Ă lâheure oĂč les mĂ©tropoles se rĂȘvent intelligentes, connectĂ©es, durables et rĂ©silientes, un paradoxe persiste : plus les technologies avancent, plus les citoyens se sentent parfois Ă©loignĂ©s des dĂ©cisions qui façonnent leur quotidien. Câest ici que le storytelling entre en scĂšne - non pas comme un simple outil de communication, mais comme un levier stratĂ©gique pour reconnecter la ville Ă ceux qui la vivent, lâhabitent, la rĂȘvent.
Le storytelling, au croisement de la narration, de lâĂ©motion et de lâengagement collectif, permet dâhumaniser la transformation technologique. Il ne sâagit plus seulement dâinstaller des capteurs, de collecter des donnĂ©es ou dâoptimiser la mobilitĂ©, mais de raconter la ville en devenir - une ville qui Ă©coute, qui dialogue, qui sâincarne dans des rĂ©cits partagĂ©s.
DĂ©velopper une smart city par le storytelling, câest donner une voix aux habitants, inscrire les innovations dans une mĂ©moire vivante, et façonner un avenir qui ait du sens autant que de lâintelligence. Câest faire de chaque projet urbain un chapitre dâun rĂ©cit commun, oĂč les citoyens ne sont pas de simples utilisateurs de services mais les hĂ©ros dâune transformation.
Ancien directeur du design urbain chez Nokia, fondateur dâUrban Scale, il nâa pas choisi la voie de lâĂ©merveillement technique. Il a prĂ©fĂ©rĂ© creuser dans lâombre des rĂ©cits dominants, lĂ oĂč se cache ce que les gĂ©ants du numĂ©rique ne veulent pas dire. IBM, Cisco, Siemens⊠Ces noms imposants ne vendent pas que des infrastructures : ils vendent des mythes, habillĂ©s de slogans comme "Smart", "Safe", "Sustainable" - des mots qui rassurent mais qui, une fois vidĂ©s de lâexpĂ©rience humaine, sonnent creux.
Greenfield nous rappelle que ces smart cities ne sont pas neutres. Elles sont pensĂ©es dâen haut, sans consultation, sans ancrage, sans Ăąme. Elles sont descendantes, dĂ©shumanisĂ©es, opaques, Ă©thiquement fragiles. Elles ne demandent pas lâavis des habitants, elles prĂ©dĂ©finissent leur comportement. Elles ne parlent pas au cĆur, elles commandent aux gestes. Sous couvert dâefficacitĂ©, elles installent la surveillance douce, celle qui nâa pas besoin de crier pour contrĂŽler.Mais Adam Greenfield ne se contente pas de critiquer. Il ouvre une brĂšche, un passage, une voix. Il affirme que la ville nâest pas un objet technique : elle est un espace narratif vivant, fait de mĂ©moire, de culture, de tensions, dâattachements, de contradictions. Elle est un poĂšme collectif, et non un algorithme central.
Alors, il nous invite Ă reprendre la parole, Ă dĂ©construire les rĂ©cits programmĂ©s, Ă inventer des contre-rĂ©cits. Non pas dans les bureaux des start-ups, mais dans les cafĂ©s, sur les bancs, dans les fĂȘtes populaires, dans les gestes du quotidien. Il appelle Ă une rĂ©appropriation symbolique et politique de la ville, par ceux qui lâhabitent, lâaiment, la rĂ©sistent.Il nous pousse Ă raconter la ville vĂ©cue, pas celle que lâon nous vend. Ă dire les inĂ©galitĂ©s, les colĂšres, les dĂ©tournements, les dĂ©tours. Ă valoriser les marges, les interstices, les ruelles qui Ă©chappent au plan. Ă crĂ©er des rĂ©cits qui grattent lĂ oĂč la smart city lisse.
Et dans un souffle qui rĂ©sume toute sa pensĂ©e, il affirme :âThe smart city is not a place, itâs a narrative - a mythtold by corporatestorytellers. And itâs time wetoldother stories.â1Autrement dit : il est temps dâĂ©crire une autre ville.
Ă travers le monde, certaines villes ne se contentent pas de devenir intelligentes : elles apprennent Ă se raconter.Ă Barcelone, la technologie ne sâimpose pas, elle sâincarne. Le progrĂšs y parle le langage des habitants.Ă Singapour, la planification du futur passe par lâĂ©preuve du rĂ©cit. Le futur y devient tangible avant mĂȘme dâĂȘtre rĂ©el.Et Ă Casablanca, se dessine un potentiel unique : celui de lier les rĂ©cits dâhospitalitĂ© Ă la puissance des algorithmes, de faire dialoguer la mĂ©dina avec la smart city. Une mythologie numĂ©rique afro-mĂ©diterranĂ©enne attend dâĂ©merger, tissĂ©e de traditions vivantes et dâambitions connectĂ©es.Des cas inspirantes :
Elle a racontĂ© sa transition, non pas en graphiques, mais en fragments de vie. Des vidĂ©os courtes ont montrĂ© les petits miracles quotidiens : une Ă©cole qui respire mieux grĂące Ă la gestion intelligente de lâĂ©nergie, une personne ĂągĂ©e qui retrouve son autonomie grĂące Ă un parking connectĂ©. Ce ne sont pas des donnĂ©es, ce sont des visages.Elle a dessinĂ© sa transformation dans des bandes dessinĂ©es pĂ©dagogiques, oĂč lâon voit un enfant curieux apprendre Ă coder dans une Ă©cole augmentĂ©e, et une grand-mĂšre connectĂ©e suivre sa santĂ© dans un systĂšme prĂ©dictif. Chaque case est une fenĂȘtre sur un futur tangible, possible, habitĂ©.
Et dans des ateliers de design immersifs, avec des Lego, des cartes, et des histoires projetĂ©es sur les murs, les citoyens ont construit la ville comme on raconte une lĂ©gende : en y mettant du vĂ©cu, du sens, du jeu et du doute. Ils ont parlĂ© dâĂ©nergie, de mobilitĂ©, dâinclusion. Pas comme des experts, mais comme des conteurs dâusage, des architectes de mĂ©moire.Alors, le citoyen nâest plus spectateur, il devient acteur. Il nâest plus destinataire dâun plan, il devient passeur dâun rĂ©cit. GrĂące Ă ce storytelling enracinĂ© dans lâexpĂ©rience sensible, lâadhĂ©sion aux projets nâest plus contrainte, mais dĂ©sirĂ©e. LâĂ©motion devient alliĂ©e de la technique, et le droit Ă lâerreur devient une valeur partagĂ©e â non pas comme faiblesse, mais comme signe dâune culture vivante de lâexpĂ©rimentation.
Barcelone nâa pas simplement transformĂ© ses infrastructures. Elle a transformĂ© son imaginaire. Elle a compris quâune ville nâest pas ce quâelle construit, mais ce quâelle se raconte. Et elle a fait le choix de se raconter ensemble.
PlutĂŽt que de dessiner lâavenir Ă lâencre froide des algorithmes, Singapour a choisi de lâexplorer par le rĂ©cit vivant, dâen faire lâexpĂ©rience avant de le bĂątir. Elle ne dĂ©crĂšte pas la ville, elle lâimagine avec ses habitants, dans une danse subtile entre le rĂ©el et le possible.Ă travers des storymaps de quartier, les rĂ©sidents deviennent gĂ©ographes de leurs Ă©motions. Ils dĂ©posent sur des cartes interactives les rĂ©cits de leurs chemins, leurs attachements, leurs blessures, rĂ©vĂ©lant ainsi un espace vĂ©cu, dense de subjectivitĂ©, que nul planificateur ne peut deviner depuis sa tour dâivoire.
Mais la narration ne sâarrĂȘte pas aux mots. Elle sâincarne dans la rĂ©alitĂ© virtuelle, oĂč chaque citoyen peut habiter un futur projetĂ© â se promener dans un quartier Ă©co-digitalisĂ©, sentir la tempĂ©rature des matĂ©riaux, entendre le silence ou lâagitation, et raconter ensuite, Ă chaud, ce quâil a ressenti. Le futur nâest plus une abstraction, il devient une expĂ©rience sensible.
Et quand les conflits sâannoncent - autour de la densification, de la surveillance, ou de lâĂ©cologie urbaine - la ville ne les rĂ©prime pas, elle les met en scĂšne. Ă travers des théùtres citoyens, les tensions deviennent des dialogues, les oppositions des reprĂ©sentations. Le citoyen ne crie plus dans la rue, il interprĂšte sur scĂšne, et parfois, en jouant lâautre, il le comprend.Ainsi, le rĂ©cit devient instrument dâĂ©coute, rĂ©vĂ©lant les peurs muettes, les dĂ©sirs tus, les espoirs non formulĂ©s. Avant mĂȘme quâun projet ne sorte de terre, il est dĂ©jĂ ajustĂ©, enrichi, amendĂ© -non par calcul, mais par rĂ©sonance humaine. La narration prĂ©cĂšde lâurbanisation, elle en est la matrice symbolique.
Ă Singapour, le futur ne sâimpose pas. Il se raconte, se teste, sâĂ©prouve, pour que ceux qui le vivront puissent aussi en ĂȘtre les auteurs. Car une ville intelligente nâest pas celle qui prĂ©dit nos gestes, mais celle qui Ă©coute nos silences.
Oui, Casablanca se rĂȘve hub technologique africain. Elle se veut carrefour de donnĂ©es, laboratoire de start-ups, plateforme de big data. Mais si ce rĂȘve ne sâincarne pas dans une mythologie partagĂ©e, il restera froid, sans chair. Car une ville ne se programme pas : elle se raconte, elle sâhabite par le rĂ©cit.
Alors, imaginons. Imaginons "Al-MadinaSmarta", une citĂ© lĂ©gendaire, suspendue entre les minarets dâhier et les lignes de code dâaujourdâhui. Une ville oĂč les rawi- ces conteurs anciens - marcheraient aux cĂŽtĂ©s des ingĂ©nieurs. OĂč le savoir oral et la donnĂ©e numĂ©rique ne sâopposeraient pas, mais sâuniraient pour transmettre. OĂč chaque souk, chaque ruelle, chaque mosaĂŻque serait une interface dâintelligence sensible.De lĂ Ă©mergent les rĂ©cits incarnĂ©s. Celui dâun jeune dĂ©veloppeur des quartiers populaires, qui transforme les souks de Derb Ghallef en espaces augmentĂ©s grĂące Ă une appli qui parle arabe, amazigh et mĂ©moire. Celui dâune grand-mĂšre qui, grĂące Ă la e-santĂ©, reprend son autonomie et parcourt sa ville, non plus avec fatigue, mais avec fiertĂ©. Celui dâun migrant subsaharien, sans papier mais pas sans gĂ©nie, qui code une carte solidaire des lieux d'entraide et des visages bienveillants.
Ces histoires ne sont pas des fictions. Elles sont des semences narratives, prĂȘtes Ă Ă©clore en vidĂ©os, en podcasts, en bandes dessinĂ©es interactives. Elles sont la matiĂšre premiĂšre dâun imaginaire citoyen, dâun futur dĂ©sirable, nourri par la voix du peuple et lâancrage du territoire.
Mais il faut aller plus loin. Il faut mettre en scĂšne le peuple comme passeur dâavenir, non comme spectateur du progrĂšs, mais comme auteur. Organiser des concours de rĂ©cits : âComment ma rue pourrait devenir intelligente sans perdre son Ăąme ?â Et laisser les enfants, les mĂšres, les artisans, les poĂštes rĂ©pondre â non en langage binaire, mais en langage du cĆur.Car câest lĂ que rĂ©side la vraie transition. Non dans les capteurs ou les plateformes, mais dans la mĂ©moire qui devient vision, dans la culture qui devient futur. Le storytelling, ici, nâhumanise pas seulement la technologie, illâenracine, il lui donne visage, voix, espĂ©rance. Il crĂ©e une mĂ©moire collective tournĂ©e vers lâavenir, non pas en effaçant le passĂ©, mais en lâintĂ©grant comme socle.
Casablanca a cette carte puissante Ă jouer. Elle possĂšde la parole, la poĂ©sie, le chaos fĂ©cond, le verbe populaire, la densitĂ© du vĂ©cu. Si elle mobilise sa culture orale, si elle lie son hĂ©ritage de narration Ă son bouillonnement technologique, elle peut devenir bien plus quâun smart hub : un archĂ©type afro-mĂ©diterranĂ©en de la ville intelligible, sensible, racontĂ©e.
1 Adam Greenfield: Against the Smart City, 2013.
Par Abderrazak HAMZAOUI
Email : hamzaoui@hama-co.net
www.hama-co.net
Le storytelling, au croisement de la narration, de lâĂ©motion et de lâengagement collectif, permet dâhumaniser la transformation technologique. Il ne sâagit plus seulement dâinstaller des capteurs, de collecter des donnĂ©es ou dâoptimiser la mobilitĂ©, mais de raconter la ville en devenir - une ville qui Ă©coute, qui dialogue, qui sâincarne dans des rĂ©cits partagĂ©s.
DĂ©velopper une smart city par le storytelling, câest donner une voix aux habitants, inscrire les innovations dans une mĂ©moire vivante, et façonner un avenir qui ait du sens autant que de lâintelligence. Câest faire de chaque projet urbain un chapitre dâun rĂ©cit commun, oĂč les citoyens ne sont pas de simples utilisateurs de services mais les hĂ©ros dâune transformation.
- Les villes ne sont pas des plateformes techniques, mais des espaces narratifs vivants.
Ancien directeur du design urbain chez Nokia, fondateur dâUrban Scale, il nâa pas choisi la voie de lâĂ©merveillement technique. Il a prĂ©fĂ©rĂ© creuser dans lâombre des rĂ©cits dominants, lĂ oĂč se cache ce que les gĂ©ants du numĂ©rique ne veulent pas dire. IBM, Cisco, Siemens⊠Ces noms imposants ne vendent pas que des infrastructures : ils vendent des mythes, habillĂ©s de slogans comme "Smart", "Safe", "Sustainable" - des mots qui rassurent mais qui, une fois vidĂ©s de lâexpĂ©rience humaine, sonnent creux.
Greenfield nous rappelle que ces smart cities ne sont pas neutres. Elles sont pensĂ©es dâen haut, sans consultation, sans ancrage, sans Ăąme. Elles sont descendantes, dĂ©shumanisĂ©es, opaques, Ă©thiquement fragiles. Elles ne demandent pas lâavis des habitants, elles prĂ©dĂ©finissent leur comportement. Elles ne parlent pas au cĆur, elles commandent aux gestes. Sous couvert dâefficacitĂ©, elles installent la surveillance douce, celle qui nâa pas besoin de crier pour contrĂŽler.Mais Adam Greenfield ne se contente pas de critiquer. Il ouvre une brĂšche, un passage, une voix. Il affirme que la ville nâest pas un objet technique : elle est un espace narratif vivant, fait de mĂ©moire, de culture, de tensions, dâattachements, de contradictions. Elle est un poĂšme collectif, et non un algorithme central.
Alors, il nous invite Ă reprendre la parole, Ă dĂ©construire les rĂ©cits programmĂ©s, Ă inventer des contre-rĂ©cits. Non pas dans les bureaux des start-ups, mais dans les cafĂ©s, sur les bancs, dans les fĂȘtes populaires, dans les gestes du quotidien. Il appelle Ă une rĂ©appropriation symbolique et politique de la ville, par ceux qui lâhabitent, lâaiment, la rĂ©sistent.Il nous pousse Ă raconter la ville vĂ©cue, pas celle que lâon nous vend. Ă dire les inĂ©galitĂ©s, les colĂšres, les dĂ©tournements, les dĂ©tours. Ă valoriser les marges, les interstices, les ruelles qui Ă©chappent au plan. Ă crĂ©er des rĂ©cits qui grattent lĂ oĂč la smart city lisse.
Et dans un souffle qui rĂ©sume toute sa pensĂ©e, il affirme :âThe smart city is not a place, itâs a narrative - a mythtold by corporatestorytellers. And itâs time wetoldother stories.â1Autrement dit : il est temps dâĂ©crire une autre ville.
Ă travers le monde, certaines villes ne se contentent pas de devenir intelligentes : elles apprennent Ă se raconter.Ă Barcelone, la technologie ne sâimpose pas, elle sâincarne. Le progrĂšs y parle le langage des habitants.Ă Singapour, la planification du futur passe par lâĂ©preuve du rĂ©cit. Le futur y devient tangible avant mĂȘme dâĂȘtre rĂ©el.Et Ă Casablanca, se dessine un potentiel unique : celui de lier les rĂ©cits dâhospitalitĂ© Ă la puissance des algorithmes, de faire dialoguer la mĂ©dina avec la smart city. Une mythologie numĂ©rique afro-mĂ©diterranĂ©enne attend dâĂ©merger, tissĂ©e de traditions vivantes et dâambitions connectĂ©es.Des cas inspirantes :
- Barcelone : Le citoyen comme co-narrateur de la transformation numérique.
Elle a racontĂ© sa transition, non pas en graphiques, mais en fragments de vie. Des vidĂ©os courtes ont montrĂ© les petits miracles quotidiens : une Ă©cole qui respire mieux grĂące Ă la gestion intelligente de lâĂ©nergie, une personne ĂągĂ©e qui retrouve son autonomie grĂące Ă un parking connectĂ©. Ce ne sont pas des donnĂ©es, ce sont des visages.Elle a dessinĂ© sa transformation dans des bandes dessinĂ©es pĂ©dagogiques, oĂč lâon voit un enfant curieux apprendre Ă coder dans une Ă©cole augmentĂ©e, et une grand-mĂšre connectĂ©e suivre sa santĂ© dans un systĂšme prĂ©dictif. Chaque case est une fenĂȘtre sur un futur tangible, possible, habitĂ©.
Et dans des ateliers de design immersifs, avec des Lego, des cartes, et des histoires projetĂ©es sur les murs, les citoyens ont construit la ville comme on raconte une lĂ©gende : en y mettant du vĂ©cu, du sens, du jeu et du doute. Ils ont parlĂ© dâĂ©nergie, de mobilitĂ©, dâinclusion. Pas comme des experts, mais comme des conteurs dâusage, des architectes de mĂ©moire.Alors, le citoyen nâest plus spectateur, il devient acteur. Il nâest plus destinataire dâun plan, il devient passeur dâun rĂ©cit. GrĂące Ă ce storytelling enracinĂ© dans lâexpĂ©rience sensible, lâadhĂ©sion aux projets nâest plus contrainte, mais dĂ©sirĂ©e. LâĂ©motion devient alliĂ©e de la technique, et le droit Ă lâerreur devient une valeur partagĂ©e â non pas comme faiblesse, mais comme signe dâune culture vivante de lâexpĂ©rimentation.
Barcelone nâa pas simplement transformĂ© ses infrastructures. Elle a transformĂ© son imaginaire. Elle a compris quâune ville nâest pas ce quâelle construit, mais ce quâelle se raconte. Et elle a fait le choix de se raconter ensemble.
- Singapour : Tester lâurbanisme du futur par le rĂ©cit et lâimmersion
PlutĂŽt que de dessiner lâavenir Ă lâencre froide des algorithmes, Singapour a choisi de lâexplorer par le rĂ©cit vivant, dâen faire lâexpĂ©rience avant de le bĂątir. Elle ne dĂ©crĂšte pas la ville, elle lâimagine avec ses habitants, dans une danse subtile entre le rĂ©el et le possible.Ă travers des storymaps de quartier, les rĂ©sidents deviennent gĂ©ographes de leurs Ă©motions. Ils dĂ©posent sur des cartes interactives les rĂ©cits de leurs chemins, leurs attachements, leurs blessures, rĂ©vĂ©lant ainsi un espace vĂ©cu, dense de subjectivitĂ©, que nul planificateur ne peut deviner depuis sa tour dâivoire.
Mais la narration ne sâarrĂȘte pas aux mots. Elle sâincarne dans la rĂ©alitĂ© virtuelle, oĂč chaque citoyen peut habiter un futur projetĂ© â se promener dans un quartier Ă©co-digitalisĂ©, sentir la tempĂ©rature des matĂ©riaux, entendre le silence ou lâagitation, et raconter ensuite, Ă chaud, ce quâil a ressenti. Le futur nâest plus une abstraction, il devient une expĂ©rience sensible.
Et quand les conflits sâannoncent - autour de la densification, de la surveillance, ou de lâĂ©cologie urbaine - la ville ne les rĂ©prime pas, elle les met en scĂšne. Ă travers des théùtres citoyens, les tensions deviennent des dialogues, les oppositions des reprĂ©sentations. Le citoyen ne crie plus dans la rue, il interprĂšte sur scĂšne, et parfois, en jouant lâautre, il le comprend.Ainsi, le rĂ©cit devient instrument dâĂ©coute, rĂ©vĂ©lant les peurs muettes, les dĂ©sirs tus, les espoirs non formulĂ©s. Avant mĂȘme quâun projet ne sorte de terre, il est dĂ©jĂ ajustĂ©, enrichi, amendĂ© -non par calcul, mais par rĂ©sonance humaine. La narration prĂ©cĂšde lâurbanisation, elle en est la matrice symbolique.
Ă Singapour, le futur ne sâimpose pas. Il se raconte, se teste, sâĂ©prouve, pour que ceux qui le vivront puissent aussi en ĂȘtre les auteurs. Car une ville intelligente nâest pas celle qui prĂ©dit nos gestes, mais celle qui Ă©coute nos silences.
- Le potentiel de Casablanca, Vers une mythologie numérique afro-méditerranéenne
Oui, Casablanca se rĂȘve hub technologique africain. Elle se veut carrefour de donnĂ©es, laboratoire de start-ups, plateforme de big data. Mais si ce rĂȘve ne sâincarne pas dans une mythologie partagĂ©e, il restera froid, sans chair. Car une ville ne se programme pas : elle se raconte, elle sâhabite par le rĂ©cit.
Alors, imaginons. Imaginons "Al-MadinaSmarta", une citĂ© lĂ©gendaire, suspendue entre les minarets dâhier et les lignes de code dâaujourdâhui. Une ville oĂč les rawi- ces conteurs anciens - marcheraient aux cĂŽtĂ©s des ingĂ©nieurs. OĂč le savoir oral et la donnĂ©e numĂ©rique ne sâopposeraient pas, mais sâuniraient pour transmettre. OĂč chaque souk, chaque ruelle, chaque mosaĂŻque serait une interface dâintelligence sensible.De lĂ Ă©mergent les rĂ©cits incarnĂ©s. Celui dâun jeune dĂ©veloppeur des quartiers populaires, qui transforme les souks de Derb Ghallef en espaces augmentĂ©s grĂące Ă une appli qui parle arabe, amazigh et mĂ©moire. Celui dâune grand-mĂšre qui, grĂące Ă la e-santĂ©, reprend son autonomie et parcourt sa ville, non plus avec fatigue, mais avec fiertĂ©. Celui dâun migrant subsaharien, sans papier mais pas sans gĂ©nie, qui code une carte solidaire des lieux d'entraide et des visages bienveillants.
Ces histoires ne sont pas des fictions. Elles sont des semences narratives, prĂȘtes Ă Ă©clore en vidĂ©os, en podcasts, en bandes dessinĂ©es interactives. Elles sont la matiĂšre premiĂšre dâun imaginaire citoyen, dâun futur dĂ©sirable, nourri par la voix du peuple et lâancrage du territoire.
Mais il faut aller plus loin. Il faut mettre en scĂšne le peuple comme passeur dâavenir, non comme spectateur du progrĂšs, mais comme auteur. Organiser des concours de rĂ©cits : âComment ma rue pourrait devenir intelligente sans perdre son Ăąme ?â Et laisser les enfants, les mĂšres, les artisans, les poĂštes rĂ©pondre â non en langage binaire, mais en langage du cĆur.Car câest lĂ que rĂ©side la vraie transition. Non dans les capteurs ou les plateformes, mais dans la mĂ©moire qui devient vision, dans la culture qui devient futur. Le storytelling, ici, nâhumanise pas seulement la technologie, illâenracine, il lui donne visage, voix, espĂ©rance. Il crĂ©e une mĂ©moire collective tournĂ©e vers lâavenir, non pas en effaçant le passĂ©, mais en lâintĂ©grant comme socle.
Casablanca a cette carte puissante Ă jouer. Elle possĂšde la parole, la poĂ©sie, le chaos fĂ©cond, le verbe populaire, la densitĂ© du vĂ©cu. Si elle mobilise sa culture orale, si elle lie son hĂ©ritage de narration Ă son bouillonnement technologique, elle peut devenir bien plus quâun smart hub : un archĂ©type afro-mĂ©diterranĂ©en de la ville intelligible, sensible, racontĂ©e.
1 Adam Greenfield: Against the Smart City, 2013.
Par Abderrazak HAMZAOUI
Email : hamzaoui@hama-co.net
www.hama-co.net
