Ă  son versant subsaharien qui n’est que trop visible et mĂ©diatiquement portĂ© au pinacle. La cartographie est plus hĂ©tĂ©roclite et embrasse de nombreuses nationalitĂ©s qui affluaient vers le Maroc pour y trouver refuge et/ou s’y Ă©tablir. À partir de 2018, un nouveau profil sociodĂ©mographique des demandeurs d’asile se fait jour : outre une progression quasi continue d’environ 20%, ces demandeurs sont majoritairement de sexe masculin, entrĂ©s solitairement au Maroc, Ă©tant majoritairement jeunes, mineurs et en provenance de l’Afrique de l’Ouest, de Syrie, du YĂ©men et, depuis 2021, du Soudan, et ce en raison des vicissitudes politiques en Libye. Cette imposante stratĂ©gie nationale d’immigration et d’asile consacre les droits Ă  la mobilitĂ© et celui Ă  la sĂ©dentaritĂ© des migrants, ceux-lĂ  mĂȘmes revendiquĂ©s par la sociĂ©tĂ© civile nationale et transnationale et en pleine symbiose avec les rĂ©fĂ©rents inamovibles du Haut-Commissariat aux rĂ©fugiĂ©s (HCR). Cette stratĂ©gie est Ă©galement un solide appui Ă  la diplomatie du Royaume, en particulier en direction des pays africains. Cette politique entend respecter les droits humains des migrants tout en Ă©tant ferme et pragmatique quant aux opĂ©rations de rĂ©gularisation, d’accueil et de sĂ©jour de ces migrants. Cette assise Ă©tant proclamĂ©e par l’État, il convient de relever et d’analyser la façon avec laquelle empiriquement ces migrants s’intĂšgrent dans la sociĂ©tĂ© marocaine et la perception qu’ils en ont. La langue ou la porte d’entrĂ©e au Maroc La darija, la langue parlĂ©e au quotidien au Maroc, est Ă©galement pratiquĂ©e par ces Subsahariens. Une langue apprise sur le tas par environs 82% des Subsahariens les trois premiers mois de leur Ă©tablissement au Maroc. La darija est la langue populaire par excellence, du commerce et du/dans le travail. À noter que cette langue se parle indistinctement sur l’ensemble du territoire national. Et, semble-t-il, elle est la premiĂšre instance de socialisation en contexte migratoire et la clĂ© d’accĂšs Ă  l’acceptabilitĂ© sociale du migrant. Et en particulier en tant que tremplin Ă  l’accĂšs au logement. Le logement des migrants subsahariens : un «petit chez-soi» vaut mieux qu’un «grand chez les autres» Des statistiques du HCR datant de 2020 ressort que plus de la moitiĂ© des migrants (55,3%) occupent des appartements ou des maisons marocaines, 20,1% une chambre individuelle et 20,9% une chambre collective. Tout cela dans les quartiers populaires des villes d’accueil, Casablanca, Tanger, Oujda ou Agadir. Environ un mĂ©nage de migrants sur deux (46,4%) occupe un logement d’une seule piĂšce d’habitation, 20,3% de 2 piĂšces et 27,4% de 3 piĂšces. Le nombre moyen de piĂšces occupĂ©es est de 1,9 piĂšce et le taux d’occupation est de 2,1 personnes par piĂšce d’habitation. Presque tous les mĂ©nages de migrants au Maroc (95,7%) sont locataires de leurs logements, sans diffĂ©rence significative selon le pays d’origine. Les logements occupĂ©s par les mĂ©nages de migrants (quelques mariages mixtes dans les grandes villes – Casablanca et Tanger – sont rapportĂ©s, mais guĂšre quantifiĂ©s) ont un accĂšs quasi gĂ©nĂ©ralisĂ© aux diffĂ©rents services sociaux de base : 99,8% des logements sont connectĂ©s au rĂ©seau d’électricitĂ©, 99,3% au rĂ©seau d’eau potable et 99,4% au rĂ©seau d’égout. Aussi bien pour l’électricitĂ© que l’eau potable, prĂšs de la moitiĂ© des mĂ©nages de migrants (49,3%) en disposent dans un cadre commun. La possession de toilettes Ă  l’intĂ©rieur du logement n’échappe pas Ă  cette rĂšgle puisque 99,6% des mĂ©nages de migrants en disposent, dont 45,1% dans un cadre commun. Plus de six mĂ©nages de migrants sur dix (61,9%) ont dĂ©clarĂ© avoir rencontrĂ© des difficultĂ©s pour accĂ©der au logement. La chertĂ© du loyer est avancĂ©e par 62,1% des mĂ©nages de migrants comme principale difficultĂ© rencontrĂ©e, beaucoup plus parmi les rĂ©fugiĂ©s (76,7%) que parmi les migrants irrĂ©guliers (57,2%). Les autres raisons exprimĂ©es reviennent Ă  l’exigence de nombreuses garanties et Ă  la difficultĂ© d’obtenir un contrat de bail avec 21,9% (respectivement 10,3% et 25,7%) et au fait que les Marocains se gardent de louer aux migrants ou n’acceptent pas leur prĂ©sence dans le voisinage avec 13,3% (respectivement 10% et 14,5%). La stabilitĂ© rĂ©sidentielle est gage de scolarisation pour enfants. L’intĂ©gration par l’école ou comment la mĂ©ritocratie opĂšre un creuset... Les enfants issus de l’immigration subsaharienne sont scolarisĂ©s dans les Ă©coles publiques marocaines : il est Ă  signaler, mĂȘme si les statistiques ne sont que parcellaires, que les mĂ©nages urbains envoient leurs enfants dans les Ă©coles modernes oĂč l’enseignement est assurĂ© en langue arabe et accessoirement en français. MĂȘme les mineurs non accompagnĂ©s sont pris en charge par les associations locales et sont logĂ©s dans les internats des Ă©tablissements appelĂ©s Dar Attalib (la maison de l’étudiant). RĂ©fectoire, dortoir et salles de rĂ©vision non mixtes rythment la scolaritĂ© des garçons et des filles aussi bien locaux que migrants. Une mixitĂ© sociale en quelque sorte. Dans le milieu rural, nombreux sont les jeunes migrants qui suivent un enseignement religieux oĂč les SĂ©nĂ©galais sont majoritaires. L’islam confrĂ©rique, qui est le dĂ©nominateur commun entre Marocains et SĂ©nĂ©galais, devrait en fournir l’explication. La prise en charge par les fondations, notamment de quelques entreprises familiales, y est totale. La formation au sein de ces Ă©coles coraniques consiste Ă  inculquer des valeurs islamiques de tolĂ©rance. À l’universitĂ© se trouvent Ă©galement une petite partie de jeunes migrants, notamment pour l’apprentissage des langues et de la finance. Parmi eux, quelques migrants intĂšgrent le marchĂ© du travail. L’intĂ©gration par le travail Une grande partie des migrants subsahariens, hommes et femmes – nous limitons notre propos Ă  la rĂ©gion d’Agadir, Ă  la lumiĂšre des enquĂȘtes sociologiques rĂ©alisĂ©es depuis 2018 – s’insĂšrent dans le marchĂ© du travail, partagent avec leurs camarades marocains les mĂȘmes conditions du travail et perçoivent le mĂȘme salaire. La salarisation des migrants subsahariens concerne principalement deux secteurs d’activitĂ©.

En premier lieu, les centres d’appel dans lesquels l’usage de la langue française est de mise. Ce sont essentiellement les pays francophones d’Afrique de l’Ouest qui y sont les mieux reprĂ©sentĂ©s. ReprĂ©sentant plus que le double du SMIC marocain, le salaire d’une opĂ©ratrice ou d’un opĂ©rateur dans un centre d’appel Ă©quivaut Ă  environ 7.000 dirhams (700 euros). MalgrĂ© les conditions du travail inhĂ©rentes aux postes de tĂ©lĂ©opĂ©rateurs et le stress de la vie professionnelle Ă  la taylorienne, un tel salaire permet de compter parmi les mĂ©nages urbains et d’avoir accĂšs aux commoditĂ©s de la vie quotidienne. Les rĂ©sultats sociologiques collectĂ©s font ressortir que ces jeunes migrants subsahariens, dont l’ñge n’excĂšde pas 35 ans, forment avec leurs collĂšgues marocains «un ensemble populationnel cohĂ©rent», dĂ©veloppant les mĂȘmes subjectivitĂ©s au travail et s’adonnant aux mĂȘmes activitĂ©s de loisir le dimanche, se rendre Ă  la plage, pratiquer le football et frĂ©quenter les mĂȘmes salles de sport. Le deuxiĂšme secteur d’activitĂ© est le salariat d’exĂ©cution dans les fermes agricoles aussi bien celle dĂ©tenues par les nationaux que par le patronat espagnol ou français. Les migrantes subsahariennes partagent avec les ouvriĂšres agricoles marocaines (elles aussi migrantes) les mĂȘmes sociabilitĂ©s au travail, les mĂȘmes lieux de rĂ©sidence appelĂ©s secteurs, les mĂȘmes repas, les mĂȘmes endurances au travail. Elles sont payĂ©es toutes les quinzaines, en espĂšces, la plupart ne disposant pas de compte bancaire. Les primo-arrivants dĂ©veloppent un commerce itinĂ©rant dans le circuit de l’économie populaire. Les souks et les gares routiĂšres sont leurs sites de prĂ©dilection. Hommes et femmes vendent des produits artisanaux de l’art africain, des vĂȘtements, des cigarettes et des tĂ©lĂ©phones portables.

En guise de conclusion

En conclusion, nous pourrions avancer que l’intĂ©gration en marche fait ressortir quelques fondamentaux du cycle migratoire, faisant passer cette migration de temporaire Ă  permanente avec un effet gĂ©nĂ©rationnel. Les enfants migrants scolarisĂ©s et formĂ©s ne sont plus de passage, mais de brassage dans une sorte de recomposition populationnelle qui a toutes les allures de ce que GĂ©rard Noiriel appelait le creuset. D’un point de vue sociologique, nous faisons voir, en chiffres et en verbatim, la physionomie des migrations en terre marocaine et ouvrons des pistes quant Ă  la communautarisation de la rĂ©alitĂ© migrante, l’internationalisation de la sociĂ©tĂ© marocaine, les proportions de brassage des populations en son sein ou les avatars du processus de la mondialisation des migrations dans les sociĂ©tĂ©s locales. À cet Ă©gard, nous prĂ©parons la publication d’un ouvrage «Le creuset marocain. Comment le Maroc se mue en terre d’intĂ©gration des migrants»...

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