Auteur de plusieurs best-sellers et essais sur la sociĂ©tĂ© française, Jean-François Kahn (JFK) sort, en mai 2021, le premier tome de ses « MĂ©moires dâoutre-vie ». LâĂ©minent journaliste, dĂ©cĂ©dĂ© le 23 janvier dernier, avait 86 ans. Le rĂ©cit qui suit, nous lâavons publiĂ© en son temps, comme nous avons republiĂ© le soir de sa disparition lâintĂ©gralitĂ© de lâinterview quâil nous a accordĂ© dans la foulĂ©e de la sortie du premier volet de ses mĂ©moires. Ancien de lâhebdomadaire de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud « LâExpress », Jean-François Kahn fonde les magazines « LâEvĂšnement du jeudi » en 1984 et « Marianne » en 1997. Au dĂ©but des annĂ©es soixante, il est un temps correspondant de « La Vigie marocaine » depuis Paris.
Dans ses mĂ©moires, il relate une scĂšne cocasse vĂ©cue auprĂšs du dĂ©funt Hassan II : « Je dois ici en faire lâaveu : au-delĂ des Ă©vĂšnements et des faits -surtout si je les ai vĂ©cus- je ne retiens pas les propos, je ne retiens que les sonoritĂ©s et les images et, en consĂ©quence, les sonoritĂ©s qui font images. Un discours ne sâancre pas en moi, mĂȘme si son contenu me pĂ©nĂštre, alors quâune musique sây fixe. JâintĂšgre les raisonnements, mais plus difficilement les rhĂ©toriques qui les portent. Je retiens en revanche un air, donc une mĂ©lodie, en intĂ©grant facilement les mots quâelle vĂ©hicule. Tout se rĂ©sume donc, dans mes souvenirs, Ă des images et Ă des sonoritĂ©s. Un Ă©pisode en donnera la mesure. Un concours de circonstances (le remplacement dâun collĂšgue en vacances) avait fait de moi (cela devait se passer en 1963) le trĂšs Ă©phĂ©mĂšre correspondant dâun journal français marocain intitulĂ© La Vigie marocaine. Câest Ă ce moment prĂ©cis que le jeune roi du Maroc, Hassan II, entreprit son premier voyage officiel en France. Il me fallut donc, comme on dit, âle couvrirâ. Il Ă©tait prĂ©vu, en fin de matinĂ©e, une visite du Louvre.
Le musĂ©e avait Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© de ses visiteurs. Nous nous retrouvĂąmes avec trois journalistes, authentiquement marocains ceux-lĂ , assis sur des fauteuils entourant une maniĂšre de trĂŽne rĂ©servĂ© au souverain. Quâallait-il donc se passer ? StupĂ©faction : on avait placĂ© un certain nombre de tableaux parmi les plus reprĂ©sentatifs des richesses du musĂ©e sur des roulettes et on les poussait devant sa majestĂ©, donc devant nous. Nous ne parcourions pas le musĂ©e, câest le musĂ©e qui dĂ©filait. Et qui commentait ? AndrĂ© Malraux alors ministre de la Culture ! Or, jâai honte de le confesser, mais des commentaires de lâauteur du âMusĂ©e imaginaireâ je nâai strictement rien retenu (ce nâest dâailleurs pas, quoi quâil en pensĂąt lui-mĂȘme, dans son rapport Ă lâart, que sa sorte de gĂ©nie se manifesta avec le plus dâĂ©clats). Je nâoublierai jamais, en revanche, jamais, la figure consternĂ©e, Ă©berluĂ©e, dâHassan II, quand il prit conscience que Malraux nâavait pas sĂ©lectionnĂ© La Joconde, seul tableau apparemment qui motivait son attente. »
Dans ses mĂ©moires, il relate une scĂšne cocasse vĂ©cue auprĂšs du dĂ©funt Hassan II : « Je dois ici en faire lâaveu : au-delĂ des Ă©vĂšnements et des faits -surtout si je les ai vĂ©cus- je ne retiens pas les propos, je ne retiens que les sonoritĂ©s et les images et, en consĂ©quence, les sonoritĂ©s qui font images. Un discours ne sâancre pas en moi, mĂȘme si son contenu me pĂ©nĂštre, alors quâune musique sây fixe. JâintĂšgre les raisonnements, mais plus difficilement les rhĂ©toriques qui les portent. Je retiens en revanche un air, donc une mĂ©lodie, en intĂ©grant facilement les mots quâelle vĂ©hicule. Tout se rĂ©sume donc, dans mes souvenirs, Ă des images et Ă des sonoritĂ©s. Un Ă©pisode en donnera la mesure. Un concours de circonstances (le remplacement dâun collĂšgue en vacances) avait fait de moi (cela devait se passer en 1963) le trĂšs Ă©phĂ©mĂšre correspondant dâun journal français marocain intitulĂ© La Vigie marocaine. Câest Ă ce moment prĂ©cis que le jeune roi du Maroc, Hassan II, entreprit son premier voyage officiel en France. Il me fallut donc, comme on dit, âle couvrirâ. Il Ă©tait prĂ©vu, en fin de matinĂ©e, une visite du Louvre.
Le musĂ©e avait Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© de ses visiteurs. Nous nous retrouvĂąmes avec trois journalistes, authentiquement marocains ceux-lĂ , assis sur des fauteuils entourant une maniĂšre de trĂŽne rĂ©servĂ© au souverain. Quâallait-il donc se passer ? StupĂ©faction : on avait placĂ© un certain nombre de tableaux parmi les plus reprĂ©sentatifs des richesses du musĂ©e sur des roulettes et on les poussait devant sa majestĂ©, donc devant nous. Nous ne parcourions pas le musĂ©e, câest le musĂ©e qui dĂ©filait. Et qui commentait ? AndrĂ© Malraux alors ministre de la Culture ! Or, jâai honte de le confesser, mais des commentaires de lâauteur du âMusĂ©e imaginaireâ je nâai strictement rien retenu (ce nâest dâailleurs pas, quoi quâil en pensĂąt lui-mĂȘme, dans son rapport Ă lâart, que sa sorte de gĂ©nie se manifesta avec le plus dâĂ©clats). Je nâoublierai jamais, en revanche, jamais, la figure consternĂ©e, Ă©berluĂ©e, dâHassan II, quand il prit conscience que Malraux nâavait pas sĂ©lectionnĂ© La Joconde, seul tableau apparemment qui motivait son attente. »
