Du 18 au 20 avril 2025, Bouznika accueillera le 47e CongrĂšs du Syndicat national de la santĂ© publique dans un climat tendu, oĂč les attentes sociales croisent l'essoufflement institutionnel. Trois ans aprĂšs lâadoption de la loi-cadre 06.22, les promesses de rĂ©forme peinent Ă prendre forme. DerriĂšre les discours officiels, câest lâinertie qui domine. Ce congrĂšs devient alors bien plus quâun Ă©vĂ©nement syndical : un carrefour stratĂ©gique pour poser la question qui fĂąche â qui osera rĂ©ellement enclencher la rĂ©forme ?
Une rĂ©forme sans pilote : quand lâEtat ajourne ses propres promesses
La Haute AutoritĂ© de SantĂ©, censĂ©e piloter la transformation du systĂšme, demeure Ă lâĂ©tat de projet. Son absence signifie une chose : aucun mĂ©canisme indĂ©pendant dâĂ©valuation nâa Ă©tĂ© mis en place. Comment prĂ©tendre Ă une gouvernance efficace sans instance dâaudit ni indicateurs de suivi ? Lâabsence de cette institution clĂ© traduit une fuite en avant politique, oĂč les effets dâannonce remplacent lâaction concrĂšte.
Professionnels de santé : entre précarité structurelle et désenchantement
La rĂ©forme de la fonction publique sanitaire devait unifier les statuts et amĂ©liorer lâattractivitĂ© du secteur. Au lieu de cela, les disparitĂ©s salariales persistent, les contrats prĂ©caires se multiplient, et les perspectives dâĂ©volution restent floues. Les annonces de rĂ©munĂ©ration Ă la performance, sans grille Ă©quitable ni transparence, alimentent la mĂ©fiance. Cette situation fragilise la motivation, accentue la fuite des compĂ©tences et affaiblit le service public.
DĂ©centralisation en panne : lâillusion des groupements territoriaux de santĂ©
Le projet phare des unitĂ©s territoriales de santĂ©, qui devait incarner la rĂ©gionalisation avancĂ©e, stagne. Faute de cadre juridique et de rĂ©partition claire des compĂ©tences entre lâEtat central et les rĂ©gions, ce chantier reste bloquĂ©. Lâabsence dâautonomie budgĂ©taire, de gouvernance locale et de planification territoriale rend impossible toute Ă©galitĂ© dans lâaccĂšs aux soins.
Une offre de soins déséquilibrée : deux vitesses, une injustice
Les inĂ©galitĂ©s dâaccĂšs sont flagrantes. Dâun cĂŽtĂ©, les grandes villes concentrent les Ă©quipements et les spĂ©cialistes. De lâautre, les zones rurales manquent de tout: personnel, structures, services dâurgence. Le droit Ă la santĂ©, garanti par lâarticle 31 de la Constitution, est vidĂ© de son sens. Cette fracture territoriale alimente la dĂ©fiance envers les pouvoirs publics.
Une numérisation de façade : slogans sans infrastructure
Si la digitalisation est omniprĂ©sente dans les discours, elle reste invisible dans les faits. Manque de matĂ©riel, absence de formation, et incompatibilitĂ© des systĂšmes entravent lâinteropĂ©rabilitĂ©. Pendant ce temps, des pays africains comme le Rwanda affichent des succĂšs notables dans la gestion numĂ©rique des dossiers mĂ©dicaux. Le Maroc, lui, sâenlise dans un simulacre de modernisation.
Un financement insuffisant : quand lâaustĂ©ritĂ© hypothĂšque le droit Ă la santĂ©
Avec Ă peine 7% du PIB affectĂ© Ă la santĂ© et un budget moyen de 1.000 dirhams par habitant, le Maroc reste loin des standards de lâOMS. Mieux encore, les mĂ©nages financent prĂšs de la moitiĂ© des soins de leur poche. Ce dĂ©sengagement de lâEtat renforce la marchandisation de la santĂ© et transforme un droit fondamental en produit de luxe rĂ©servĂ© aux plus fortunĂ©s.
LâEtat social dans les mots, le marchĂ© dans les actes
Le discours officiel continue de vanter lâEtat social. Mais sur le terrain, les dynamiques sont purement libĂ©rales. LâintĂ©gration des ex-bĂ©nĂ©ficiaires du RAMED dans lâAMO se heurte Ă lâinsuffisance des prestations. Les allocations familiales et les retraites promises aux plus vulnĂ©rables se font attendre. Les politiques sociales sâapparentent Ă des opĂ©rations de communication plus quâĂ des transformations structurelles.
Gouvernance fragmentée, institutions sans moyens
Sur les cinq grandes structures prĂ©vues par la loi 06.22 â Conseil scientifique, agences du mĂ©dicament, du sang, etc. â aucune nâest pleinement opĂ©rationnelle. Lâabsence de dĂ©crets, de personnel qualifiĂ©, de transfert dâactifs et de coordination entre acteurs empĂȘche toute avancĂ©e concrĂšte. La gouvernance sanitaire reste verticale, technocratique et impermĂ©able aux professionnels de terrain.
Formation et spécialisation : les angles morts de la réforme
Le manque de formation initiale de qualitĂ©, l'absence dâun systĂšme de formation continue rigoureux, et la faiblesse des politiques dâincitation accentuent la crise. Les spĂ©cialitĂ©s les plus critiques â anesthĂ©sie, rĂ©animation, psychiatrie â sont en pĂ©nurie. Et face Ă lâexode des mĂ©decins, aucune stratĂ©gie crĂ©dible nâest dĂ©ployĂ©e.
Des décrets toujours absents : une réforme amputée
La non-publication des dĂ©crets dâapplication compromet lâopĂ©rationnalisation de toute la rĂ©forme. Aucun texte ne dĂ©finit encore les types dâĂ©tablissements publics de santĂ©, les conditions dâemploi dans le cadre du partenariat public-privĂ©, ni les modalitĂ©s du nouveau rĂ©gime contractuel. Cette opacitĂ© lĂ©gale nourrit le flou, la dĂ©fiance, et lâimmobilisme.
Groupements sanitaires territoriaux : de la thĂ©orie Ă lâimpasse
MĂȘme lĂ oĂč la loi est votĂ©e, rien ne se passe. Les groupements territoriaux nâont ni locaux, ni statuts, ni personnels. Le transfert du foncier public nâa pas Ă©tĂ© fait, les conseils de gouvernance ne sont pas nommĂ©s, et les budgets ne sont pas dĂ©finis. Lâambition dâun pilotage territorial reste donc thĂ©orique.
Institutions fantĂŽmes : quand lâEtat lĂ©gifĂšre sans exĂ©cuter
La Haute AutoritĂ© de SantĂ©, lâAgence du MĂ©dicament, lâAgence du Sang⊠Toutes restent sans effets, faute de textes organiques et de dĂ©cisions exĂ©cutives. Ce paradoxe entre volontĂ© lĂ©gislative et passivitĂ© administrative mine la crĂ©dibilitĂ© de lâEtat.
Conclusion : un tournant syndical face Ă lâimpasse politique
Ce 47e CongrĂšs nâest pas quâune instance de dĂ©bat et de dĂ©fense des droits syndicaux. Il est un cri dâalerte. Lâheure nâest plus aux constats, mais Ă la confrontation politique des responsabilitĂ©s.
Trois questions clĂ©s sâimposent :
⹠Le Maroc a-t-il réellement la volonté de transformer son systÚme de santé ? et comment ? et dans quel délai ?
⹠Les citoyens seront-ils toujours réduits à des statistiques dans des rapports institutionnels ?
âą JusquâĂ quand le droit Ă la santĂ© restera-t-il une promesse creuse pour les plus vulnĂ©rables ?
La rĂ©forme nâaura de sens que si elle change la vie des gens. Elle doit redonner confiance, crĂ©er de lâĂ©quitĂ©, reconnaĂźtre la valeur des soignants, et bĂątir un systĂšme pour tous.
La balle est dĂ©sormais dans le camp du gouvernement. Mais le syndicat, lui, doit prendre le flambeau, hausser le ton, dĂ©fendre les acquis, exiger le respect des engagements et rappeler que la dignitĂ© des professionnels de santĂ© nâest pas nĂ©gociable.
Par Mohamed Assouali
Membre du secrĂ©tariat national du secteur santĂ© â USFP
Une rĂ©forme sans pilote : quand lâEtat ajourne ses propres promesses
La Haute AutoritĂ© de SantĂ©, censĂ©e piloter la transformation du systĂšme, demeure Ă lâĂ©tat de projet. Son absence signifie une chose : aucun mĂ©canisme indĂ©pendant dâĂ©valuation nâa Ă©tĂ© mis en place. Comment prĂ©tendre Ă une gouvernance efficace sans instance dâaudit ni indicateurs de suivi ? Lâabsence de cette institution clĂ© traduit une fuite en avant politique, oĂč les effets dâannonce remplacent lâaction concrĂšte.
Professionnels de santé : entre précarité structurelle et désenchantement
La rĂ©forme de la fonction publique sanitaire devait unifier les statuts et amĂ©liorer lâattractivitĂ© du secteur. Au lieu de cela, les disparitĂ©s salariales persistent, les contrats prĂ©caires se multiplient, et les perspectives dâĂ©volution restent floues. Les annonces de rĂ©munĂ©ration Ă la performance, sans grille Ă©quitable ni transparence, alimentent la mĂ©fiance. Cette situation fragilise la motivation, accentue la fuite des compĂ©tences et affaiblit le service public.
DĂ©centralisation en panne : lâillusion des groupements territoriaux de santĂ©
Le projet phare des unitĂ©s territoriales de santĂ©, qui devait incarner la rĂ©gionalisation avancĂ©e, stagne. Faute de cadre juridique et de rĂ©partition claire des compĂ©tences entre lâEtat central et les rĂ©gions, ce chantier reste bloquĂ©. Lâabsence dâautonomie budgĂ©taire, de gouvernance locale et de planification territoriale rend impossible toute Ă©galitĂ© dans lâaccĂšs aux soins.
Une offre de soins déséquilibrée : deux vitesses, une injustice
Les inĂ©galitĂ©s dâaccĂšs sont flagrantes. Dâun cĂŽtĂ©, les grandes villes concentrent les Ă©quipements et les spĂ©cialistes. De lâautre, les zones rurales manquent de tout: personnel, structures, services dâurgence. Le droit Ă la santĂ©, garanti par lâarticle 31 de la Constitution, est vidĂ© de son sens. Cette fracture territoriale alimente la dĂ©fiance envers les pouvoirs publics.
Une numérisation de façade : slogans sans infrastructure
Si la digitalisation est omniprĂ©sente dans les discours, elle reste invisible dans les faits. Manque de matĂ©riel, absence de formation, et incompatibilitĂ© des systĂšmes entravent lâinteropĂ©rabilitĂ©. Pendant ce temps, des pays africains comme le Rwanda affichent des succĂšs notables dans la gestion numĂ©rique des dossiers mĂ©dicaux. Le Maroc, lui, sâenlise dans un simulacre de modernisation.
Un financement insuffisant : quand lâaustĂ©ritĂ© hypothĂšque le droit Ă la santĂ©
Avec Ă peine 7% du PIB affectĂ© Ă la santĂ© et un budget moyen de 1.000 dirhams par habitant, le Maroc reste loin des standards de lâOMS. Mieux encore, les mĂ©nages financent prĂšs de la moitiĂ© des soins de leur poche. Ce dĂ©sengagement de lâEtat renforce la marchandisation de la santĂ© et transforme un droit fondamental en produit de luxe rĂ©servĂ© aux plus fortunĂ©s.
LâEtat social dans les mots, le marchĂ© dans les actes
Le discours officiel continue de vanter lâEtat social. Mais sur le terrain, les dynamiques sont purement libĂ©rales. LâintĂ©gration des ex-bĂ©nĂ©ficiaires du RAMED dans lâAMO se heurte Ă lâinsuffisance des prestations. Les allocations familiales et les retraites promises aux plus vulnĂ©rables se font attendre. Les politiques sociales sâapparentent Ă des opĂ©rations de communication plus quâĂ des transformations structurelles.
Gouvernance fragmentée, institutions sans moyens
Sur les cinq grandes structures prĂ©vues par la loi 06.22 â Conseil scientifique, agences du mĂ©dicament, du sang, etc. â aucune nâest pleinement opĂ©rationnelle. Lâabsence de dĂ©crets, de personnel qualifiĂ©, de transfert dâactifs et de coordination entre acteurs empĂȘche toute avancĂ©e concrĂšte. La gouvernance sanitaire reste verticale, technocratique et impermĂ©able aux professionnels de terrain.
Formation et spécialisation : les angles morts de la réforme
Le manque de formation initiale de qualitĂ©, l'absence dâun systĂšme de formation continue rigoureux, et la faiblesse des politiques dâincitation accentuent la crise. Les spĂ©cialitĂ©s les plus critiques â anesthĂ©sie, rĂ©animation, psychiatrie â sont en pĂ©nurie. Et face Ă lâexode des mĂ©decins, aucune stratĂ©gie crĂ©dible nâest dĂ©ployĂ©e.
Des décrets toujours absents : une réforme amputée
La non-publication des dĂ©crets dâapplication compromet lâopĂ©rationnalisation de toute la rĂ©forme. Aucun texte ne dĂ©finit encore les types dâĂ©tablissements publics de santĂ©, les conditions dâemploi dans le cadre du partenariat public-privĂ©, ni les modalitĂ©s du nouveau rĂ©gime contractuel. Cette opacitĂ© lĂ©gale nourrit le flou, la dĂ©fiance, et lâimmobilisme.
Groupements sanitaires territoriaux : de la thĂ©orie Ă lâimpasse
MĂȘme lĂ oĂč la loi est votĂ©e, rien ne se passe. Les groupements territoriaux nâont ni locaux, ni statuts, ni personnels. Le transfert du foncier public nâa pas Ă©tĂ© fait, les conseils de gouvernance ne sont pas nommĂ©s, et les budgets ne sont pas dĂ©finis. Lâambition dâun pilotage territorial reste donc thĂ©orique.
Institutions fantĂŽmes : quand lâEtat lĂ©gifĂšre sans exĂ©cuter
La Haute AutoritĂ© de SantĂ©, lâAgence du MĂ©dicament, lâAgence du Sang⊠Toutes restent sans effets, faute de textes organiques et de dĂ©cisions exĂ©cutives. Ce paradoxe entre volontĂ© lĂ©gislative et passivitĂ© administrative mine la crĂ©dibilitĂ© de lâEtat.
Conclusion : un tournant syndical face Ă lâimpasse politique
Ce 47e CongrĂšs nâest pas quâune instance de dĂ©bat et de dĂ©fense des droits syndicaux. Il est un cri dâalerte. Lâheure nâest plus aux constats, mais Ă la confrontation politique des responsabilitĂ©s.
Trois questions clĂ©s sâimposent :
⹠Le Maroc a-t-il réellement la volonté de transformer son systÚme de santé ? et comment ? et dans quel délai ?
⹠Les citoyens seront-ils toujours réduits à des statistiques dans des rapports institutionnels ?
âą JusquâĂ quand le droit Ă la santĂ© restera-t-il une promesse creuse pour les plus vulnĂ©rables ?
La rĂ©forme nâaura de sens que si elle change la vie des gens. Elle doit redonner confiance, crĂ©er de lâĂ©quitĂ©, reconnaĂźtre la valeur des soignants, et bĂątir un systĂšme pour tous.
La balle est dĂ©sormais dans le camp du gouvernement. Mais le syndicat, lui, doit prendre le flambeau, hausser le ton, dĂ©fendre les acquis, exiger le respect des engagements et rappeler que la dignitĂ© des professionnels de santĂ© nâest pas nĂ©gociable.
Par Mohamed Assouali
Membre du secrĂ©tariat national du secteur santĂ© â USFP
