Alors que la rĂ©solution 2797 du Conseil de sĂ©curitĂ© et le discours royal du 31 octobre 2025 ont ouvert la voie Ă une solution politique au conflit du Sahara, des questions Ă©pineuses peuvent surgir en amont de la mise en Ćuvre du plan dâautonomie sous souverainetĂ© marocaine. DĂ©limitation territoriale, lĂ©gitimitĂ© Ă©lectorale, tensions tribales : le consensus tant espĂ©rĂ© pourrait se heurter Ă une rĂ©alitĂ© locale complexe.
Abdellah Hafidi Sbai *
Au fil des articles que jâai publiĂ©s rĂ©cemment â que ce soit avant la rĂ©solution 2797 des Nations Unies ou aprĂšs le discours royal du 31 octobre 2025, dĂ©sormais Ă©rigĂ© en fĂȘte nationale baptisĂ©e FĂȘte de lâunitĂ© â jâai longuement abordĂ© les conditions qui entoureront, Ă lâavenir, la mise en Ćuvre de lâautonomie sous souverainetĂ© marocaine au Sahara. Des conditions qui pourraient freiner son application et entraĂźner la rĂ©gion dans des conflits tribaux dont elle nâa nul besoin.
Jâai Ă©voquĂ© deux facteurs particuliĂšrement difficiles Ă rĂ©soudre ou Ă harmoniser :
A. Le pĂ©rimĂštre gĂ©ographique concernĂ© par le futur rĂ©gime dâautonomie : sâagira-t-il uniquement de la zone prĂ©cĂ©demment occupĂ©e par lâEspagne, allant de Tarfaya Ă Guerguerat et libĂ©rĂ©e lots de la Marche verte en 1975? Ou faudra-t-il y inclure Ă©galement la rĂ©gion de Guelmim-Oued Noun ? Cette derniĂšre a toujours Ă©tĂ© impliquĂ©e â positivement comme nĂ©gativement â dans les Ă©vĂ©nements marquants du Sahara.
Si le Maroc dĂ©cide dâintĂ©grer la rĂ©gion de Guelmim-Oued Noun dans le territoire concernĂ© par lâautonomie saharienne, il pourrait courir le risque dây entraĂźner une rĂ©gion dans un conflit dont elle pourrait bien se passerâŠ
Les habitants de la rĂ©gion de Guelmim-Oued Noun auront bien du mal Ă accepter quâon les Ă©carte aussi facilement de la rĂ©gion saharienne, avec tout ce quâelle implique â en bien comme en mal. Les tribus qui composent cette rĂ©gion, notamment celles de lâalliance Tekna et en particulier la tribu AĂŻt Oussa, ont versĂ© leur sang pour maintenir lâunitĂ© du Sahara, de ses frontiĂšres nord jusquâĂ ses confins. Le danger, ici, est de voir sâenflammer un conflit latent entre deux grandes familles influentes, bien implantĂ©es dans la rĂ©gion et en relation Ă©troite avec les cercles du pouvoir profond, susceptibles dâinfluencer toute dĂ©cision future dans le dossier.
B. Le second enjeu concerne les Ă©lecteurs : qui aura le droit de voter dans le cadre des scrutins futurs censĂ©s dĂ©signer les organes de gouvernance rĂ©gionale (parlement et exĂ©cutif de lâautonomie) ?
Les listes Ă©lectorales validĂ©es par la MINURSO seront-elles seules prises en compte aprĂšs leur mise Ă jour ? Faudra-t-il y ajouter les personnes non reconnues par les notables tribaux des deux camps ? Ou bien Ă©largira-t-on la participation Ă lâensemble de la population de Guelmim-Oued Noun dans sa totalitĂ© ?
Ce dernier scĂ©nario changerait profondĂ©ment la donne dĂ©mographique : la population de cette rĂ©gion â composĂ©e des tribus Tekna, des habitants de Tan-Tan, Assa-Zag, Sidi Ifni, AĂŻt BaĂąmrane, AĂŻt Rkha, Majjat, et bien dâautres â dĂ©passe largement celle des provinces sahariennes historiquement hĂ©ritĂ©es de la colonisation espagnole, avec une estimation allant jusquâĂ deux tiers de plus.
La population du Sahara historique, hĂ©ritĂ© de la colonisation espagnole, acceptera-t-elle lâintĂ©gration des habitants de Guelmim-Oued Noun dans le pĂ©rimĂštre de lâautonomie ?
Et, Ă lâinverse, la population de Guelmim-Oued Noun tolĂ©rera-t-elle dâĂȘtre Ă©cartĂ©e de la rĂ©gion saharienne avec laquelle elle partage lâhistoire, les liens tribaux et les sacrifices ?
Câest lĂ tout le nĆud du conflit, dĂ©jĂ amorcĂ© par la dĂ©claration du prĂ©sident du Conseil rĂ©gional de LaĂąyoune, suivie par la rĂ©action du prĂ©sident du Conseil provincial dâAssa-Zag, et une vague de prises de position Ă©manant de dizaines dâacteurs de la sociĂ©tĂ© civile saharienne, de Guelmim jusquâaux confins sud. La guerre des mots bat son plein, et ce nâest que le dĂ©but⊠Que Dieu prĂ©serve le Maroc de ce qui pourrait suivre.
La question de la dĂ©limitation gĂ©ographique du territoire sur lequel sâappliquera lâautonomie sous souverainetĂ© marocaine et celle des Ă©lecteurs habilitĂ©s Ă dĂ©signer les institutions rĂ©gionales â parlement autonome, gouvernement local, communes â constituent des Ă©tapes cruciales dans le processus.
Si le Maroc, avec lâappui de lâONU et le soutien affirmĂ© des Ătats-Unis, parvient Ă trouver un consensus sur ces deux points, ce sera une victoire stratĂ©gique et la moitiĂ© du chemin sera faite.
Dans le cas contraire, le dossier risque de stagner encore longtemps, et de plonger dans une lĂ©thargie dangereuse : un malade laissĂ© en salle dâattente, souffrant dâinsomnies politiques et de fiĂšvres diplomatiques auxquelles mĂȘme les meilleurs mĂ©decins en gĂ©opolitique auront du mal Ă trouver un remĂšde. Et lâaffaire pourrait alors traĂźner⊠des dĂ©cennies durant. w
* Chercheur spécialisé dans les affaires sahariennes et mauritaniennes
