Lâoued Melloulou, qui traverse le massif des BĂ©ni Ouriaghel, le pays des AĂŻt Bouyahyi puis la plaine de Guercif avant de rejoindre la Moulouya, nâest pas seulement un Ă©lĂ©ment paysager : il est un axe fondateur de la mĂ©moire politique et militaire de lâOriental marocain. Durant le Protectorat français, cette vallĂ©e longtemps considĂ©rĂ©e comme un âcouloir rebelleâ fut lâun des territoires les plus difficiles Ă pacifier. Son relief contrastĂ©, ses gorges encaissĂ©es et son rĂ©seau de tribus solidaires ont fait de lâoued Melloulou un refuge stratĂ©gique pour les rĂ©sistances successives, de la lutte armĂ©e des annĂ©es 1911-1934 jusquâĂ la rĂ©sistance patriotique organisĂ©e aprĂšs 1937.
DĂšs les premiĂšres campagnes militaires françaises dans lâOriental, les tribus riveraines du Melloulou, notamment les AĂŻt Seghrouchen, les AĂŻt Bouyahyi et les Ighezrane, opposent une rĂ©sistance farouche. Les rĂ©cits militaires du gĂ©nĂ©ral Lyautey Ă©voquent ce cours dâeau comme une frontiĂšre mouvante, «un seuil vers lâinsoumission». Les chroniques orales collectĂ©es Ă Guercif parlent du Melloulou comme du lieu oĂč les premiers combattants rifains cĂŽtoyaient les tribus de la Moulouya intĂ©rieure pour sâĂ©changer armes, vivres et informations. Dans de nombreux passages romanesques inspirĂ©s de cette Ă©poque, de Driss ChraĂŻbi Ă Mohamed Ben Driss, la vallĂ©e apparaĂźt comme un espace liminaire : un lieu oĂč lâautoritĂ© française hĂ©site Ă sâaventurer une fois la nuit tombĂ©e, tant les embuscades y Ă©taient frĂ©quentes.
AprĂšs lâĂ©crasement des derniĂšres poches de rĂ©sistance armĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1930, le rĂŽle du Melloulou se transforme mais ne sâefface pas. Il devient lâun des vecteurs de circulation des idĂ©es nationalistes dans lâOriental. Des instituteurs, des fqihs et des militants du ComitĂ© dâAction Marocain utilisent les marchĂ©s hebdomadaires de la vallĂ©e, notamment ceux de Taddart, Saka et Guercif, pour diffuser les tracts appelant Ă la fin du Protectorat, suivant discrĂštement le lit du Melloulou pour Ă©viter les postes de contrĂŽle. Des tĂ©moignages consignĂ©s dans la presse nationaliste clandestine, telle al-Hurriya ou al-Alam aprĂšs 1944, mentionnent la rĂ©gion comme un des relais les plus discrets et les plus sĂ»rs entre Oujda, Taza et le Rif.
Les autoritĂ©s françaises le savaient : contrĂŽler la vallĂ©e signifiait contrĂŽler la zone charniĂšre entre le Maroc oriental et le Rif. Comme nous pouvons le lire dans les archives de notre confĂšre al-Alam, «elles y installĂšrent alors une sĂ©rie de garnisons, tel le poste de Sidi Bouhria ou celui de Tindit», souvent dĂ©crits dans les notes de lâEtat-major comme «des Ăźlots isolĂ©s dans une mer de dissidence». Plusieurs opĂ©rations de ratissage y furent menĂ©es, mais sans jamais briser complĂštement la solidaritĂ© tribale ancrĂ©e depuis les guerres contre lâavancĂ©e coloniale.
Câest cette continuitĂ© qui fait de lâoued Melloulou un symbole indissociable de lâhistoire nationaliste du Maroc. Il reste, dâailleurs, un lieu oĂč la rĂ©sistance armĂ©e des annĂ©es 1920-1930 se prolonge en rĂ©sistance politique. Lorsque les partisans de lâIstiqlal de lâOriental organisent la mobilisation autour du Manifeste de 1944, ils bĂ©nĂ©ficient des rĂ©seaux dĂ©jĂ structurĂ©s dans cette vallĂ©e. Et lorsque la rĂ©pression sâintensifie aprĂšs 1952, nombre de militants de lâOriental, de Guercif, de Saka ou de Taddart, sây rĂ©fugient, perpĂ©tuant la tradition du Melloulou comme espace de protection et de ralliement.
Ainsi, dans les rĂ©cits historiques comme dans la littĂ©rature ou la presse de lâĂ©poque, le Melloulou apparaĂźt toujours comme un fil conducteur, voire un espace gĂ©ographique devenu colonne vertĂ©brale dâune identitĂ© rĂ©sistante. Le patriotisme marocain dans lâOriental ne peut se comprendre sans cette vallĂ©e qui, de la lutte anticoloniale Ă la revendication politique, demeure un territoire de passage, de refuge et de transmission â un sanctuaire oĂč se forgea une part essentielle de la mĂ©moire nationale.
- Quelles Ă©taient les particularitĂ©s de la rĂ©sistance patriotique dans lâOriental il y a un siĂšcle ?
-Il nây a pas, Ă proprement parler, une «spĂ©cificitĂ© orientale». Tous les mouvements nationalistes marocains, depuis leurs dĂ©buts, ont avancĂ© dans le mĂȘme esprit et avec la mĂȘme intensitĂ©. On entend parfois que la proximitĂ© gĂ©ographique avec lâAlgĂ©rie aurait créé un lien particulier avec le FLN, mais câest inexact : lâIstiqlal et le FLN ont Ă©tĂ© unis par une cause commune. Leur rapprochement Ă©tait dâabord idĂ©ologique et fraternel. Les deux mouvements ont agi ensemble pour mettre fin au protectorat français des deux cĂŽtĂ©s de la frontiĂšre.
- Les manifestations de 1953 ont profondĂ©ment marquĂ© les villes de lâOriental. Que peut-on en retenir ?
-Ces marrĂ©es humaines ont certes noirci les grandes artĂšres de lâOriental, mais leur impact allait bien au-delĂ de la rĂ©gion. Ces soulĂšvements ont trouvĂ© un Ă©cho immĂ©diat dans toutes les villes marocaines. Lâexil du Sultan avait créé une onde de choc nationale et lâOriental nâa fait que reflĂ©ter la colĂšre, la solidaritĂ© et la dĂ©termination que lâon retrouvait partout dans le pays.
- Les tribus du Sahara oriental affirment que la rĂ©sistance sâĂ©tendait jusquâĂ des territoires aujourdâhui situĂ©s en AlgĂ©rie. Que nous disent les archives Ă ce sujet ?
-Lâhistoire est claire. Au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle, de nombreuses tribus marocaines vivaient dans les zones sahariennes de lâEst, oĂč lâautoritĂ© marocaine restait visible : prĂȘche du vendredi prononcĂ© au nom du Souverain, circulation de monnaies et cachets marocains, prĂ©sence dâadministrations rappelant le pouvoir chĂ©rifien. Des documents militaires français et mĂȘme des tĂ©moignages de responsables de lâĂ©poque mentionnent la continuitĂ© marocaine de ces rĂ©gions.
Dans le Rif oriental et la rĂ©gion de Nador, le militantisme sâĂ©tait profondĂ©ment enracinĂ© dans une longue tradition locale dâengagement, hĂ©ritĂ©e notamment de figures comme Mohamed Ameziane, nationaliste avant lâheure qui sâĂ©tait opposĂ© aux incursions Ă©trangĂšres bien avant lâinstauration du rĂ©gime du Protectorat français. Plus tard, des militants comme El Mountassir Nabbou ou Hassan Amrani jouĂšrent un rĂŽle dĂ©cisif en assurant la transition entre cet hĂ©ritage prĂ©colonial et lâaction politique moderne. Ces acteurs orientaux utilisaient des rĂ©seaux reliant la rĂ©gion de Nador Ă Oujda ou Ă Al HoceĂŻma, diffusant des tracts, organisant des rĂ©unions clandestines et encadrant de jeunes sympathisants dans des cercles dâĂ©tude.
Leur engagement s'est accompagnĂ© dâune communication infaillible via la presse officielle de lâIstiqlal, notamment notre confrĂšre alâAlam, organe officiel du parti. Dans des moments de tension, ce journal adoptait un ton dur.
Or, le nationalisme dans lâOriental ne se limitait pas Ă quelques individus influents. Dans les villes (Oujda, Berkane, Guercif ou Taourirt), lâIstiqlal avait bĂąti un tissu militant dense, combinant cadres urbains (instituteurs, notables, petits commerçants) et tribus rurales. Les militants des douars des montagnes et des plaines rurales se mobilisaient autour des idĂ©es dâindĂ©pendance, de justice sociale et dâunitĂ© nationale. Les marchĂ©s hebdomadaires, les souks et les Ă©coles devenaient des espaces de propagande, de formation et de rassemblement.
Des tĂ©moignages et des rĂ©cits oraux, ainsi que des articles dans la presse nationaliste, Ă©voquaient cette tĂ©nacitĂ© : des rĂ©unions nocturnes dans les vergers de Berkane, des messagers qui traversaient la vallĂ©e pour Ă©viter la surveillance, des militants risquant arrestation ou rĂ©pression pour maintenir vivant le message de lâIstiqlal. Ces Ă©chos ont dĂ©montrĂ© que le nationalisme oriental nâĂ©tait pas seulement un combat urbain, mais une mobilisation profondĂ©ment enracinĂ©e dans la sociĂ©tĂ© rurale et tribale de lâOriental.
Ainsi, en conjuguant la force symbolique des grandes figures du Rif oriental Ă un militantisme populaire coriace dans les villes et les campagnes, lâIstiqlal dans lâOriental avait rĂ©ussi Ă forger une dynamique nationaliste puissante, capable de rĂ©sister aux pressions du pouvoir et dâinfluencer durablement le visage politique de la rĂ©gion.
Mohamed Ameziane, souvent appelĂ© «El Mizzian» par les Espagnols, est une figure prĂ©coloniale majeure. NĂ© vers 1859 Ă Zeghanghane, dans le Rif oriental, il appartenait Ă la tribu des AĂŻt Bou Ifrour et venait dâune lignĂ©e chĂ©rifienne. Il fit ses Ă©tudes Ă lâuniversitĂ© de Qarawiyine Ă FĂšs, oĂč il se forma en thĂ©ologie et en droit islamique.
Ameziane devint cadi, juge religieux de sa tribu, mais il nâĂ©tait pas seulement un homme de loi : il Ă©tait aussi un chef moral et politique respectĂ©, amghar (sage) et «cherif» aux yeux de nombreux habitants de la rĂ©gion.
Au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle, alors que lâEspagne et des compagnies miniĂšres Ă©trangĂšres multipliaient leurs incursions dans la rĂ©gion pour exploiter les gisements de fer, Ameziane se dressa contre cette domination. Il fĂ©dĂ©ra plusieurs tribus pour sâopposer Ă lâavancĂ©e Ă©trangĂšre et Ă lâexploitation de leurs ressources.
En 1909, il prit position contre les concessions miniĂšres vendues aux Espagnols par des prĂ©tendants au pouvoir et appela au djihad pour dĂ©fendre les terres et lâautonomie locale. Il remporta une victoire importante Ă la bataille du «ravin du loup», infligeant de lourdes pertes aux forces espagnoles.
Durant la campagne du Kert, il dĂ©clara officiellement la guerre aux troupes Ă©trangĂšres. Ses troupes rĂ©sistĂšrent Ă de nombreuses offensives, mais en mai 1912, il trouva la mort au combat. Sa dĂ©pouille fut ramenĂ©e dans son village, oĂč il fut enterrĂ© avec honneur, et sa tombe devint un lieu symbolique pour la mĂ©moire locale.
Sur le plan idĂ©ologique, ce militant nâĂ©tait pas un chef isolĂ©, car il reprĂ©sentait une forme de lĂ©gitimisme, fidĂšle au Sultan du Maroc, tout en sâopposant Ă lâappropriation Ă©conomique et territoriale exercĂ©e par les puissances Ă©trangĂšres. Son engagement nâĂ©tait pas un combat aveugle : il incarnait une rĂ©sistance structurĂ©e, politique et morale, fondĂ©e sur la dĂ©fense des terres et de lâautonomie des communautĂ©s.
Sa mémoire reste trÚs présente dans la tradition locale : des poÚmes lui rendent hommage et sa figure est devenue un symbole de défense des valeurs, de dignité et de liberté, bien avant les mouvements politiques du XXÚme siÚcle.
Lâoued Melloulou occupe une place essentielle dans lâorganisation gĂ©ographique et socio-Ă©conomique de la rĂ©gion de Guercif. Son bassin versant, qui couvre environ 2600 kmÂČ, prend naissance dans les pentes du Moyen-Atlas avant de rejoindre lâoued Moulouya Ă lâentrĂ©e de la plaine. Long dâune centaine de kilomĂštres, son cours traverse des paysages contrastĂ©s, avec des pentes marquĂ©es en amont, des lits encaissĂ©s et, plus en aval, des terrasses alluviales plus larges. Cette morphologie, attestĂ©e par les Ă©tudes hydrologiques et gĂ©ographiques de la rĂ©gion, explique la prĂ©sence de sols fertiles exploitĂ©s depuis longtemps pour lâagriculture.
Le Melloulou joue Ă©galement un rĂŽle hydrologique crucial. AlimentĂ© par les pluies du Rif oriental et par de petits affluents temporaires, il assure la recharge des puits et des canaux dâirrigation dans les douars et villages proches, tels que Taddart, Saka ou AĂŻn Leuh. Les crues, parfois violentes aprĂšs les pluies torrentielles dâautomne et dâhiver, façonnent le paysage et obligent les habitants Ă entretenir rĂ©guliĂšrement les digues et les berges. Ces travaux collectifs, traditionnels et saisonniers, constituent une forme de tutelle communautaire qui renforce les liens sociaux entre les localitĂ©s riveraines.
Aussi, est-il ponctuĂ© de micro-barrages et de retenues dâeau construites pour la pĂȘche, lâirrigation ou lâĂ©levage, ce qui en fait un vĂ©ritable moteur de lâĂ©conomie rurale. Plusieurs localitĂ©s se sont dĂ©veloppĂ©es Ă proximitĂ© de ses rives, bĂ©nĂ©ficiant dâun accĂšs direct Ă lâeau pour lâagriculture et les besoins domestiques.
