Au grĂ© de ses tournĂ©es, lâHAJ Rahimahou Allah, comme lâappelait sa petite famille, rapportait toujours, dans le secret de sa poche, un objet minuscule mais empli de promesses : une plaquette de timbres.
Ces petites Ćuvres dâart, arrachĂ©es Ă des contrĂ©es lointaines â le Japon, les Ătats-Unis, lâURSS ou Ajman â portaient en elles des Ă©clats dâhistoires et de rĂȘves.
Dans la maison familiale de Bettana à Salé, un jeune garçon guettait ces trésors comme on attend les premiers rayons du jour.
Les timbres, si modestes dans leur taille, prenaient une dimension presque sacrée entre ses mains.
Ils devenaient les pierres angulaires dâun univers quâil construisait avec une minutie presque rituelle : un album de souvenirs, un livre sans mots.
Au fil des ans, cette passion silencieuse sâĂ©panouit.
Avec ses maigres Ă©conomies, le garçon sâĂ©lançait chaque fois quâun nouveau timbre voyait le jour au Maroc.
Les « premiers jours dâĂ©mission » Ă©taient pour lui des instants suspendus.
Une effervescence discrĂšte animait les bureaux de poste oĂč les collectionneurs se pressaient pour obtenir ces enveloppes uniques, marquĂ©es dâun cachet spĂ©cial : le premier jour dâĂ©mission.
Chaque acquisition venait enrichir son trĂ©sor, mais au cĆur de lâalbum, ce sont toujours les timbres reprĂ©sentant des instruments de musique ou le Folklore marocain qui occupaient une place dâhonneur.
Un jour, une visite inattendue bouleversa le quotidien de la maison de Bettana à Salé.
Une photographe europĂ©enne, le regard pĂ©tillant dâĂ©merveillement, vint frapper Ă leur porte.
Sa mission ? Capturer lâessence du Kanoun de Salah Cherki, cet instrument qui avait envoĂ»tĂ© des foules entiĂšres.
Dans le grand salon beldi de la maison, le Kanoun, adossé à un mur, fut immortalisé dans la pellicule.
Quelques mois plus tard, un miracle dâencre et de papier vit le jour : un timbre reprĂ©sentant lâinstrument, un hommage vibrant Ă lâart de Salah Cherki Ă travers son instrument.
Ce timbre, une fois acquis, trouva sa place dans lâalbum du fils, aux cĂŽtĂ©s des trĂ©sors ramenĂ©s des quatre coins du globe.
Notamment un timbre Egyptien Ă lâefigie de la Diva Oum Kaltoum.
Un spĂ©cimen du timbre avec le Kanoun de Salah Cherki est exposĂ© sur les Ă©tagĂšres du musĂ©e des Timbres, avenue Mohammed V, prĂšs de la grande poste, oĂč des milliers dâyeux lâadmirent sans en deviner toute la portĂ©e.
Pour les visiteurs, il est un symbole dâexcellence artistique.
Pour un certain collectionneur, il est bien plus : un fil invisible, délicat mais indestructible, tissé entre un pÚre et un fils.
Les jours passent, mais le vent qui souffle sur Bettana semble encore murmurer des fragments de mélodie, comme si le Kanoun de Salah Cherki continuait de jouer, quelque part au-delà du temps.
Et lorsque le fils passe devant le musĂ©e, un frisson lâhabite, discret mais profond, comme une empreinte indĂ©lĂ©bile laissĂ©e par un lien quâaucun mot ne saurait pleinement dĂ©crire.
