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Actualités 05 Jan 2026 7 min de lecture

« La peinture Ă  l’exercice de l’art » : une exposition qui dĂ©place notre regard / In Marrakech, an exhibition that shifts our gaze

« La peinture Ă  l’exercice de l’art » : une exposition qui dĂ©place notre regard / In Marrakech, an exhibition that shifts our gaze

L’exposition collective curatĂ©e par Fatima-Zahra Lakrissa Ă  Marrakech invite le spectateur Ă  questionner le mĂ©dium de la peinture dans son hors-champ et son extensibilitĂ©. 

Si la peinture continue de faire les choux gras du marchĂ© de l’art, le spectateur sait-il encore prendre le temps d’arrĂȘter son regard sur un tableau ? ConnaĂźt-on encore cet art du dĂ©tail que prisait l’historien de l’art Daniel Arasse, est-on encore sensible Ă  la texture d’une Ɠuvre, Ă  ses effets de transparence, Ă  son caractĂšre tactile ? Le flux continuel d’images dans lequel nous baignons tous ne tend-il pas Ă  uniformiser notre regard ? Tel a Ă©tĂ© le point de dĂ©part de Fatima-Zahra Lakrissa lorsqu’elle a Ă©tĂ© conviĂ©e Ă  curater pour la Loft Art Gallery de Marrakech une exposition des artistes de la galerie : « À l’origine, explique-t-elle, j’avais envie de travailler sur une exposition oĂč je mĂ©langerais peinture et photographie, de jouer sur ce lien entre les usages et les fonctions de la photographie chez les artistes peintres, mais aussi le rapport au champ pictural chez les photographes. »

Amina Rezki, Sans titre, 2025. Courtesy de Loft Art Gallery.

Or, si la photo s’absente comme mĂ©dium, elle constitue nĂ©anmoins l’un des soubassements de l’exposition. L’importance accordĂ©e au cadre permet ainsi de rapprocher des Ɠuvres en apparence dissemblables. LĂ  oĂč Amina Rezki mĂ©nage dans ses toiles des vignettes faisant office de mise en abyme ou recourt Ă  des surcadrages lui permettant de faire se tĂ©lescoper, dans un pur esprit surrĂ©aliste, des espaces ou des temporalitĂ©s antagonistes, Elladj Lincy Deloumeaux se concentre avec minutie sur les compositions de ses dĂ©cors d’oĂč des personnages souvent en pied se dĂ©tachent de l’encadrement d’une fenĂȘtre ouvrant sur un horizon imperceptible. Plus dionysiaques, les tableaux d’Amina Benbouchta dĂ©cadrent plus volontiers l’espace de composition pour laisser advenir, dans un esprit trĂšs matissien, des coulĂ©es rougeoyantes de peinture qui emportent littĂ©ralement l’adhĂ©sion.

Elladj Lincy Deloumeaux, La femme et le portrait, 2025. Courtesy de Loft Art Gallery.

Bousculer les repĂšres

La photographie constitue d’ailleurs l’un des outils de recherche prisĂ© par d’autres peintres, Ă  l’instar de Walid Ardhaoui ou de Nassim Azarzar. L’un prisant des personnes en marge de la sociĂ©tĂ© reprĂ©sentĂ©es de façon hyperrĂ©aliste sur un quadrillage rappelant les cahiers d’écolier, l’autre s’inspirant dans ses compositions abstraites des dĂ©cors et motifs ornant des camions. Seul photographe de l’exposition, Mustapha Azeroual propose des bas-reliefs de la sĂ©rie HĂ©liaque capturant la lumiĂšre Ă  travers des superpositions de prises de vue retravaillĂ©es numĂ©riquement. Ces objets aux nuances multiples dialoguent autant avec les toiles de Azarzar qu’avec celles de Radia Lamrani que rapproche une mĂȘme quĂȘte de la lumiĂšre et de ses effets irradiants ; quand bien mĂȘme leurs tableaux restent encore en-deçà des prouesses techniques de Azeroual.

Walid Ardhaoui, Untitled, 2025. Courtesy de Loft Art Gallery.

L’autre versant jubilatoire de cette exposition rĂ©side sans doute dans l’intelligence avec laquelle celle-ci bouscule nos repĂšres et nous invite Ă  Ă©largir le spectre de notre dĂ©finition de la peinture ou du pictural. Le dialogue qu’établit Walid Ardhaoui entre des portraits hyperrĂ©alistes et des dessins d’enfant Ă  la gaucherie assumĂ©e dĂ©place les frontiĂšres entre l’acte de peindre et celui de dessiner, avec une incongruitĂ© qui laisse sceptique quelques visiteurs. La rĂ©alisation par Elladj Lincy Deloumeaux d’une Ɠuvre intĂ©grant Ă  des petits formats peints un Ă©lĂ©ment dĂ©coratif architectural annonce le second volet de l’exposition qui se tiendra en fĂ©vrier. À cette occasion, les artistes seront invitĂ©s, selon les mots de la curatrice, Ă  dĂ©passer « le dispositif dit frontal de la peinture » pour donner Ă  voir dans la galerie sculptures ou installations questionnant la mise en espace de la picturalitĂ©. Enfin, la prĂ©sence d’un polyptyque de Khadija El Abyad, PĂ©tales d’au-delĂ , rĂ©alisĂ© Ă  partir de hennĂ© invite Ă  reconsidĂ©rer tout un pan de l’histoire de la peinture au Maroc, en ne l’arrimant plus seulement Ă  l’introduction de la peinture de chevalet Ă  l’époque coloniale. De quoi donner du grain Ă  moudre !

Olivier Rachet

Exposition « La peinture Ă  l’exercice de l’art », Loft Art Gallery, Marrakech, jusqu’au mois de mars 2026, avec Walid Ardhaoui, Nassim Azarzar, Mustapha Azeroual, Amina Benbouchta, Elladj Lincy Deloumeaux, Khadija El Abyad, Radia Lamrani et Amina Rezki.

« Painting in the Exercise of Art ». Courtesy de Loft Art Gallery.
The group exhibition curated by Fatima-Zahra Lakrissa in Marrakech invites viewers to question the medium of painting in its off-screen spaces and in its capacity to extend beyond itself.
While painting continues to fuel the art market, do viewers still know how to pause and truly look at a canvas? Do we still possess that attention to detail so prized by the art historian Daniel Arasse, that sensitivity to texture, transparency, and the tactile qualities of a work? Or has the unending flow of images saturating our daily lives flattened our vision altogether?
Nassim Azarzar, Sans titre, 2025. Courtesy de Loft Art Gallery.
That was the starting point for Fatima-Zahra Lakrissa when she was invited to curate an exhibition of gallery artists for Loft Art Gallery in Marrakech. “At first,” she explains, “I wanted to work on an exhibition that would bring painting and photography together, to explore how painters use photography, but also how photographers relate to the pictorial field.”
Even though photography ultimately disappears as a medium in its own right, it remains one of the exhibition’s underlying frameworks. The emphasis placed on framing creates unexpected affinities between works that initially seem dissimilar. In her canvases, Amina Rezki stages vignettes that operate as mise en abyme, or deploys secondary frames that collide, in a distinctly Surrealist spirit, disparate spaces and temporalities. Elladj Lincy Deloumeaux, by contrast, works with painstaking precision on the compositions of his interiors, from which full-length figures emerge before the frame of a window opening onto an almost imperceptible horizon.
More Dionysian in spirit, Amina Benbouchta’s paintings loosen the frame altogether. With an echo of Matisse, incandescent flows of paint spill across the surface, sweeping the viewer along with them.
« Painting in the Exercise of Art ». Courtesy de Loft Art Gallery.
Disrupting our bearings
Photography is also one of the key research tools used by other painters, such as Walid Ardhaoui and Nassim Azarzar. The former portrays people on the margins of society with hyperrealist precision over school-notebook grids. The latter draws inspiration for his abstract compositions from the decorative motifs adorning trucks.
The only photographer in the show, Mustapha Azeroual presents bas-reliefs from his HĂ©liaque series, capturing light through digitally reworked superimpositions of images. With their subtly shifting tonalities, these objects converse as much with the canvases of Azarzar as with those of Radia Lamrani. What brings them together is a shared pursuit of light and its irradiating effects, even if the paintings remain somewhat short of Azeroual’s technical virtuosity.
Another of the exhibition’s pleasures lies in the intelligence with which it unsettles our expectations, broadening our sense of what painting or the pictorial might encompass. The dialogue that Walid Ardhaoui stages between hyperrealist portraits and deliberately awkward, childlike drawings blurs the line between painting and drawing, leaving some visitors intriguingly skeptical.
Elladj Lincy Deloumeaux’s work incorporating a small painted format with an architectural decorative element foreshadows the exhibition’s second chapter, to open in February. On that occasion, the artists will be invited, in the curator’s words, to move beyond the so-called frontal dispositif of painting, presenting sculptures and installations that question how pictoriality occupies space.
Finally, the presence of Khadija El Abyad’s polyptych PĂ©tales d’au-delĂ , created using henna, invites us to reconsider an entire chapter of Morocco’s art history. The point is no longer to anchor it solely to the introduction of the easel painting during the colonial period. There is plenty here to think about.
Olivier Rachet
Radia Lamrani, Sans titre, 2025. Courtesy de Loft Art Gallery

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