Le Sultan entreprit la reconstruction de la mĂ©gapole en mobilisant artisans et ingĂ©nieurs, certains venus dâEspagne et dâItalie, afin de restaurer les fortifications, de bĂątir des entrepĂŽts et de relever la mosquĂ©e principale. Il rebaptisa la citĂ© Dar al-Bayda pour "reflĂ©ter non seulement la blancheur des bĂątiments mais aussi lâespoir dâune nouvelle Ăšre pour la CitĂ©", continue le fin connaisseur de l'Histoire de la ville.
Toujours selon ses propos, "cette action ne se limitait pas Ă lâurbanisme mais traduisait la volontĂ© dâinscrire Casablanca au cĆur du commerce international, en concurrence avec Mogador et dâautres ports atlantiques." Mohammed III comprenait, de ce fait, que le contrĂŽle du littoral atlantique et la modernisation du port constituaient la clĂ© de la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique et de lâaffirmation de lâautoritĂ© royale.
La politique de Mohammed III se dĂ©ploya Ă©galement sur le plan diplomatique, surtout si l'on sait qu'il devint en 1777 le premier Souverain Ă reconnaĂźtre officiellement lâIndĂ©pendance des Ătats-Unis, ouvrant ainsi une nouvelle Ăšre pour les relations commerciales et diplomatiques du Maroc.
"La reconnaissance amĂ©ricaine par Mohammed III ne fut pas un simple geste symbolique, mais une dĂ©cision stratĂ©gique plaçant le Maroc dans le concert des nations modernes," notait lâintellectuel Ralph Manheim. Cette ouverture renforça le prestige du Maroc et permit Ă Casablanca de devenir une plaque tournante des Ă©changes internationaux, accueillant marchands et navires venus dâEurope pour commercer en sucre, thĂ©, laine ou produits manufacturĂ©s.
Ainsi, Mohammed III transforma Casablanca en un vĂ©ritable port capable de rivaliser avec les centres europĂ©ens. Il fit Ă©difier des quais adaptĂ©s aux navires de commerce, dĂ©veloppa les infrastructures et encouragea les relations avec les nĂ©gociants Ă©trangers. Le professeur Jean-François Legrain affirmait : "La vision de Mohammed III pour Casablanca dĂ©montrait une comprĂ©hension exceptionnelle des enjeux Ă©conomiques et maritimes de son Ă©poque. Il voyait dans la CitĂ© un pivot pour lâintĂ©gration du Maroc dans le commerce global". Ces initiatives Ă©conomiques furent Ă©troitement liĂ©es Ă la politique interne : en consolidant le port et les routes commerciales, le Sultan renforçait Ă©galement son contrĂŽle sur les rĂ©gions pĂ©riphĂ©riques, garantissant ainsi lâunitĂ© du pays.
Lâimpact de ces mesures se fit sentir bien au-delĂ du XVIIIĂšme siĂšcle. Casablanca, grĂące aux fondations posĂ©es par ce grand Ă©dificateur, devint progressivement un centre Ă©conomique majeur, un carrefour de cultures et de savoirs. "Il ne sâagissait pas seulement de construire des murs et des quais, mais de crĂ©er une ville capable de dialoguer avec le monde," expliquait lâintellectuel amĂ©ricain Marshall Hodgson, spĂ©cialisĂ© dans lâhistoire du Maghreb. Cette vision contribua Ă façonner la mĂ©tropole que Casablanca deviendra sous le protectorat français et aprĂšs lâindĂ©pendance, en prĂ©servant la vocation maritime et commerciale initiĂ©e par le Sultan.
Somme toute, lâaction de Mohammed III sur la ville de tous les dĂ©fis incarne un Ă©quilibre entre continuitĂ© et innovation. Il reprit les efforts de son pĂšre pour redresser la ville et les porta Ă un niveau supĂ©rieur, crĂ©ant un espace urbain, Ă©conomique et diplomatique qui allait durer des siĂšcles. Sa capacitĂ© Ă combiner autoritĂ©, vision Ă©conomique et diplomatie internationale fit de lui le Souverain prĂ©curseur. Aujourdâhui, lorsque lâon parcourt les boulevards animĂ©s de Casablanca ou que lâon observe son port moderne, il est possible de percevoir lâempreinte durable de ce Sultan visionnaire.
Sous son gouvernement, le Maroc connut une pĂ©riode de stabilitĂ© relative. Le Sultan affermit son autoritĂ© sur des provinces longtemps agitĂ©es et pacifia des rĂ©gions qui, jusque-lĂ , Ă©chappaient Ă lâemprise de lâĂtat. Sa politique se distingua par une volontĂ© de modernisation et dâouverture. Il encouragea le commerce maritime et multiplia les relations diplomatiques avec les puissances europĂ©ennes, telles que la France, lâEspagne ou lâAngleterre. Dans un geste visionnaire, il reconnut en 1777 lâindĂ©pendance des Ătats-Unis, faisant du Maroc le premier pays au monde Ă accorder cette reconnaissance au jeune Ătat. Cette dĂ©cision plaça le pays au cĆur des dynamiques internationales de son Ă©poque et renforça son image de puissance souveraine, respectĂ©e des nations Ă©trangĂšres.
Mohammed III sâintĂ©ressa Ă©galement au dĂ©veloppement des infrastructures portuaires. Convaincu que lâavenir du Maroc rĂ©sidait dans le commerce et lâouverture sur lâocĂ©an, il fit bĂątir une flotte et rĂ©organisa les Ă©changes maritimes. Parmi ses initiatives les plus marquantes figurait la renaissance dâune citĂ© cĂŽtiĂšre tombĂ©e dans lâoubli depuis sa destruction par les Portugais au XVIĂšme siĂšcle : Anfa. Le Sultan entreprit sa reconstruction et lui donna le nom de Casablanca. Il fit Ă©lever des murailles, des fortifications, une mosquĂ©e et des entrepĂŽts destinĂ©s aux marchands. Ce port, quâIl voulait prospĂšre et ouvert sur lâAtlantique, devint peu Ă peu un carrefour essentiel entre le Maroc et lâEurope.
AprĂšs sa disparition en 1790, Mohammed III laissa de Lui lâimage dâun Souverain visionnaire, soucieux de lâunitĂ© et du rayonnement de son Royaume. Par son Ćuvre, Il avait consolidĂ© les bases dâun Ătat respectĂ© et avait offert Ă Casablanca lâĂ©lan qui devait en faire, bien plus tard, la capitale Ă©conomique du pays.
Ainsi, son rĂšgne illustra la rencontre entre tradition et modernitĂ© : en prĂ©servant lâautoritĂ© dynastique tout en ouvrant de nouvelles perspectives diplomatiques et commerciales, Mohammed III fit entrer le Maroc dans une Ăšre de dialogue avec le monde, posant des fondations qui continuĂšrent dâinfluencer lâhistoire du Royaume bien aprĂšs sa disparition.
Ă partir de cette date, Anfa ne fut plus quâun amas de ruines balayĂ©es par les vents marins. Ses murailles effondrĂ©es se mĂȘlaient aux dunes, et les habitations abandonnĂ©es ne laissaient entrevoir que des pans de pierres rongĂ©es par le sel et le temps. Les rares familles qui y restaient vivaient dâune pĂȘche modeste ou de maigres Ă©changes avec lâarriĂšre-pays. Lâancien port, autrefois animĂ© par le va-et-vient des navires, nâĂ©tait plus quâun rivage incertain, oĂč les embarcations de fortune sâĂ©chouaient au grĂ© des marĂ©es. Les chroniqueurs qui Ă©voquaient Anfa Ă cette Ă©poque insistaient sur son dĂ©clin : la citĂ© autrefois renommĂ©e pour sa vitalitĂ© nâĂ©tait plus quâun village perdu, sans Ă©clat ni importance dans les affaires du Royaume.
Cette dĂ©solation contribua Ă lâoubli du site. Les voyageurs qui longeaient la cĂŽte lâapercevaient Ă peine, et les Souverains successifs, prĂ©occupĂ©s par dâautres prioritĂ©s, nâaccordaient guĂšre dâattention Ă ces vestiges. Les habitants de la rĂ©gion sâĂ©taient tournĂ©s vers dâautres centres urbains plus dynamiques, tels que Rabat ou Safi, laissant Anfa Ă son sommeil. Pendant plus de deux siĂšcles, le lieu conserva lâimage dâune citĂ© morte, dont seuls les rĂ©cits anciens rappelaient la splendeur passĂ©e.
Ce dĂ©cor de ruines et de silence constituait donc lâhĂ©ritage que dĂ©couvrit Mohammed III lorsquâIl dĂ©cida de redonner vie Ă cet espace stratĂ©gique.
En 1790, Casablanca nâĂ©tait encore quâun port renaissant, ceint de murailles et animĂ© par quelques activitĂ©s commerciales. Son Ă©lan, pourtant, ne sâarrĂȘta pas avec la disparition du Sultan. La ville poursuivit son essor au fil du XIXĂšme siĂšcle, attirant marchands et navigateurs grĂące Ă sa position privilĂ©giĂ©e sur lâAtlantique. Les quais demeuraient modestes, souvent vulnĂ©rables aux tempĂȘtes, mais lâimportance croissante du commerce international donnait Ă Casablanca une place que les siĂšcles dâabandon lui avaient refusĂ©e.
Peu Ă peu, la citĂ© sortit de son isolement. Les caravanes qui descendaient des plaines du Haouz et du Tadla y trouvaient un dĂ©bouchĂ© maritime, tandis que les nĂ©gociants europĂ©ens multipliaient leurs escales. Ă mesure que les Ă©changes sâintensifiaient, Casablanca commença Ă se transformer en un centre oĂč se mĂȘlaient cultures et intĂ©rĂȘts, suscitant lâattention des puissances Ă©trangĂšres. Cette ouverture annonçait dĂ©jĂ les mutations plus profondes du XXĂšme siĂšcle.
Avec lâĂ©tablissement du protectorat français en 1912, Casablanca entra dans une Ăšre nouvelle. Les ingĂ©nieurs et urbanistes y tracĂšrent de larges artĂšres, amĂ©nagĂšrent un port moderne et Ă©difiĂšrent des quartiers entiers qui changĂšrent dĂ©finitivement le visage de la ville. Dâun bourg fortifiĂ©, elle devint une mĂ©tropole coloniale, vitrine Ă©conomique et symbole de modernitĂ©. Les populations rurales affluĂšrent, attirĂ©es par les promesses de travail, et la citĂ© se mĂ©tamorphosa en un creuset humain oĂč se cĂŽtoyaient traditions marocaines et influences europĂ©ennes.
AprĂšs lâindĂ©pendance du Maroc en 1956, Casablanca confirma son rĂŽle de capitale Ă©conomique. Les grandes entreprises, les banques et les industries sây installĂšrent, accentuant son dynamisme. La ville sâĂ©tendit rapidement, parfois de maniĂšre dĂ©sordonnĂ©e, sous la pression dâune dĂ©mographie en constante croissance. Elle accueillit les espoirs et les rĂȘves de milliers de familles venues de toutes les rĂ©gions du Maroc en mouvement.
