Le Royaume dĂ©ploie une stratĂ©gie ambitieuse mĂȘlant sport, dĂ©veloppement Ă©conomique et diplomatie dâinfluence. Une trajectoire qui, si elle suscite lâadhĂ©sion de certains, interroge aussi sur son impact rĂ©el pour les populations.
Car les chiffres sont Ă©loquents. Selon une Ă©tude de la FĂ©dĂ©ration marocaine des professionnels du sport (FMPS), le sport privĂ© reprĂ©sentait en 2022 prĂšs de 1,56% du PIB national, soit plus de 21 milliards de dirhams. En incluant les volets public et associatif, ce pourcentage dĂ©passe les 2,5%, gĂ©nĂ©rant plus de 115.000 emplois. Ă lâĂ©chelle du continent, cette dynamique reste encore timide, le sport africain ne pĂšse actuellement que 0,5 Ă 1,5% du PIB global. Mais le potentiel est immense, et le Maroc semble bien dĂ©cidĂ© Ă en montrer la voie.
Mardi dernier, lors de la Global Growth Conference, organisĂ©e par lâInstitut Amadeus, Fouzi Lekjaa, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration Royale Marocaine de Football (FRMF), a dĂ©fendu avec vigueur ces projets dâenvergure. «Lâinvestissement dans le sport est un levier de dĂ©veloppement Ă©conomique, social et territorial. Il entraĂźne des retombĂ©es en cascade sur les infrastructures, la santĂ©, la logistique, et bien sĂ»r lâemploi», a-t-il dĂ©clarĂ©, en insistant sur la cohĂ©rence du modĂšle de dĂ©veloppement marocain, caractĂ©risĂ© par un "parfait parallĂ©lisme entre dĂ©veloppement social et Ă©conomique", sans "dĂ©sĂ©quilibre" notable depuis plus de 25 ans.
Cette dynamique sâest traduite dĂšs dĂ©but 2025 par un calendrier chargĂ© : CAN fĂ©minine en juillet, Coupe du Monde fĂ©minine U17 Ă lâautomne, puis CAN masculine en hiver, avant la Coupe du Monde 2030, avec ses 48 Ă©quipes et ses 7 semaines de compĂ©tition. Le Maroc espĂšre accueillir plus de 5 millions de visiteurs et gĂ©nĂ©rer 15 milliards de dollars de retombĂ©es dans les trois pays hĂŽtes.
Les projets structurants accompagnateurs ne manquent pas. Modernisation des stades, extension de la ligne Ă grande vitesse jusquâĂ Marrakech et Agadir, nouveaux chantiers routiers et touristiques dans tout le pays⊠Le dĂ©veloppement est pensĂ© dans une logique de rééquilibrage territorial. «Sa MajestĂ© le Roi a dĂ©signĂ© Agadir comme nouveau centre du Royaume, et les investissements dans les provinces du Sud se multiplient», souligne Lekjaa.
Le prĂ©sident de la FRMF a Ă©galement tenu Ă souligner que le Maroc n'a pas attendu ces Ă©vĂ©nements pour investir dans ses infrastructures. «Nous nâavons pas attendu la Coupe du Monde pour lancer ces projets». Une vision partagĂ©e par Will Mbiakop, prĂ©sident de l'Africa Sports & Creative Institute (ASCI), pour qui ces Ă©vĂ©nements favorisent un dĂ©veloppement holistique de la nation.
Un stade : Plus de 40 métiers mobilisés
Mais au-delĂ de lâimage, la modernisation des infrastructures footballistiques est sans prĂ©cĂ©dent. Alors que plusieurs stades seront prĂȘts dans les semaines Ă venir, l'Ă©lan dĂ©passe le cadre purement sportif pour englober une vaste dimension entrepreneuriale crĂ©atrice d'emplois massifs, ce sont des filiĂšres entiĂšres qui se structurent. Chaque stade mobilise plus de 40 spĂ©cialitĂ©s et mĂ©tiers : ingĂ©nierie, BTP, cybersĂ©curitĂ©, start-ups tech⊠Le tissu Ă©conomique local, des TPE aux grandes entreprises, est directement impliquĂ©. Une approche inclusive qui se veut aussi transparente, selon le prĂ©sident de la FRMF. Cette transparence et cette approche ouverte sont des choix historiques du Maroc, favorisent la collaboration internationale, comme en tĂ©moignent les partenariats impliquant architectes anglais, entreprises françaises pour les pelouses et spĂ©cialistes espagnols du drainage sur le grand stade de Rabat.
Ce quâil faut corriger dans la chaĂźne de valeur du sport africain
Au-delà de cette dynamique nationale, Fouzi Lekjaa, désormais premier vice-président de la CAF, a pointé du doigt les failles de la chaßne de valeur du sport africain. La fuite des jeunes talents vers les championnats européens dÚs l'ùge de 10-20 ans prive le football africain d'une valeur ajoutée considérable. "Il faut investir dans la tranche d'ùge de 10 à 20 ans", insiste-t-il, soulignant la nécessité de "corrections professionnelles et structurelles".
Un autre point critique concerne les droits de diffusion. Les rĂ©centes dĂ©faillances de "New World TV" pour la CAN 2025 ont rappelĂ© l'urgence d'investir dans les compĂ©tences locales. En rĂ©ponse, la CAF a lancĂ© une AcadĂ©mie de radiodiffusion et un Programme des directeurs de tĂ©lĂ©vision Ă Johannesburg, car, comme en France oĂč ils reprĂ©sentent 50% Ă 75% des recettes des clubs, les droits audiovisuels sont une source cruciale de revenus.
Fouzi Lekjaa a rappelĂ© que le football moderne est dĂ©sormais une affaire de technologie et de maĂźtrise du dĂ©tail : mĂ©decine sportive, rĂ©cupĂ©ration, analyse fine. Une Ă©quipe de 25 joueurs est ainsi accompagnĂ©e par un staff de plus de 30 personnes, "un sport oĂč chaque dĂ©tail compte, et qui nĂ©cessite de ce fait un investissement considĂ©rable".
MalgrĂ© des investissements considĂ©rables et une ambition affirmĂ©e, le chemin reste semĂ© d'embĂ»ches. Au-delĂ de lâĂ©lan actuel, il est essentiel dâassurer un impact social concret Ă ces projets, tout en sâattaquant aux obstacles structurels qui entravent le dĂ©veloppement du sport en Afrique : insuffisance des financements pour les infrastructures, formation limitĂ©e des cadres techniques et fuite continue des talents. Pour que le Maroc puisse vĂ©ritablement asseoir son rĂŽle de leader rĂ©gional et faire du sport un moteur de dĂ©veloppement inclusif Ă lâĂ©chelle continentale, il est impĂ©ratif dâinvestir davantage dans le capital humain, de renforcer les compĂ©tences locales, et de mettre en place des stratĂ©gies pertinentes pour retenir les talents. Le Maroc peut-il, par cette approche proactive, inspirer un nouveau modĂšle de dĂ©veloppement sportif durable Ă l'Ă©chelle africaine ?
3 questions à Will Mbiakopt : « Le sport - et surtout le football - en Afrique, est désormais reconnu comme un puissant moteur de croissance économique »
- Quelles sont les principales dynamiques dâinvestissement qui transforment le paysage sportif africain et marocain aujourdâhui ?
- Quels sont les segments sous-exploités dans le sport business ?
- Avec lâorganisation de la CAN 2025 et la Coupe du Monde 2030 au Maroc, comment maximiser les retombĂ©es durables pour le pays, la rĂ©gion et le continent ?
âStades : Les grands projets prennent forme
Les prĂ©paratifs pour la CAN 2025 et la Coupe du Monde 2030 sâaccĂ©lĂšrent, comme prĂ©sentĂ© lors dâune rĂ©union organisĂ©e le mercredi 21 mai Ă Rabat par la CGEM et la FĂ©dĂ©ration Royale Marocaine de Football (FRMF). Zineb Benmoussa, DG de l'Agence nationale des Ă©quipements publics (ANEP), et Ikram Sehhar de la SONARGES ont prĂ©sentĂ© l'Ă©tat d'avancement et le calendrier des projets structurants. La SONARGES supervise la rĂ©novation de 4 stades -Tanger, FĂšs, Marrakech et Agadir -, la reconstruction du Complexe Moulay Abdellah et la construction du nouveau Grand Stade Hassan II Ă Benslimane. Les stades de FĂšs, Marrakech et Agadir seront prĂȘts dâici juin pour la CAN 2025, avant dâĂȘtre adaptĂ©s aux normes FIFA lors dâune seconde phase Ă partir de novembre 2025, avec un budget dâenviron 2 MMDH par stade pour agrandir les tribunes et supprimer les pistes dâathlĂ©tisme, tandis que le Grand Stade de Tanger est dĂ©jĂ conforme aux standards FIFA. Quatre autres stades, dont Al Barid et Moulay El Hassan Ă Rabat, Stade olympique, annexe du Complexe Moulay Abdellah et le Complexe Mohammed V Ă Casablanca, sont exclusivement dĂ©diĂ©s Ă la CAN 2025. Le Grand Stade Hassan II, en construction, lancera sa 3Ăšme phase de travaux en dĂ©cembre 2025. Ainsi, les infrastructures du Mondial 2030 comprendront le Complexe Moulay Abdellah, le Grand Stade de Tanger (prĂȘts en 2025), les stades de FĂšs, Marrakech et Agadir (adaptĂ©s aprĂšs la CAN), ainsi que le nouveau Grand Stade Hassan II de Benslimane, conçu spĂ©cialement pour lâĂ©vĂ©nement.
âSĂ©curitĂ© : La DGSN suit la cadence
Face aux risques liĂ©s Ă l'organisation des Ă©vĂ©nements sportifs d'envergure, les services de sĂ»retĂ© ont renforcĂ© leurs capacitĂ©s. Câest ce quâa affirmĂ©, mardi 20 mai Ă El Jadida, le ContrĂŽleur gĂ©nĂ©ral, chef de la division de la SĂ©curitĂ© sportive Ă la Direction GĂ©nĂ©rale de la SĂ»retĂ© Nationale (DGSN), Hassan Bouzidi. Le Royaume a acquis une solide expĂ©rience dans lâorganisation de grands Ă©vĂ©nements sportifs, ayant accueilli plusieurs compĂ©titions internationales, notamment la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA en 2013, 2014 et 2022, a-t-il affirmĂ©. Selon M. Bouzidi, la sĂ©curitĂ© des sites officiels respecte les normes de la CAF et de la FIFA, avec une surveillance renforcĂ©e grĂące Ă lâutilisation de drones, essentiels pour le contrĂŽle prĂ©cis des foules, lâidentification des troubles et lâintervention rapide. La coordination sĂ©curitaire repose sur une salle de commandement centrale qui assure la communication entre les Ă©quipes. Par ailleurs, des camĂ©ras de surveillance couvrent les accĂšs routiers et les stades pour dĂ©tecter toute activitĂ© suspecte et faciliter une rĂ©ponse rapide. La gestion des foules se base sur la sĂ©paration claire des flux entre Ă©quipes, personnalitĂ©s, journalistes et supporters, afin dâĂ©viter tout chevauchement.
