Partant de son constat sur lâĂ©tat de lâinvestissement privĂ© (90 milliards de dirhams par an portĂ©s Ă environ 40% par les investissements directs Ă©trangers), le ministĂšre sâest fixĂ© comme entre autres objectifs Ă lâhorizon 2026 de «porter la part Ă 50% de lâinvestissement total», mais aussi de «rĂ©duire au maximum les disparitĂ©s territoriales». Lâobjectif Ă©tant de permettre Ă toutes les rĂ©gions du Royaume de capter une part plus importante de lâinvestissement privĂ©, prĂ©cise la mĂȘme source.
LâĂ©quitĂ© territoriale de lâinvestissement a fait lâobjet de nombreux rapports. Parmi eux, celui de la Cour des comptes publiĂ© fin 2023 portant sur la mise en Ćuvre de la rĂ©gionalisation avancĂ©e. Au chapitre des manquements, les sages citent la «non-mise en place de stratĂ©gies rĂ©gionales dans le domaine du dĂ©veloppement de lâinvestissement», en particulier dans les domaines de lâĂ©conomie de lâeau et de lâĂ©nergie. Elle rappelle simultanĂ©ment que «les rĂ©gions sont dotĂ©es de compĂ©tences propres en matiĂšre de soutien aux entreprises et dâattraction des investissements». PrĂ©cisant par ailleurs que «la loi-cadre formant Charte de l'investissement (n°03-22) a soulignĂ© leur contribution Ă la rĂ©alisation des objectifs relatifs au dĂ©veloppement et Ă la promotion de l'investissement dans le cadre des compĂ©tences qui leur sont dĂ©volues».
Vers un nĂ©cessaire renforcement de lâautonomie financiĂšre
Certes, le rapport thĂ©matique de la Cour des comptes loue la diversitĂ© des mesures entreprises par les rĂ©gions Ă cet Ă©gard, «notamment la conclusion de partenariats pour la crĂ©ation de zones d'activitĂ©s Ă©conomiques en vue de faciliter l'accĂšs des investisseurs au foncier», mais il dĂ©plore certaines insuffisances. «Ces mesures ne s'inscrivent pas dans des stratĂ©gies rĂ©gionales formalisĂ©es pour l'attraction et la promotion des investissements, adaptĂ©es aux spĂ©cificitĂ©s de chaque rĂ©gion et accompagnant les stratĂ©gies sectorielles en matiĂšre d'investissement», indique-t-il. Le but Ă©tant de garantir une convergence et une complĂ©mentaritĂ© des interventions des diffĂ©rentes parties au niveau rĂ©gional. Dans ses recommandations, la juridiction appelle notamment le ministĂšre de lâĂconomie et des finances Ă doter les Agences rĂ©gionales d'exĂ©cution des projets (AREP) dâun «statut juridique appropriĂ© leur permettant dâaccroĂźtre leur attractivitĂ© et dâattirer des ressources humaines de qualitĂ© en tenant compte des spĂ©cificitĂ©s de leurs territoires dâintervention».Les rĂ©gions, ces territoires encore inexploitĂ©s
Le nouveau modĂšle de dĂ©veloppement (NMD) rappelle, pour sa part, que le Royaume a entrepris plusieurs rĂ©formes pour asseoir les bases dâun dĂ©veloppement territorial Ă©quilibrĂ©, «traduisant sur le terrain le choix de la rĂ©gionalisation avancĂ©e, Ă travers le processus de dĂ©centralisation et de dĂ©concentration». Selon le texte, ces rĂ©formes ont permis «dâinsuffler un Ă©lan supplĂ©mentaire Ă la dynamique des territoires, mais elles nâont pas rĂ©ussi Ă corriger les disparitĂ©s territoriales, dans la mesure oĂč la richesse nationale demeure portĂ©e par un nombre rĂ©duit de rĂ©gions».Globalement, le NMD appelle Ă accĂ©lĂ©rer le processus de rĂ©gionalisation avancĂ©e «avec une dĂ©concentration effective et une levĂ©e des rĂ©ticences qui la retardent». En vue de lâaboutissement de ce chantier, le texte prĂ©conise «une consolidation des ressources financiĂšres des collectivitĂ©s territoriales», de mĂȘme que «le recours aux partenariats public-privĂ© pour appuyer la mise en Ćuvre des projets de dĂ©veloppement rĂ©gionaux». Pour garantir la rĂ©ussite et la pĂ©rennitĂ© de ce chantier de la rĂ©gionalisation avancĂ©e, et pour renforcer lâattractivitĂ© des rĂ©gions tout en stimulant les flux dâinvestissements, la dĂ©concentration doit ĂȘtre le mot dâordre. Plusieurs schĂ©mas directeurs peuvent ĂȘtre dĂ©ployĂ©s en ce sens. Le NMD prĂ©conise notamment la mise en place auprĂšs des walis dâune administration ad hoc chargĂ©e des affaires rĂ©gionales.
Provinces du Sud, source dâinspiration
Selon le NMD, lâexpĂ©rience des provinces du Sud, premiers territoires Ă bĂ©nĂ©ficier dâun modĂšle de dĂ©veloppement spĂ©cifique, «indique que la mobilisation du potentiel des territoires est possible». Les efforts dĂ©ployĂ©s par les pouvoirs publics ont permis dâinscrire ces provinces sur «un sentier de dĂ©veloppement prometteur». Le NMD en veut pour preuve «leur dynamique de convergence accĂ©lĂ©rĂ©e vers les cibles des objectifs de dĂ©veloppement durable (ODD) Ă lâhorizon 2030, comparativement Ă dâautres rĂ©gions du Royaume». Une attractivitĂ© confirmĂ©e sur le terrain Ă travers les flux dâinvestissements grandissant qui prĂ©vaut dans cette partie du Royaume. Mise Ă niveau territoriale : une vision au-delĂ des villes hĂŽtes du Mondial 2030 La volontĂ© Royale de dĂ©passer le cadre purement Ă©vĂ©nementiel pour inscrire le Mondial dans un projet de dĂ©veloppement Ă long terme tĂ©moigne dâune ambition claire : faire de cette Ă©chĂ©ance un vĂ©ritable moteur de transformation pour tous les Marocains. Pour donner corps Ă cette orientation, lâaccent a Ă©tĂ© mis, lors du Conseil des ministres prĂ©sidĂ© par Sa MajestĂ© le Roi Mohammed VI le 4 dĂ©cembre 2024, sur le lancement dâun programme intĂ©grĂ© de mise Ă niveau territoriale en vue du Mondial 2030 organisĂ© conjointement par le Maroc, lâEspagne et le Portugal.Ce programme, qui dĂ©passe le cadre des seules villes hĂŽtes des matchs, vise Ă moderniser les infrastructures, amĂ©liorer les services publics et renforcer lâattractivitĂ© des rĂ©gions, quâelles soient directement ou indirectement concernĂ©es par la Coupe du monde. Au-delĂ des stades et des Ă©quipements sportifs, il sâagit de promouvoir une transformation structurelle touchant plusieurs domaines tels le transport et la mobilitĂ©, lâinfrastructure urbaine et lâĂ©conomie locale. En dâautres termes, les rĂ©gions qui ne sont pas directement impliquĂ©es dans lâaccueil des matchs bĂ©nĂ©ficieront Ă©galement de cette dynamique. Cela vise Ă Ă©viter une concentration des investissements sur les villes hĂŽtes, tout en garantissant une rĂ©partition Ă©quitable des ressources et des opportunitĂ©s. Il apparaĂźt ainsi que ce programme sâinscrit dans la continuitĂ© des objectifs du nouveau modĂšle de dĂ©veloppement, en favorisant une approche intĂ©grĂ©e oĂč les infrastructures sportives deviennent des leviers de dĂ©veloppement pour lâensemble du pays. Pour garantir la rĂ©ussite de ce programme, une coordination Ă©troite entre les diffĂ©rents ministĂšres, les Conseils rĂ©gionaux et les acteurs locaux sera essentielle.
Entretien avec lâĂ©conomiste, expert des questions sociales et prĂ©sident de l'UniversitĂ© ouverte de Dakhla Driss Guerraoui : «Ne faudrait-il pas rĂ©flĂ©chir Ă lâĂ©laboration de vĂ©ritables chartes rĂ©gionales de lâinvestissement ?»
Le Matin : Quels sont les principaux dĂ©fis liĂ©s Ă lâattractivitĂ© territoriale que les rĂ©gions doivent encore surmonter ?
Driss Guerraoui : Lâexamen de la question de lâattractivitĂ© territoriale en liaison avec la problĂ©matique de la rĂ©gionalisation avancĂ©e est en train de changer radicalement de nature. Plusieurs raisons Ă cela. Dâabord parce que la concurrence entre les investisseurs potentiels, quâils soient locaux, nationaux ou Ă©trangers, est en train de plus en plus de se superposer Ă une concurrence entre les villes et les rĂ©gions. De ce fait, on assiste Ă une situation inĂ©dite en Ă©conomie oĂč, dâun cĂŽtĂ©, ce sont les rĂ©gions et les villes qui deviennent les faiseurs des entreprises et de lâinvestissement et, dâautre part, les dĂ©terminants de lâattractivitĂ© non seulement changent de nature, mais ils sont en train de se dĂ©placer dâune attractivitĂ© autour des prix et de la qualitĂ© des biens, des services et des facteurs de production Ă celles qui mettent en avant plusieurs autres facteurs. Outre la stabilitĂ© et la sĂ©curitĂ© qui relĂšve de la gouvernance territoriale nationale, il sâagit de la proximitĂ©, de la mobilitĂ©, de la qualitĂ© des institutions au sein dâun territoire (rĂ©gion, ville ou commune), de celle de lâorganisations des services aux entreprises et aux mĂ©nages, notamment la qualitĂ© des transports, du systĂšme dâĂ©ducation et de santĂ©, de lâadministration territoriale, de lâamĂ©nagement numĂ©rique du territoire et de sa connectivitĂ©, du degrĂ© de dĂ©veloppement des systĂšmes locaux et rĂ©gionaux dâinformation, de formation, de recherche et dâinnovation, ainsi que des activitĂ©s bancaires, financiĂšres et boursiĂšres, sans oublier les dimensions liĂ©es Ă la qualitĂ© de vie dans un territoire, en particulier les infrastructures liĂ©es aux activitĂ©s culturelles et de loisirs.
De ce fait, le dĂ©fi prĂ©alable majeur auquel sont confrontĂ©es aujourdâhui les rĂ©gions en termes dâattractivitĂ©, câest dâabord et en prioritĂ© celui liĂ© Ă leur capacitĂ© de pouvoir construire par touches successives cet Ă©cosystĂšme complexe et intĂ©grĂ© de services et dâinfrastructures. Car câest cet Ă©cosystĂšme qui est en fait le vĂ©ritable arbitre de lâĂ©valuation par les investisseurs potentiels du climat des affaires dans un territoire et de leur dĂ©cision dâinvestir, et donc de sâimplanter dans une rĂ©gion. Mais force est de constater que, face Ă lâampleur de ce dĂ©fi, toutes les rĂ©gions ne sont pas dotĂ©es des mĂȘmes moyens humains et financiers qui leur permettent de rĂ©aliser des raccourcis au niveau de toutes les composantes de cet Ă©cosystĂšme dâattractivitĂ©.
à votre avis, comment les régions doivent-elles financer leurs projets structurants, notamment dans le cadre de la régionalisation avancée ?
La question du financement est un autre dĂ©fi crucial pour les rĂ©gions. Comme nous le savons, les rĂ©gions disposent de quatre types de ressources : les ressources transfĂ©rĂ©es par lâĂtat, les ressources propres, les ressources issues du partenariat public-privĂ© et celles gĂ©nĂ©rĂ©es par le financement international. Selon les donnĂ©es du ministĂšre de lâĂconomie et des finances, fournies par le Bulletin mensuel de statistiques des finances locales, le budget des 12 rĂ©gions au titre de lâannĂ©e 2023 reprĂ©senterait 10% du budget gĂ©nĂ©ral de lâĂtat, soit lâĂ©quivalent de 12 milliards de dirhams, dont 15% pour la rĂ©gion de Casablanca-Settat, 12% pour la rĂ©gion de Rabat-SalĂ©-KĂ©nitra, 10% pour la rĂ©gion de Marrakech-Safi, contre moins de 5% pour la rĂ©gion DraĂą-Tafilalet et 4% pour la rĂ©gion de lâOriental. Quand on sait que 80% des ressources des 12 rĂ©gions sont composĂ©es de ressources transfĂ©rĂ©es par lâĂtat, on comprend dĂšs lors lâampleur de la dĂ©pendance financiĂšre structurelle des rĂ©gions, pourquoi elles nâarrivent pas Ă rĂ©aliser tous les projets arrĂȘtĂ©s par leur Plan de dĂ©veloppement rĂ©gional dans les dĂ©lais impartis, et corrĂ©lativement pourquoi elles peinent Ă bĂątir de rĂ©els pĂŽles de compĂ©titivitĂ©. Face Ă cette situation se pose alors une question fondamentale : comment les rĂ©gions peuvent-elles dans lâavenir financer leur dĂ©veloppement ? Ă ce niveau, Ă©clairĂ©es par lâexpĂ©rience du nouveau modĂšle de dĂ©veloppement des provinces du Sud, plusieurs pistes sâoffrent aux rĂ©gions :
âą Mobiliser lâintelligence collective et le gĂ©nie de leurs acteurs et forces vives pour produire des richesses nouvelles. Dans cette perspective, les rĂ©gions doivent libĂ©rer les Ă©nergies de toutes leurs composantes pour permettre Ă toutes celles et ceux parmi leurs populations qui ont envie de prendre des risques, dâinnover, dâinvestir et de crĂ©er des activitĂ©s Ă©conomiques et qu'ils puissent le faire en dehors de tout obstacle et de toutes contraintes. Dans ce cadre, la gouvernance Ă©conomique doit consacrer dans les faits lâĂ©galitĂ© des chances de toutes et tous, entreprises et citoyens, devant lâacte Ă©conomique. Ce qui suppose lâinstauration dâun climat des affaires qui substitue Ă la rationalitĂ© basĂ©e sur les situations de rente, les concentrations, les privilĂšges, les passe-droits, le clientĂ©lisme et la parentĂ©, celle du mĂ©rite, de la compĂ©tence, de la prise de risque, de lâinnovation et de la concurrence juste, loyale et transparente. Câest cette rationalitĂ© territoriale systĂ©mique qui crĂ©era dans les rĂ©gions une dynamique Ă©conomique territoriale qui contribuera Ă Ă©largir la base sociale de lâactivitĂ© productive, diversifiera les opportunitĂ©s dâaffaires et formera de vĂ©ritables classes moyennes. Câest cette dynamique aussi qui conduira les rĂ©gions Ă dĂ©velopper leurs propres ressources et les conduira Ă une vĂ©ritable et saine autonomie financiĂšre. In fine, câest cette dynamique qui offrira aux rĂ©gions les conditions pour consolider les bases territoriales de la construction de vĂ©ritables pĂŽles de compĂ©titivitĂ©, dâattractivitĂ© et dâexcellence.
⹠Repenser le partenariat public-privé.
âą Changer radicalement dâapproche de la coopĂ©ration dĂ©centralisĂ©e. âą Mettre en place des politiques volontaristes spĂ©cifiques dâattrait des investissements directs Ă©trangers.
âą Instaurer une gouvernance financiĂšre responsable dĂ©barassĂ©e des lourdeurs et des complexitĂ©s administratives. Cette gouvernance doit ĂȘtre fondĂ©e sur la digitalisation de lâadministration, la transparence, le suivi, lâĂ©valuation, le contrĂŽle et la reddition des comptes. Lâobjectif est de rationaliser la gestion des ressources et de mutualiser leur utilisation.
âą Enfin, crĂ©er au sein de chaque rĂ©gion une instance permanente dĂ©diĂ© Ă lâintelligence Ă©conomique territoriale.
Dans quelle mesure la Charte de lâinvestissement pourrait-elle avoir un impact significatif sur le flux dâinvestissements dans les rĂ©gions ?
Lâefficience, lâefficacitĂ© et la portĂ©e de la Charte de lâinvestissement sur lâattractivitĂ© des rĂ©gions dĂ©pend de la capacitĂ© des Ă©lus Ă sâapproprier cette Charte Ă partir dâune bonne connaissance de toutes les dispositions et incitations quâelle propose et quâils peuvent utiliser pour attirer les flux dâinvestissements dans leur rĂ©gion. Dans cette perspective, chaque Conseil de rĂ©gion est appelĂ© Ă en user en mettant en exergue les avantages comparatifs, compĂ©titifs et stratĂ©giques qui sont propres au territoire de sa rĂ©gion, en vue dâĂ©laborer des guides dâincitations fiscales diffĂ©renciĂ©es dĂ©diĂ©s, en fonction de la spĂ©cificitĂ© des projets, des programmes et des dĂ©clinaisons territoriales des politiques sectorielles dĂ©finies, eu Ă©gard Ă ces avantages. Cette dĂ©marche devrait ĂȘtre adoptĂ©e par toutes les rĂ©gions et pas seulement celles comme Casablanca-Settat, Rabat-SalĂ©-KĂ©nitra, LaĂąyoune-Sakia Al Hamra et Dakhla-Oued Eddahab, qui sont dĂ©jĂ dans un Ă©tat avancĂ© en matiĂšre de structuration en pĂŽles de compĂ©titivitĂ©.
Cependant, lâoptimisation de cette Charte en vue de produire un impact significatif sur le flux dâinvestissements dans les 12 rĂ©gions prĂ©suppose la prĂ©paration de toutes les rĂ©gions Ă tous les Ă©chelons (Conseils rĂ©gionaux, Conseils provinciaux et Conseils communaux) au moyen du renforcement des capacitĂ©s de leurs ressources humaines. Elles implique aussi et surtout une mobilisation gĂ©nĂ©rale de tous les services extĂ©rieurs de lâĂtat et des instances de reprĂ©sentation socio-professionnelles dĂ©diĂ©es Ă lâaction Ă©conomique dans la rĂ©gion, sous la coordination des walis et gouverneurs en vue de garantir un pilotage institutionnel unifiĂ©.
Cette mobilisation gĂ©nĂ©rale doit porter sur des actions concrĂštes, concernant des sujets dâintĂ©rĂȘt pour lâinvestissement, et en particulier le foncier, le dĂ©veloppement de zones industrielles et logistiques, la crĂ©ation de clusters sectoriels spĂ©cialisĂ©s, lâĂ©laboration dâune stratĂ©gie de marketing territorial, de rayonnement et dâinfluence de la rĂ©gion dans le monde. Ă cet effet, ne faudrait-il pas rĂ©flĂ©chir Ă lâĂ©laboration de vĂ©ritables «chartes rĂ©gionales de lâInvestissement» ?
Entretien avec le président du Conseil régional de Casablanca-Settat
Le Matin : Quels sont les défis que doit relever Casablanca-Settat en termes de renforcement de son attractivité régionale ?
Abdellatif Maùzouz : D'abord, je tiens à rappeler que la région a énormément d'atouts au niveau national, mais aussi au niveau du continent africain, ce qui en fait une région attractive, que ce soit en termes d'infrastructures, de connectivité, de logistique, mais aussi de ressources humaines avec nos différentes universités publiques et privées et nos écoles supérieures. Casablanca est aussi la premiÚre place financiÚre du continent. Il existe des écosystÚmes trÚs variés qui font que Casablanca et sa région présentent un atout attrayant pour les investisseurs, mais aussi pour y vivre. Elle offre un bon cadre de vie qui a connu une amélioration durant les deux derniÚres années. Nous pouvons citer à ce titre la création de nouveaux espaces verts ou la reconstitution d'anciens, la propreté, les routes d'accÚs, de sortie et à l'intérieur de Casablanca, mais également du cÎté de Nouaceur, Mohammedia, Berrechid et El Jadida. Il y a eu des investissements importants à ce niveau.
Mais nous devons tout de mĂȘme faire face Ă quelques dĂ©fis. Ces dĂ©fis sont les pendants des atouts. Nous sommes classĂ©s premiĂšre rĂ©gion au niveau national pour ce qui est de la production industrielle avec 50%, et premiĂšre rĂ©gion exportatrice avec une part de 50% Ă©galement. Nous concentrons par ailleurs 40% du parc automobile national. Ceci fait de Casablanca-Settat la premiĂšre rĂ©gion Ă©mettrice de gaz Ă effet de serre. Nous travaillons Ă©normĂ©ment pour essayer de rĂ©duire cette pollution en agissant sur un ensemble d'atouts. D'abord, en dĂ©crĂ©tant que Casablanca, le grand Casablanca, ne peut plus recevoir dâindustries polluantes. Celles dĂ©jĂ prĂ©sentes sont en train d'amĂ©liorer leur process en ce sens. Comme vous le savez, pour pĂ©nĂ©trer les marchĂ©s internationaux, notamment europĂ©ens, nous devons avoir un faible impact carbone. Une mise Ă niveau sâest donc enclenchĂ©e pour ces industries, dâautant quâil sâagit dâune rĂ©gion oĂč celles-ci sont exportatrices. RĂ©duire la pollution implique aussi dâagir sur l'amĂ©lioration de l'environnement, et donc des espaces verts. Plus vous verdirez, plus vous rĂ©duirez l'impact de la pollution.
Le deuxiĂšme dĂ©fi, c'est celui du stress hydrique. Nous sommes la rĂ©gion oĂč il est le plus Ă©levĂ©. Nos rĂ©serves par rapport Ă la population sont les plus faibles du Maroc. Cela implique lâobligation dâune gestion trĂšs efficiente de la ressource en eau, qu'il s'agisse d'eau potable, d'eau destinĂ©e Ă l'agriculture ou d'eau destinĂ©e Ă l'industrie. Câest un autre secteur dans lequel nous investissons beaucoup. Ces investissements ont notamment trait au transfert de l'eau du pĂ©rimĂštre du SaĂŻss vers notre rĂ©gion. Nous sommes par ailleurs en train d'investir dans des stations de rĂ©utilisation des eaux usĂ©es pour lâarrosage notamment. Nous savons que c'est l'Ă©quivalent d'une grande station de dessalement qui est jetĂ©e dans la nature et dans la mer particuliĂšrement.
Rappelons que lâĂtat a fourni un effort considĂ©rable pour le dessalement de lâeau de mer. La grande station de Casablanca est en cours de construction. Il existe aussi une station de dessalement Ă Jorf Lasfar mise en place il y a quelques annĂ©es par l'OCP, destinĂ©e Ă la production et au transport des engrais. Aujourdâhui, elle fournit Ă©galement la rĂ©gion en eau potable. Des villes comme El Jadida, Moulay Abdellah et Azemmour sont entiĂšrement fournies en eau potable produite grĂące au dessalement, Ă©manant de Jorf Lasfar. Au mĂȘme titre, nous plaçons des stations monoblocs de petite taille ou de taille intermĂ©diaire dans diffĂ©rentes zones de la rĂ©gion. Elles permettent de dessaler l'eau de mer ou les eaux saumĂątres. Ă lâimage des groupes Ă©lectrogĂšnes pour l'Ă©lectricitĂ©. Ces stations sont transportables et permettent aussi de traiter de l'eau dans les territoires un peu Ă©loignĂ©s de la mer.
Le troisiĂšme dĂ©fi, qui n'est pas propre Ă notre rĂ©gion, mais Ă l'ensemble du Maroc, et pour lequel la rĂ©gion investit beaucoup, c'est l'emploi. Nous avons un taux de chĂŽmage Ă©levĂ© qui provient non seulement de notre propre dĂ©mographie, mais aussi de lâexode. La rĂ©gion de Casablanca Settat est connue pour son dynamisme et attire des chercheurs dâopportunitĂ©s, de lâensemble du Maroc, voire du continent. Nous devons donc ĂȘtre inventifs pour faciliter lâinvestissement et user de toutes les facilitĂ©s qui sont accordĂ©es en ce sens par l'Ătat la Charte de lâinvestissement que nous complĂ©tons par lâamĂ©nagement de zones d'activitĂ©s Ă©conomiques incluant des zones industrielles, logistiques et de services qui permettent aux investisseurs dâĂ©viter la contrainte trĂšs souvent lourde du coĂ»t du foncier.
Nous achetons du foncier. Nous veillons Ă ce que ces zones d'activitĂ© soient le plus possible Ă proximitĂ© des bassins d'emploi pour que les citoyens nâaient pas Ă se dĂ©placer sur des dizaines de kilomĂštres pour rejoindre leur lieu de travail. ParallĂšlement, nous dĂ©ployons des moyens financiers pour encourager la crĂ©ation et le dĂ©veloppement de PME et de startups dans la Fintech avec CFC (Casablanca Finance City), dans le domaine artistique, du tourisme, de lâartisanat et de lâĂ©conomie sociale avec les dĂ©partements, les offices et les fondations concernĂ©s.
Jâajouterais un quatriĂšme dĂ©fi, trĂšs important pour la rĂ©gion, et pour toutes les grandes mĂ©tropoles, c'est le dĂ©fi de la mobilitĂ©. Il est trĂšs important pour nous de faciliter le dĂ©placement des citoyens Ă l'intĂ©rieur des villes, mais aussi entre les communes. C'est la meilleure façon d'assurer l'inclusion Ă©conomique et sociale des diffĂ©rentes populations de la rĂ©gion. Cela encourage Ă©galement les citoyens Ă ne pas utiliser que leurs propres vĂ©hicules, rĂ©duisant ainsi les coĂ»ts de leurs dĂ©placements, tout comme ils contribuent Ă prĂ©server lâenvironnement. Câest la raison pour laquelle nous avons beaucoup misĂ© sur le transport ferroviaire avec le RER, les trains rĂ©gionaux, le tramway et le BHNS. Lâobjectif est de dĂ©passer les 50% de mobilitĂ© globale au niveau de la rĂ©gion par le biais du transport public.
Plan de dĂ©veloppement rĂ©gional, nouveau modĂšle de dĂ©veloppement, Charte de lâinvestissement, rĂ©gionalisation avancĂ©e... Comment croiser au mieux ces diffĂ©rentes stratĂ©gies pour gagner le pari du renforcement de lâattractivitĂ© de la rĂ©gion ?
Pour les rĂ©gions, en gĂ©nĂ©ral, et grĂące Ă la clairvoyance de Sa MajestĂ© le Roi, que Dieu Lâassiste, je dirais dâabord que nous avons la chance dâĂȘtre organisĂ©s comme tel. La rĂ©gion est un territoire qui permet une base concrĂšte de la convergence des politiques publiques. Au niveau central, les dĂ©partements ministĂ©riels travaillent surtout sur leur propre secteur. Dans la rĂ©gion, nous complĂ©tons et concrĂ©tisons dans les territoires, en diffĂ©rentes stratĂ©gies et plusieurs grands chantiers sectoriels, mais dont lâobjectif commun est lâamĂ©lioration des conditions et du cadre de vie des citoyennes et citoyens et le dĂ©veloppement durable et inclusif de notre pays.
Le fait d'avoir aujourd'hui une Charte de l'investissement suffisamment Ă©laborĂ©e permet d'attirer les investisseurs. Ces derniers, pour ĂȘtre attirĂ©s par la rĂ©gion, doivent y trouver des opportunitĂ©s. Il en existe beaucoup dans un territoire comme le nĂŽtre avec l'Ă©cosystĂšme de l'aĂ©ronautique, de la santĂ©, des nouvelles technologies, de l'agroalimentaire, du textile et de lâhabillement. Je vous ai parlĂ© des zones d'activitĂ© Ă©conomique. Nous les mettons justement en place pour encourager les investisseurs Ă venir tirer profit de ces Ă©cosystĂšmes et fournir ainsi le marchĂ© national et international. Ă travers le prisme du nouveau modĂšle de dĂ©veloppement, lorsqu'on a Ă©laborĂ© notre vision, le programme de dĂ©veloppement rĂ©gional, nous avons dâabord eu cette rĂ©flexion : nous avons un territoire, comment peut-on dĂ©finir la vocation de chacune de ses grandes composantes ? Nous en avons dĂ©clinĂ© cinq se rapportant soit aux industries lourdes, soit aux services, Ă l'agriculture ou Ă l'agroalimentaire, aux services et activitĂ©s Ă forte valeur ajoutĂ©e, etc.
A partir de lĂ , nous avons commencĂ© Ă orienter les investisseurs et nous travaillons pour cela en collaboration avec le Centre rĂ©gional dâinvestissement, les autoritĂ©s et les directions rĂ©gionales des diffĂ©rents dĂ©partements. Nous devons veiller Ă Ă©quilibrer progressivement nos territoires. Câest ce que nous faisons, par exemple, en matiĂšre dâalimentation en eau potable, dâassainissement, de routes, dâĂ©clairage, etc., en coordination avec les dĂ©partements concernĂ©s et les autoritĂ©s locales. Il en est de mĂȘme des grandes infrastructures en relation avec la Coupe dâAfrique 2025 et la Coupe du monde 2030. Câest pour vous dire qu'il existe une vĂ©ritable convergence des politiques publiques au niveau du territoire.
Le Programme de dĂ©veloppement rĂ©gional, Ă©laborĂ© pour la pĂ©riode 2022-2027, prend tout ceci en considĂ©ration. Nous retrouvons dans notre modĂšle de dĂ©veloppement les orientations clairvoyantes de Sa MajestĂ©. Ce modĂšle lui-mĂȘme a fortement inspirĂ© le programme du gouvernement, que nous traduisons, en termes de prioritĂ©s et de spĂ©cificitĂ©s de notre territoire. Je dirais que le lĂ©gislateur marocain, en mettant en place la loi 111-14 sur la rĂ©gionalisation avancĂ©e, a aussi pensĂ© aux outils de planification et de mise en Ćuvre. Ces outils sont pour nous le SchĂ©ma rĂ©gional d'amĂ©nagement du territoire et le Programme de dĂ©veloppement rĂ©gional.
Quelles sont les différentes sources de financement du développement régional et existe-il des mécanismes dits innovants ?
Je dirais que câest autre dĂ©fi pour les Conseils rĂ©gionaux qui ne disposent que de peu de ressources propres, gĂ©rĂ©es directement, contrairement aux communes. Les rĂ©gions se voient affecter des pourcentages sur certains impĂŽts tels que lâIS, l'IR et quelques taxes telles que la taxe sur les services portuaires ou celle sur les vignettes dâassurance, sur les permis de chasse ou sur la production des carriĂšres... Maintenant, nous essayons d'innover Ă travers deux leviers. Le premier, c'est de chercher des complĂ©ments de financement pour nos projets. Quand nous investissons dans un projet, un dĂ©partement ministĂ©riel, une commune et des organismes vont aussi investir avec nous. Si je prends lâexemple des stations de rĂ©utilisation des eaux usĂ©es, nous finançons une partie et le ministĂšre de l'IntĂ©rieur en finance une autre. Ce dernier dispose dâun fonds dĂ©diĂ© Ă cet effet. Et ce sans oublier les communes concernĂ©es. Ceci nous permet de financer ces projets de maniĂšre sereine.
Nous cherchons aussi Ă lever des financements directs sur le marchĂ© des capitaux. Vous le verrez dâailleurs, dans les jours qui viennent, nous Ă©mettons un emprunt obligataire dâun milliard de dirhams. Nous cherchons Ă dĂ©velopper des ressources propres Ă travers le retour sur des projets gĂ©nĂ©rateurs de revenus tels que les zones industrielles, les marchĂ©s de gros, etc., pour nous permettre de rembourser ces crĂ©dits, mais Ă©galement de lancer d'autres projets.
Nous avons aussi recours Ă des organismes internationaux qui nous font confiance et mettent des lignes de crĂ©dit Ă notre disposition. Nous sommes en contact avec plusieurs pourvoyeurs de fonds pour essayer de diversifier nos sources de financement, y compris Ă la finance climat, souvent moins coĂ»teuse que des financements conventionnels. Enfin, je tiens Ă souligner que la rĂ©gion de Casablanca-Settat est omniprĂ©sente dans la plupart des grands projets structurants de plus dâune centaine de communes et que le Grand Casablanca en occupe une part importante, compte tenu de son rĂŽle moteur pour notre region et pour lâensemble de notre pays.
